Si vous aviez deux ans…

Mon fils, je l’aime inconsidérément. C’est pour ça que j’adore l’observer. Souvent il m’énerve, quotidiennement il m’émeut, toujours il me fait rire et ponctuellement je me demande ce qui peut bien nous pousser, tous autant que nous sommes, à chercher la compagnie de ces personnes de petite taille, incontinentes et despotiques. Toujours est-il que ce matin, en le regardant du haut de mes quelques trente-et-des-moutons-de-poussières années, je me suis mise à considérer la tonne d’obligations sociales qui nous est imposée passé un certain âge. Car oui, à bien y réfléchir, si vous aviez deux ans…

Vous pourriez répéter 10 fois de suite la même réplique en toute impunité

Style : « Tu vas ranger tes affaiiiires ? Quaaaand ? » / « Tu vas ranger tes affaiiiires ? Quaaaand ? » / « Tu vas ranger tes affaiiiires ? Quaaaand ? » / « Tu vas ranger tes affaiiiires ? Quaaaand ? » / « Tu vas ranger tes affaiiiires ? Quaaaand ? »…) Et, surtout, on ne vous répondrait pas « PUTAIN TU FAIS CHIER !! » mais : « Je ne sais paas, chérie, bientôt… », avec un sourire (contraint mais plein de tendresse).

Vous répondriez à chaque phrase : « pourQUOIIIIIIIII ? »

Ca donnerait :

– « Je pourrais avoir une augmentatioooon ? »

– « Non Adèle, ça va être difficile, avec la crise, personne ne va pouvoir être augmenté cette année… »

– « Et pourqUOIIIIIIIII ? »

– « Euh, bha on n’a plus beaucoup d’argent pour les salaires, c’est comme ça pour tout le monde… »

– « PourQUOIIIIIII ? »

– « Bha c’est la conjoncture économique, mais j’aurais aimé, hein, on en reparlera l’année prochaine, hein, d’accord ? »

– « PourQUOIIIIIII ? »

– « Bon, ok ok pour une augmentation !!! »

Vous pleureriez pour vous faire comprendre

[Intérieur jour – Midi pile – dans un open-space – silence de cathédrale] Sans prévenir, vous éclatez fort abruptement en sanglots bruyants et très lacrymaux alors que vous écriviez tranquillement une note depuis 1/2h.

Vous : Bhouuuuuuuuuu BHOUUUHOUUUUUU !!!!

Votre collègue le plus proche, complètement affolé : « Mais enfin qu’est-ce qu’il se passe, ça ne va pas ???!! »

Vous : « Houuuuuhouuuuu Bhouuuuuuuuuu ! Snif snif snif… Bhoubhou A’… A’… A’… snif… A FAIIIIIIIIIM ! »

Vous diriez « NON » à tout

– « Suivez-moi au poste » « NON »

– « Vous me finalisez cette présentation pour lundi prochain ? » « Mmh… NON ! » (je kiffe)

Vous vous rouleriez par terre souvent et sans raison, avant de vous relever en ricanant.

Vous diriez en réunion « Oh, j’ai prouté ! » en riant ensuite bêtement une vingtaine de secondes

– En attendant le bus, vous tourneriez autour du poteau de l’Abribus sans vous lasser jamais, le bras tendu, concentrée (gaffe au sac à main, ça peut cogner contre le truc). Vous feriez pareil, parfois, autour de vos amis ou de votre mec, avant de leur passer entre les jambes.

Vous mangeriez dans l’assiette de votre voisin de table : après avoir scruté avec concentration le steak-frites de votre collègue à la cantine, vous prendriez sans aucune honte son pavé saignant à pleine main pour le jeter bruyamment dans votre salade niçoise. Puis, vous récupéreriez les olives de la salade, car vous n’aimez pas ça, et vous les colleriez sous la nappe, les jetteriez avec énervement loin de vous ou les planteriez au bout de vos doigts en criant avec dégoût « CACA ! »

Vous feriez de la trottinette à poil chez vous

– Dans les magasins, si votre keum ne veut pas vous offrir cette jolie robe Sandro, vous vous rouleriez par terre en froissant ladite robe, après avoir essuyé votre morve avec, et finiriez sur le trottoir, traînée par la jambe de votre keum excédé et mort de honte, jambe à laquelle vous vous seriez accrochée comme une moule à son rôcher.

Vous pourriez peloter allègrement tous les gens que vous croisez (pouet pouet !)

Vous pourriez taxer des gâteaux dans la rue a des inconnus, sans vous embarrasser d’aucune formule de politesse (« Gâteaux ! (NOW))

Vous dessineriez sur tout : les murs de votre bureau, la jupe de votre collègue en réunion, le nez d’un client, votre clavier d’ordi, votre avis d’imposition. Enfin je dis « dessiner »…

Vous feriez fuir les indésirables avec efficacité :

[Intérieur jour, le même bureau que tout à l’heure – un client rentre] Vous : « OH NON ! NON NON pas elle ! NON » (catégorique, avec mouvement de main qui accompagne la demande, mine dégoûtée, voire cachage derrière un poteau ou quelqu’un, dans l’espoir que la personne s’en aille plus rapidement).

Vous pourriez changer d’avis à chaque seconde : « Oui apporte-moi du pain » / « Oh non pas du pain ! » / « Sisi du pain ! » / « NON PAS DU PAIN NOOOOOOOOON BHOUUUUUUUU ! »

Vous vous feriez habiller par votre mec : au lieu de vous prendre la tête des heures devant votre penderie, vous pourriez rester allongée tranquille dans votre lit à bouquiner le « Elle » pendant que le malheureux essaye de vous enfiler vos collants à pois alors que vous ne faites même pas l’effort de tendre la pointe de pieds pour lui faciliter la tâche ni même lui jeter un regard…

Vous pourriez dire exactement ce que vous pensez : A votre mère : « Oh, c’est pas beau ta coiffure !  » / A votre boss : « Pourquoi elle est grosse la dame ? » / A une collègue : « Pourquoi t’as des poils sur les jambes ? » / A votre mec : « C’est rigolo ce ventre »…

En tous cas, moi ce que j’en dis, c’est qu’à part deux-trois trucs appréciables, le concept de civilisation tel qu’il nous est imposé nous contraint à d’absurdes conventions ancestrales qu’il serait peut-etre bon de repasser en revue, histoire de vérifier qu’elles sont bien toutes indispensables. Combien de fois, à ce fameux « pourquoi », avez-vous dubitativement répondu à votre enfant : « Je ne sais pas, poussin, c’est comme ça… » – tout en vous demandant sérieusement « C’est vrai, ça, pourQUOIIII on n’aurait pas le droit de mettre ses doigts dans son nez ? » Et si on se débarrassait de ce carcan formaliste pour rejoindre l’innocence et la facilité de cet âge d’or où l’on peut mordre ses compagnons d’infortune (collègues de crèche) quand ils nous excèdent, ce qui crée manifestement, par ailleurs, des rapports beaucoup plus sains ? A méditer…

Enfin, si y’en a un qu’a bien raison, c’est mon filston NON NON !

4 réflexions au sujet de « Si vous aviez deux ans… »

  1. c’est un de mes livres préférés.. et votre blog est vraiment bien…. je ne savais pas que vous aviez Top Chef en France aussi! c’est fou ce truc!!!

  2. Ping : Une journée avec… une meuf normale | Debrief

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