L’Homme malade

malade

–          Coucou, ça va ?

[Silence dans l’appartement. Point de huuuuu huuuuu bip bip bip BUUUUUUUUUTEUUUUDEMESIIIII ni de ATTENTIOOOONAUCONTRE]. Je m’inquiète. Où est l’Homme ? Lui serait-il arrivé quelque chose ? Pourtant, la porte n’était pas fermée à clé. Je pars là où il ne peut que se trouver, si loin de son écran plat. Direction le frigo. Non, il n’est ni devant ni dedans. Pas une miette ni de vieille cannette pour témoigner de son récent passage. L’inquiétude monte. J’avance, la peur au ventre de le découvrir au sol suite à une virile empoignade avec un éventuel cambrioleur à la carrure de David Douillet (oui, sinon l’Homme l’aurait mis à terre. En son temps, il bastonnait pas mal en discothèque). De la chambre me viennent des râles suspects.

Je me saisis alors du sabre Star Wars. On ne sait jamais. Moi aussi, en mon temps, j’ai maté quelques connasses en disco-club.

Haaaaaaaan (second râle suspect)

Hein ? Il n’aurait pas osé quand même. Pas CHEZ MOI, pas dans MON LIT dont j’ai tiré avec difficulté les petits élastiques énervants du drap housse toujours trop petit. D’un coup sec, et prête à tout encaisser, j’ouvre la porte.

Roulé comme un nem dans la couette, le cheveu gras et l’œil torve, l’Homme gémit.

–          Tu m’as fait PEUR ! Qu’est-ce que t’as ? je dis, baissant la garde et rangeant prestement mon sabre Star Wars.

Heu, heu, heu, fait l’Homme, pour signifier qu’il TOUSSE oui madame. Enfer. Je fais semblant de ne pas comprendre et le laisse s’exprimer autrement que par borborygmes.

Heu, heu, heuuuu, il refait, l’air fâché de nan mais tu comprends PAS OU QUOI MECHANTE FEMME. Je capitule et rentre un doigt de pied dans son jeu.

–          Tu ne te sens pas bien ?

Etincelle dans l’œil malade de l’Homme MALADE.

–          Chais pas c’que j’ai CHUS MORT MALADE. J’crois qu’j’ai la grippe/une gastro/une rhino/ une bléno / une hépatite / une hernie / une tumeur / le sida / la grippe A…

–          Ah ouais toussa ? je dis, avec l’habitude de celle qui en a vu tant d’autres

Etincelle mauvaise dans l’œil de l’Homme mourant même pas soutenu par sa moitié dans son dernier combat contre la Grande Faucheuse. Lequel Homme se saisit avec le peu de forces qu’il lui reste de ma main libre de tout sabre.

–          TOUUUUCHE ! J’ai de la FIEVRE !

Moi, pragmatique :

–          T’as pris ta tempé ? (oui, c’est ringard de dire « tempé » mais je dis « tempé », comme ma mère)

Lui, défaitiste :

–          Pas la peine j’en suis SÛR.

Moi, à nouveau pragmatique :

–          T’as pris un Doli (même remarque) ?

–          NAAAAAN, je les ai pas trouvés !

Tu m’étonnes, ils doivent être planqués sous les centaines de milliers de boîtes de médocs que l’Homme a achetés lors d’autres graves maladies subites sans jamais les prendre puisque, comme chacun sait, le simple fait d’acheter les médocs guérit bien des maux suspectés d’incurabilité.

Moi, gentille, douce et compréhensive compagne prête à endosser mon rôle du jour, celui de Caroline épaulant Charles atteint d’une septicémie :

–          Je t’en apporte. Tu veux qu’on appelle un médecin si tu penses que c’est SI GRAVE ?

–          Naaaaan. Ca sert à rien ! Qu’est-ce que tu veux qu’il dise, le médecin !

Bha oui, je suis con. Qu’est-ce qu’il pourrait bien dire, le médecin.

Moi, un peu peste parce qu’il commence déjà à bien me vénère ce mâle malade :

–          J’imagine que tu ne peux rien manger mon pauvre. Je dîne sans toi ?

Lueur de désespoir et… de PANIQUE dans l’œil malade.

–          Euh… chais pas je pense que ce serait bien quand même pour moi de manger un peu. Sinon je vais m’affaiblir. Tu me fais un bouillon ?

Je t’en foutrais des bouillons. Une bonne brique de soupe et au lit non mais ho. Rappel de l’Homme alors que je pars vers la cuisine sur la pointe des pieds parce qu’on ne dérange pas un Homme malade madame, et que ledit Homme a également demandé que les enfants ne fassent pas de bruit lorsqu’ils rentreront, et qu’on évite de trop monter le volume de la télévision ou qu’on allume les lumières de l’appartement parce que tout le famille doit veiller sur le défunt le temps en chuchotant le temps que cette saleté de maladie fasse son chemin dans le corps meurtri de l’Homme malade. Rappel de l’Homme, donc :

–          Y’a des Pom’potes ? Rapporte-moi une ou deux Pom’potes je pense que ça me fera du bien.

Puis :

–          Je pourrais avoir un verre d’eau fraîche. Ah t’as mis des glaçons ? Non mais c’est vraiment gelé là du coup. Et une tisane, c’est bon ça une tisane quand on est malade, non ? Avec du miel. Oui, du miel pour ma gorge. Mais, c’est pas du bouillon ? Ah… Quand j’étais petit ma mère me faisait du bouillon mais bon. A moins avis c’est pas top pour mon estomac cette soupe… Je préfère ne pas la manger.

–          Mais t’avais pas une grippe ? Rien à voir avec l’estomac, nan ?

–          C’que tu peux être méchante ma pauvre. JE SUIS MALADE ET TU T’EN FOUS !

–          Mais non, mais non.

Heu, heu heuuuuuu laissemoi laisseuumoimourirseul. Ferme la porte tire les volets remonte la couette dors dans le salon humecte un torchon sur mon front fais venir les enfants je veux leur parler une dernière fois remporte les enfants ils me fatiguent appelle mon bureau dis-leur que dans mon état je ne pourrai pas venir apporte-moi mon jogging mon vieux tee-shirt des tweex des coca light du chocolat bha quoi le chocolat c’est bon pour le MORAL.

Le nem se déplace enroulé dans sa couette, hirsute et malodorant, lorsqu’il veut aller faire pipi ou que je fais la sourde à ses appels à l’infirmière que je suis devenue.

Heu heu heu.

L’ambiance feutrée de l’appartement devient insupportable. Les enfants jouent en susurrant « coucou ze suis Capitain america Chuuuuut mon papa est malade, Batman »

Nous devons tenir notre rôle. Supporter l’Homme malade d’on ne sait pas quoi dans son combat contre la maladie.

Un soir pourtant, le portable du malade sonne.

–          Quoi ? Au Parc sérieux ?

La voix de l’Homme malade semble moins malade.

–          Je sais pas je vais voir. Parce que je suis hyper malade, là, en fait. Bon je te dis.

Plic ploc plouf. L’Homme balance tout ce qu’il y avait dans son placard à terre. Deux minutes plus tard, il surgit de la chambrée infectée tout habillé chaussettes chaussures et tutti quanti. Ebahie, je n’ose poser de questions.

–          Euh… on me propose d’aller au Parc, là.

–          Au parc ? Avec les enfants ? je dis, trop heureuse de pouvoir passer enfin le relais.

–          Euh… non. Au Parc des Princes. Machin a deux places. C’est la Ligue des champions quand même.

–          Mais, t’es plus malade ?

L’homme prend sa respiration ? Refait heu heu heu. Passe la main dans ses cheveux, et dit en bombant le torse…

–          Parfois, il faut savoir prendre sur soi.

Quelques heures, un triplé et une dizaine de bières plus tard, l’Homme malade est guéri.

C’est un miracle.

Moi je dis qu’on ne félicite jamais assez les Hommes malades pour les efforts surhumains qu’ils font en supportant aussi vaillamment ces saletés qui leur tombent dessus. Parce que franchement, ça a l’air d’être des sacrés costauds de virus qu’ils ont, les hommes.

Ouais.

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La tragédie du sac et du sac à sacs (et du sac à sacs à sacs)

sacs-plastiques

Le week-end dernier, alors que je me rendais à ma supérette, ou plutôt celle de ma sœur, laquelle m’avait indiqué avec autorité que continuer à faire mes courses chez Monoprix me mènerait bientôt tout droit à la banqueroute, je fus subitement emplie de cet immense et habituel sentiment de culpabilité lorsque je fus arrivée à la caisse.

Encore une fois, je l’avais oublié. Ce. Putain. De. Sac. Encore une fois, je fus donc contrainte d’ACHETER un sac, et même deux puisque les prix très avantageux de la supérette de ma sœur avaient excité ma fièvre acheteuse (à moi le chocolat au nougat, les Danette à billes et même les barils de lessive, dont je repousse lâchement l’achat jusqu’au tour de courses mon conjoint oui je sais c’est mal d’arnaquer le père de ses enfants mais il n’y a pas de petits profits).

La caissière, soûlée par cette matinée dominicale imposée par son employeur (merci Franprix de permettre aux retardataires de pouvoir acheter leurs couches le dimanche ailleurs qu’à la pharma pour toxicos de la Place de Clichy), passa donc avec lassitude mes deux cabas à quelques centimes d’euros devant le rayon rouge lors que, intérieurement, je tentais de calmer la bête qui grondait. « Merde que tu es mais qu’est-ce que tu vas encore foutre de ces sacs ?! », disait la bête.

Car oui, sachez-le, chaque fois que je rentre du supermarché, soit au minimum une fois par semaine, et que j’ai fini de vider ces containers achetés à prix d’or, je ne peux évidemment pas me résoudre à jeter ces biens acquis si chèrement. On ne jette pas un truc qu’on a payé n’est-ce pas ? C’est mal.

Du coup, je plie, honteuse, comme on planque au fond du placard un sac de shopping frénétique H&M rempli de fringues pailletées qu’on ne mettra jamais, mes cabas Franprix, mes gros sacs Monop’, mes boursettes en toile vendues à la caisse, celles qu’on est censées TOUJOURS AVOIR SUR SOI, et même les minables pochons de plastiques acquis pour une dizaine de centimes d’euros. Tous, je les range alors méthodiquement dans un sac plus grand, en carton, offert, lui (enfin offert), par une marque de vêtements très chers et pas forcément plus portés que les pailletés H&M, puis je pose le gros sac rempli de sacs dans ma cuisine. Parfois, le fameux Ikea prend le relais et gobe, lui aussi, deux gros sacs à sacs, se muant alors en sac à sacs à sacs.

A ce jour, je possède trois gros sacs à sacs entreposés sur le sol en carreaux de ciment de ladite cuisine, trônant fièrement entre la poubelle et le chariot de mémé que, vous l’aurez compris, je pense encore moins à emporter lorsque je me dirige vers mon supermarché (cet oubli étant plus probablement un refus compréhensible de la part de cette personne que je fus et qui, longtemps, refusa de se balader dans la rue avec des packs de papier toilette, laquelle jura également de ne jamais traîner cette abomination enterre-sex-appeal. On a beau être mère, on n’en reste pas moins FEMME oui monsieur !).

Dans un placard, cachés loin des regards de mon concubin, deux autres sacs à sacs attendent… Qu’attendent-ils d’ailleurs ?

Souvent, le matin, alors que le contre-la-montre imposé par l’éducation nationale me contraint (oui, contraint) à injurier fort grossièrement l’ensemble de mon foyer pendant que je déplore intérieurement la laideur de la tenue que je serai contrainte de porter faute de temps pour en changer, j’ai besoin d’un sac. UN SAAAAAC, crie-je alors très fort ! PUTAIN MAIS Y’A AUCUN SAC QUI AIT LA BONNE TAILLE ?!!!

Croyez-le ou non, alors que je plonge inlassablement la main dans ma collection de sacs eux même remplis d’autres sacs, pas un ne correspond à ce que je recherche.

Jamais.

Et c’est alors que, comme l’ensemble de la population française, je me rabats sur le fameux cabas de toile Kooples que nous possédons tous pour une raison inconnue puisque pas plus d’1% d’entre nous n’entre dans leurs vêtements pour collégiennes anorexiques.

Je hais ce sac.

Je hais les sacs.

Et plus encore, je hais les sacs à sacs.