Le bain, ce « moment magique »

bain

Lorsque je suis tombée enceinte de mon fils, plusieurs personnes m’ont parlé de ces moments magiques de partage mère-enfant, tel que le « peau à peau » et toute la ribambelle de concepts à la mode de la maternité-fusion (à ne pas confondre avec la maternité-terroir, plus brut de décoffrage et décomplexée du gavage assumé).

Comble des « moments magiques », le bain promettait, semble-t-il, des instants quasi orgasmiques d’osmose mamanbébé. C’est donc portée par cette curiosité et cette excitation aiguisées par des mois de teasing que je me rendis, au lendemain de mon accouchement, en cours de toilette.

LE BAIN… THE BATH… HERE I AM FOR THE MAGIC MOMENT !!

Là, on m’apprit une demi-heure durant à désaucissonner mon nourrisson sanglottant (et que je te vire le cardigan, le pyjama tromboné aux fesses – pratique ! -, le body tromboné côté – faux ami) avant de le savonner à sec (mmmh, comme ça doit être agréable !) dans tous les recoins de sa peau de Shar Pei, puis de mais viiite madame voyons, plonger la petite chose rougeode et mollassone dans une eau à 37°C. Pour info, 37°C, c’est pas bien agréable… Pas le genre de bain dans lequel on a envie de se plonger des plombes, rajoutant progressivement de l’eau chaude en actionnant le robinet avec son gros doigt de pied. Whatever, si l’enfant trouvait ça magique, hein, je m’adaptai… En même temps, à le voir multiplier les grimaces angoissantes, pas sûr qu’il ait tout de suite adhéré au magic concept.

Vite madame sortez-le voyons il va attraper froid !

Ok, euh… très cool le moment magique on retente demain ?

Madame voyons, la toilette de bébé n’est pas terminée !

Ah bon ?? Quoi, faut le démaquiller (Mwahahahaha… [silence] La sage-femme RIGOLE PAS. On rigole pas avec les moments magiques).

Et vas-y que je te fais des petits tournicotis de cotons pour lui ramoner les trous de nez (enchanteur !) avant de les jeter, schlok, dans un étrange contener en carton recyclé. Et vas-y que je reboudine la ouate pour lui gratouiller le derrière des oreilles au sérum phy (en tout petits flacons individuels, histoire de polluer plus encore la planète et étouffer la poubelle déjà pleine de couches), idem pour les yeux (ça, elle a beau dire la sage-femme, j’ai vraiment pas eu l’impression que bébé ait réellement apprécié la magie de cette activité nouvelle). Après cet inégalable moment de symbiose effectué la peur au ventre, la sueur perlant peu à peu comme dans une épreuve coup de feu de Top Chef, on vous invite enfin fermement à rhabiller illico votre partenaire d’interlude féerique pour lui faire rapidement regagner son lit en plastoc. Ouf, on lève les mains c’est fini c’est finiiiiii, gueule Stéphane Rotenberg !!

Ca va, j’ai réussi à « sortir » quelque chose, me suis-je alors dit. Sans avoir sublimé ni revisité le produit, je l’avais travaillé « à ma façon ». A voir la gueule de Ghislaine Arabian, je pouvais manifestement mieux faire…

Passée la culpabilité de n’avoir point ressenti cette fameuse connexion promise, je me suis rassurée en me disant que peut-être, comme la première crêpe, le premier bain était-il toujours raté. Et pourtant, revenue à la maison, c’est rarement dans la sérénité et encore moins dans une quelconque magie que je me suis ensuite adonnée à cette éprouvante tâche de fin de journée, courbée au-dessus de la baignoire, craignant à chaque instant de voir le petit être glisser de son malodorant transat de bain en tissus éponge. Tentant malgré tout de plonger mes yeux cernés dans ceux du nourrisson afin d’établir la fameuse connexion qui provoquerait l’étincelle de bien-être, je ne suis a priori jamais parvenue qu’à lui faire peur (« pourquoi elle me téma comme ça, celle-là, elle veut me noyer ? »).

Après avoir repris le boulot, j’ai donc finalement gracieusement offert ce précieux interlude à la nounou, assumant avec, certes, une certaine culpabilité, d’apprécier davantage (et ce n’est pas peu dire) d’empiler des legos plutôt que de jouer le contre-la-montre en baignoire. Sorry, Ghislaine.

Trois ans plus tard, après Top Chef, le moment magique s’est peu à peu mué en Splash. Occupé à trouver des prises chaque fois nouvelles pour plonger dans la baignoire, voire à se saisir de récipients divers pour consciencieusement vider l’eau du bain à même le sol de la salle de bain, mon fils est à ce jour responsable de la vétusté de l’immeuble entier, lequel ne devrait pas tarder à s’effondrer. Quant à moi, je continue donc à plonger mon regard dans le sien, avec une réelle agressivité cette fois, sans toutefois parvenir à lui faire peur…

Vous avez dit magique ?

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