Le Club des créateurs de beauté

embellisseur

Plein de gens ne le savent pas, mais Sephora n’a pas toujours existé. Pas plus que Marionnaud d’ailleurs, sa carte de fidélité, ses offres promotionnelles énervantes et ses clientes indécises. C’était il y a vingt ans à peine, et la cosmétique n’avait pas encore envahi les vies des filles de sept ans qui usaient alors de leur temps libre pour potasser Tout l’Univers ou pousser des Barbies à avoir des relations sexuelles fictives avec des Ken pourtant encombrés de slips en plastiques inamovibles plutôt que d’admirer des anonymes égocentrées se faire l’œil charbonneux sur Youtube. Mais passons.

En ce temps-là, les mamans qui, elles, devaient bien se pomponner un peu quand même, se rendaient dans de petites parfumeries de quartier ou, pour les Parisiennes, aux grands magasins pour acquérir à prix d’or un rimmel en brosse à dents dans lequel il fallait crachotter pour le rendre applicable (mais oui), voire chez Guerlain pour s’offrir, ô luxe, la précieuse Terracotta (ou les petites perles de soleil multicolores) qui les rendraient aussi bronzées que Bernard Tapie (Qu’est-ce qui fait courir Bernard ? Qu’est-ce qui fait courir Bernard ?).

Et à l’adolescence, vous demandez-vous, comment elles faisaient, ces filles mal dégrossies qui moulaient leurs maigres poitrines dans de disgracieuses marinières en coton épais, pour se maquiller un peu ? Eh bien vous le croirez ou non, mais elles achetaient le matos par correspondance. Oui, comme les mémères qui shopent des aspiros sans sac au télé-achat. Elles, c’était au… Club-des-créateurs-de-beauté. Rien que le nom faisait rêver pas vrai ? Et passa sur toutes les lèvres asséchées par les rangées de bagues en métal d’une génération émoustillée par dix pages d’un catalogue rapidement devenu culte. Lancé par Agnès b, laquelle régnait alors en maîtresse du staïle sur les garde-robes uniformes de ces êtres chelous en totale mutation, le livret de messe de la beauté des ninetees révolutionna l’ordre des choses, et le quotidien de milliers de teen-agers. Des heures durant, elles feuilletèrent ce Graal substitué au catalogue des jouets de leur enfance, puis au très select Club Barbie, et dans lequel trônaient les objets d’un désir jamais inassouvi de posséder l’ensemble de ces quelques produits qui devaient radicalement transformer leur allure. L’embellisseur abricot (qui faisait une tronche ABRICOT, donc. Ne me demandez pas pourquoi le truc demeura best-seller pendant dix ans), les shampoings Maniatis et leurs déclinaisons miraculeuses anti-frisottis, la serviette qui promettait de sécher tous vos cheveux en 1 minute chrono, les mascaras à brosse ronde, l’eye-liner en stylo, les rouges à lèvres aux coloris « naturels » que maman autoriserait peut-être, le masque seconde peau qu’on pouvait retirer comme Fantomas virait le sien, et les petites ombres à paupière pop qu’on appliquerait les soirs de boum en scred en bas de l’ascenseur pour faire « ressortir son regard » comme les nanas radieuses du prospectus du CLUB. Des heures durant, elles cochèrent, décochèrent, remplacèrent un produit par un autre dans leurs rêves les plus fous, avant de remplir, consciencieuses et appliquées, au plume Waterman, le bon de commande qu’il faudrait ensuite faire valider par une instance supérieure, laquelle trouverait certainement que non mais elle exagérait, Agnès b, déjà qu’il fallait lui acheter ses pulls à pression qui valaient la moitié d’un smic. Mais finirait, peut-être, par céder.

Aujourd’hui, l’offre est pléthorique. Les pré-ados connaissent par cœur la collection Bourgeois, Lush Benefit, Nars ou Urban Decay qu’elles trouvent à chaque coin de rue dans ces mastodontes remplis à vomir de produits low-cost destinés à peinturlurer des tripotées de jeunes filles en fleurs. Le Club, lui, a fermé ses portes il y a un an, emporté par ce flot de merdouilles multipliées à l’excès, rendues banales, jetables et accessibles à toutes ces adolescentes qui ne connaîtront jamais le frisson du Club, comme leurs homologues masculins ne sauront rien non plus des heures passées de leurs pères sur les pages sous-vêtements du catalogue de La Redoute, leur fascicule à eux. RIP, embellisseur abricot.

 

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