François Fillon ou la double pe(i)ne de Penelope

penelope

C’est l’histoire d’une femme qui, peut-être, ne savait rien.

D’une femme qui, pendant 36 ans, a suivi docilement le parcours égotico-politique de son époux devant Dieu et les hommes. D’une femme qui, telle qu’elle l’avouait à une reporter du DailyTelegraph, une mélancolie émouvante venant embuer ses yeux bleux délavés, s’est réveillée un matin, la cinquantaine approchante, avec cette impression d’être passée à côté de sa vie. « Discrètement », ainsi qu’on lui colle volontiers, avec une complaisance un peu crasse, cet éternel adjectif à tout propos, Pénélope avait ainsi laissé passer le temps. Les maternités, la vie de famille, les allers-retours en 4×4 de l’école au poney-club, du tennis au judo, à la catéchèse, au Leclerc, elle s’était laissée bercer par le ronron rassurant d’un quotidien monochrome. Pourtant, Pénélope avait un diplôme d’avocat, un anglais fluent et une classe toute british qui la distinguait d’entre les autres. Et puis elle avait rencontré ce Français brillant, aux ambitions plus grandes que les siennes, et s’était laissée embarquer dans son ombre rassurante, c’était plus simple. Anesthésié par une approche toute franchouillarde de la vie de maman, un brin surannée, très bourgeoisie de province chabrolienne.

« J’ai réalisé que mes enfants me connaissaient mais seulement en tant que mère. Mais je ne suis pas idiote. » S’adressant à la journaliste venue l’interviewer à Paris, et alors que son ambitieux de mari, si doué, si secret, lui aussi, grimpe vaillamment les marches du pouvoir, Pénélope laisse échapper ses regrets.

C’est en 2007. Il vient d’être nommé Premier ministre. Elle est fière. Très. Effrayée aussi. Il va falloir quitter le luxe discret de la vie sarthoise. Aller à l’Elysée, peut-être. Trouver des vêtements adéquats, la bonne coiffure, sourire, faire son intéressante. God, quelle misère.

Elle vit bien. Elle utilise la carte bleue du compte commun. Ne s’intéresse que de loin à la compta, les papiers, les déclarations d’impôts. Ca, c’est François qui gère. Chacun son truc. Elle c’est la cantine, la femme de ménage, les ouvriers, les courses, le marché et les menues dépenses du quotidien qu’elle règle sans trop regarder. Son conseiller bancaire lui sourit quand elle passe à l’agence. Elle a un chéquier. François râle quand elle dépasse. « Non mais on voit bien que ça n’est pas toi qui le gagnes, cet argent ! » Ils s’engueulent un peu, parfois, quand il plonge son nez dans les relevés. Elle n’aime pas ça. Et puis ça passe.

Le jour où elle a donné cette interview, parce que la journaliste était galloise, comme elle, et que ça la distrayait pas mal, quand même, de faire entendre sa voix, pour une fois. Tais-toi, Pénélope, il lui disait tout le temps. Ce sont des affaires d’hommes. Ce jour-là, elle s’était sentie vivante. On lui posait des questions à elle. Elle était venue seule, avec sa plus belle écharpe, ses jolies lunettes dans les cheveux, et sa veste en tweed. Il faisait beau. Elles avaient rendez-vous près de l’Assemblée nationale. Même qu’elle avait pris un thé Earl Grey et que, avec la journaliste, une femme absolument charmante, elles avaient parlé du pays. Des shortbreads, de la reine, et de ces plaines brumeuses qui lui manquaient tant. Ce jour-là, il avait gueulé, François. « Non mais qu’est-ce qui te prend, de donner des interviews ? Qui t’a demandé de faire ça ? Enfin quoi, et puis raconter que tu n’as jamais travaillé, enfin Penny. Tu te rends compte ? »

Pourtant elle en était sûre, elle n’avait jamais travaillé pour lui. Elle s’en souviendrait. « Ne refais PLUS JAMAIS CA ! », il avait dit. Et puis la vie avait repris son cours.

Jusqu’au jour où ça lui était tombé dessus. Où son prénom à elle, la discrète, dont on vantait la soumission, l’art se mouvoir n’importe où sans que jamais on ne la voit – ça, il aimait bien, François, il disait que c’était la plus grande de ses qualités. « Pénélope, on ne la voit pas. » Ce jour-là, ils avaient braqué les caméras sur elle. Son nom était partout. Voleuse. Menteuse. Elle n’avait rien compris. « François ? Il se passe quoi ? »

Mets un tailleur, souris, tiens-moi la main, regarde-la, cette foutue caméra. Je t’aime.

Sourire, elle avait essayé. Mais elle avait sangloté. Parce qu’ils étaient plus de dix mille, dans ce hangar sinistre. Les gros lourdots du Parti, avec leurs bedaines gavées aux déjeuners arrosés, engoncés dans leurs costumes d’hommes d’Etat, leurs gros doigts s’entrechoquant pour l’applaudir. Pénélope, Pénélope ! Souris, Péné.

Arrête de pleurer, Pénélope.

Et puis on l’avait renvoyée au château. « Maintenant tu te tais. Ils ont retrouvé cette foutue interview. Trente ans de carrière pour deux minutes de « gloire » ! Ah ça, Madame voulait briller auprès de ses compatriotes non mais franchement, contente-toi de faire ce qu’on te dit ! »

Non, c’était pour les enfants, François. Qu’ils me connaissent, moi. Telle que tu m’avais connue, toi. Et encore une fois qu’est-ce qu’ils ont, tous ces gens ?

Et Pénélope était retournée se tapir dans l’ombre avec la crainte obsédante que François ne soit finalement contraint de venir l’y rejoindre. A moins qu’elle ne le laisse planté là, avec ses micmacs abracadabrantesques, ses copains ringards du Parti, sa veste barbour, ses articles dans Paris Match et sa foutue « destinée présidentielle ». Oui, c’était une solution. Non ?

Allez, fonce, Pénélope.

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5 réflexions au sujet de « François Fillon ou la double pe(i)ne de Penelope »

  1. C’est trés bien vu et tres bien ecrit. Bravo, j’aime beaucoup. J’ai l’impression qu’on n’est pas loin de ce qu’il s’est vraiment passé. Du coup, j’ai de la peine pour elle.

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