L’Affaire Grégory : je me souviens

Grégory. C’est un peu particulier, cette histoire. Je connais bien ce petit garçon souriant sur fond de papier peint seventies, pull vosgien sur ses frêles épaules, et puis les autres, les photos où un gros monsieur en imperméable soulève le petit corps supplicié dont on a recouvert le visage d’un bonnet, et le décor sinistre et brumeux de la Vologne. Parce que j’ai bossé sur ce « fait divers » pour mon mémoire de fin d’étude, et visionné des kilomètres de microfilms de l’Affaire, au temps où les portables n’existaient pas, et où les ordinateurs ne servaient pas à grand chose d’autre qu’à jouer à la Dame de pique et au Solitaire.

Mais les gens de mon âge ont tous vécu plus ou moins la même chose. Tous ont grandi avec ce prénom, Grégory, tantôt accompagné de l’adjectif « petit », tantôt de sourires en coin, ou de blagues un peu cons qu’on balançait en cours de récré sur la noyade, la poussée d’Archimède. Coule ou flotte ? Haha.

C’est l’histoire d’un petit garçon dont le prénom n’aura jamais plus la même résonance pour ma génération. Un prénom particulier qu’on entendait prononcer par les adultes à la télévision, Yves Mourousi, Marie-Laure Augry, PPDA, et puis par les adultes, aussi, aux repas de famille. Ma grand-mère qui finissait toujours par dire : « C’est la mère, forcément, elle avait un amant. Le petit s’est noyé parce qu’elle l’aura mal surveillé puis elle est allée le noyer ». Et de voix s’élevaient : « Non, une femme ne ferait pas ça. » Et moi qui écoutais sans bien comprendre qu’on parlait là de l’assassinat d’un gosse de quatre ans auquel un ou plusieurs adultes avaient ôté la vie parce que ses parents avaient acheté un nouveau canapé, que son papa avait une « belle voiture » et que sa maman avait les traits d’une Madone. Christine. Et de plein de gens à l’œil sombre, les oncles, les tantes, les cousines, avec leurs moustaches pixelllisées, leurs lunettes épaisses, leurs secrets enfouis profond alors qu’ils fixaient l’objectifs de photographes venus les interroger sur ce mystère qui devait nous accompagner toute notre vie, alors que la barbarie de l’épisode s’estompait pour laisser place à cette « série » devenue iconique, imprégnée de notre histoire, de notre époque et réciproquement.

Aujourd’hui qu’elle remonte à la surface, surgie une nouvelle fois des eaux noires de la Vologne et de nos souvenirs pour venir percuter nos vies d’adultes, elle en ressort modifiée. Aujourd’hui que nous sommes parents, que nous n’avons pas appelé nos fils Grégory, que nous tremblons à chaque pas pour nos petits, ce snéraio prend un tout autre visage. Celui d’un môme que la jalousie aveugle d’adultes englués dans leur colère sourde par le brouillard et l’ennui aura précipité au fond d’une rivière à la nuit tombée. Celui de fous insensés qui se sont convaincus que c’était la solution, pour faire taire l’envie qui ronge. Enlever cet enfant à ses parents, ce petit gars en chaussures montantes qui joue sur un tas de cailloux et puis s’en débarrasser parce que « Voilà ma vengeance, pauvre con. »

Celui d’une vérité, surtout, qui s’approche et se dérobe à mesure qu’une vallée entière décide de parler, avant de reposer brusquement la cloche sur le secret collectif à nouveau. Une vérité qu’on aimerait tant connaître pour clore cet épisode de nos vies, et offrir à ce couple de vingtenaires, alors, si injustement devenu icône d’une décennie, le repos, après toutes ces années de traque médiatique et d’une douleur dont on comprend maintenant qu’elle dut être monstrueuse.

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Une réflexion au sujet de « L’Affaire Grégory : je me souviens »

  1. Je ne me souviens pas des débuts. J’avais moi-même quatre ans quand il est mort. Par contre, quand j’étais petite, je devais avoir six ou sept ans, j’ai lu un roman policiers pour petits qui s’appelait « Qui a tué Minou-Bonbon ? » Minou-Bonbon, c’était le chat d’un vieux bonhomme que connaissait le héros-enfant, et il avait été tué par un vilain marchand de journaux surnommé « Poils au Nez ». Dans le livre, il y avait une illustration de l’affreux Poils au Nez dans son kiosque, confronté à son crime, et il y avait des « unes » de journaux parodiques sur le kiosque. « Le Président fait-il pipi ? » « Cucul, les Fesses de la maîtresse ». Et, bien visible, « Exclusif ! Le petit Gregory, chef de la Mafia ». On en parlait vraiment partout…

    Plus tard, quand j’étais ado, j’ai vu à la télé une interview de la maman de Gregory à qui on reprochait d’écrire un livre et de donner des entretiens dans Paris-Match comme si c’était une vraie star. Je me souviens qu’elle avait parlé des frais d’avocat qu’il fallait payer et, du haut de mes treize ans, j’étais un peu scandalisée, je ne comprenais pas pourquoi on accusait cette femme parce que, pensais-je, les mamans ne tuent pas leur enfant. Bien sûr, j’ai encore aujourd’hui l’intime conviction qu’elle ne l’a pas fait mais à l’âge que j’avais à l’époque, j’ignorais tout de la folie, du désespoir ou même de la cruauté qui peuvent pousser certaines mères à commettre l’irréparable.

    Cette histoire a fait remonter un aspect bien glauque de la société. Les accrocs de l’enquête, certes mais aussi les secrets sur lesquels se replient les microcosmes familiaux, les villages, etc. On aurait pu croire que dans les années 80, ça n’existait plus. Je suis prête à parier qu’en 2017, il y en a encore, des jalousies, de vieilles histoires, des rancœurs encroûtées depuis des générations. Un enfant l’a payé de sa vie. Gregory Villemin, s’il avait vécu, aurait 37 ans. Il restera pour toujours le « Petit Gregory », ce petit garçon au sourire malicieux, ce gamin aux mains liées jeté dans la rivière. Quant à ses parents, trois décennies d’enfer à leur actif, de suspicions, de regards en coin, de flics et de journaux-radio-télés qui les auront empêchés de faire leur deuil, de se reconstruire. Ils ont eu d’autres enfants, depuis. Ils sont adultes, maintenant, mais leur enfance à eux n’a pas dû être facile non plus.

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