« Dis maman, c’était comment l’été, avant ? »

Avant mon chéri, on se préparait à l’été avec le printemps. Tu ne dois pas bien connaître cette saison, donc je vais t’expliquer. A partir du mois d’avril, les températures devenaient plus douces, les arbres étaient en fleur, les mamans osaient les longues jupes Infinitif et les sandalettes alors que leurs rejetons enfilaient avec bonheur leurs « blousons d’été » achetés chez Jacadi. Puis en mai, période des anniversaires, les enfants passaient des après-midis entières dans les jardins, les parcs ou les bois, en polos et robes à smocks, à jouer à un-deux-trois soleil (oui, soleil), à la chaise musicale et à la pêche à la ligne en suçottant des carambars, des dragibus ou des Raider avant de se désaltérer (sirops, Banga, limonades ou Canada Dry faisaient le bonheurs de ces petits chanceux excités par la chaleur de l’été approchant). Les plus grands regardaient Roland-GarrosEdberg, Becker et Lendl s’affrontaient dans des combats titanesques des heures durant sous un soleil de plomb, moulés dans leurs micro-shorts en micro-fibre.

Au moins de juin, les températures pouvaient avoisiner les 25 à 30°C. Mamans et petites filles arpentaient le bitume brûlant en ces derniers jours d’école et, pour la kermesse de fin d’année, il n’était pas rare que l’on s’asperge avec la fontaine en plaçant nos mains à l’horizontale sous un jet glacé, salvateur. Le soir, les parents s’attablaient aux terrasses des cafés pour refaire le monde, sirotant pastis, rosé ou demis en fumant des Peter Stuyvesant qu’ils gardaient même à la main pour aller faire pipi à l’intérieur. L’air était chaud, l’odeur du jasmin des colliers proposés par les vendeurs à la sauvette se mélangeait à celles des parfums Cacharel que les femmes portaient à cette époque. On riait beaucoup, désinvoltes, pensant de moins en moins au boulot et de plus en plus à ses vacances. Juilletiste ou aoutien ? La question existait encore et était, alors, sur toutes les lèvres. Certains allaient à la Foire du Trône dévorer des barbes à papa géantes avant de s’embrasser dans la Grande Roue, d’autres improvisaient des pique-niques interminables sur le Champ de Mars ou ailleurs avant de rejoindre, tard dans la nuit, leur domicile en Fiat Panda vignettée sur tout le pare-brise, les cheveux au vent, la main posée sur le capot de la voiture.

En juillet, les rues se vidaient petit à petit, alors qu’au bureau l’ambiance si particulière à ces mois d’été prenait ses quartiers. On en profitait pour ranger ses dossiers (en vrai papier, cartonné), trier la paperasse, passer de longs coups de fil  aux clients et partenaires restés eux aussi, ravis d’occuper ce temps qui s’étend, la fenêtre ouverte, le gros ventilateur bruyant posé sur le bureau, les fesses collées à la chaise en skaï malgré la longue robe bain de soleil achetée en soldes chez Carol. On préparait ses congés, on entassait dans les valises bouées canard, Pif Gadget, SAS et Hawaïan Tropic. En août, on regardait Intervilles et le Tour de France sur la vieille télé de mémé, on lisait tous le même Paris Match qui nous racontait les soirées blanches d’Eddie Barclay à St-Trop’ où Johnny, Carlos et Jean Amadou rivalisaient de bronzage, on mouillait nos draps à l’eau froide la nuit tant il était parfois impossible de fermer l’œil à cause de la chaleur, on branchait les anti-moustiques dans lesquels on avait pris soin de glisser une petite tablette toxique neuve et, chaque matin, on plongeait dans la mer ou la piscine pour se rafraîchir avant d’engloutir d’épaisses tartines de Nutella puis de partir grillocher sous les rayons cancérigènes du soleil d’été.

Mais ça, c’était avant, chéri. Aujourd’hui, il faut être efficace chaque jour ouvré travaillé, alors « ils » ont coupé les réjouissances. Pas de soleil, pas de chaleur. Pas de chaleur, pas d’envie de vacances. Pas d’envie de vacances, pas de perte d’efficacité. Ajoutez à ça une bonne dose de pluie quotidienne, une interdiction de fumer dans les lieux publics, de boire sur les lieux de travail, de bronzer tout court, et une obligation de répondre à ses mails 24/24h, ça te leur passera l’envie de s’amuser moi j’te l’dis !

Voilà mon chéri. Moi qui ai vécu au XXe siècle je te raconte ça pour que tu saches, que tu connaisses les saisons telles qu’elles te sont enseignées dans tes nombreux imagiers achetés à prix d’or chez la gentille libraire en bas de la maison.

Et couvre-toi bien, mon amour, ne vas pas attraper froid, on part en vacances dans 15 jours, ce serait dommage…

14 réflexions au sujet de « « Dis maman, c’était comment l’été, avant ? » »

  1. Terrible ce billet, tellement il rend nostalgique d’une époque qui parait si lointaine et surtout révolue… il nous faut réapprendre l’insouciance, mais la recette n’est pas facile à trouver !

  2. hhhaaaa… merci pour ce doux flashback des années Tang, Frizzy Pazzy, short en éponge et colliers de bonbons…. comme une envie de vacances….

  3. Oh arrêtez de toujours vous lamenter les nostalgiques, nous allons aussi connaître les réjouissances de notre temps : les chocs de la crise économique profonde, de la raréfaction de toutes les ressources vitales, de la disparition accélérée de la biodiversité, du crash climatique, de la conscience planétaire d’un non-avenir, de la Guère anti-humaine. Nous sommes les contemporains de tout ça, les auteurs. Nous allons être au premier rang, en direct-live. Les générations précédentes nous envieraient presque. Seule ombre au tableau. A qui allons-nous raconter tout ça ? Je ris de vous raconter toutes ces horreurs…mais c’est pourtant ce qui nous attend. On ne peut pas être et avoir « été ». Allez, bonnes vacances et vivez bien chaque moment présent car il ne se représentera pas de sitôt. Avec un peu de chance, nous devrions profiter de la saine chaleur de la météorite, fin décembre. :))))))

  4. J’ai l’impression que tu racontes mon enfance, et c’est tellement vrai , je lisais et en même temps des images me revenaient , que j’essaie envers et contre tout de poser au quotidien mais ça n’est souvent qu’une pâle copie. Instant délicieux que le moment de la lecture de ta note

  5. Le « canada dry » … je suis restée scotchée sur le si désaltérant « canada dry » que j’alternais avec quelques pétales de « chipster » qui me redonnaient envie de « Canada dry », beaucoup moins amer que le « Gini » … pfff…

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