Les éboueurs de boîtes mail

Je suis allée voir Gaspard Proust en spectacle. Outre la magnifique santé capillaire de l’insondable quadragénaire, le cynisme outré de l’auteur et la piètre idée de la femme non-bulgare de plus de trente ans que se fait ce séduisant célibataire, c’est sa brillante analyse de notre société qui m’aura le plus marquée.

Après une heure et demi d’un spectacle où juifs, musulmans, bobos, gros, enfants, femmes, cathos et autres minorités inattaquables sont roulées tour à tour dans un impitoyable jugement décomplexé au débit de mitraillette, l’humoriste inclassable part dans un monologue en forme d’orgasme froid, brutal et pourtant si vrai sur l’homme d’aujourd’hui. Ce qu’il est devenu, ce qu’il subit, ce qu’il accepte docilement de faire avant de se retrouver entre quatre murs parce que la société a décidé que ce serait comme ça epi c’est tout. Ca donne à peu près ça : l’Homme avait évolué, s’était redressé, avait appris à lire, écrire, comprendre, construire avant qu’on lui mette un iPhone entre les mains. Alors celui-ci s’est à nouveau courbé, idiot, au-dessus d’un écran bleu. Tous, dans la rue, les transports, nous tournons depuis bêtement notre regard, bossus, vers ce rectangle qui nous gave d’images, d’informations plus ou moins vraies ou fausses. Le reste du temps, ce même Homme dit moderne évolue en open space parce qu’on lui a dit que c’était là qu’il serait bien, occupant la fonction d’éboueur de boîte mail.

Eboueur de boîte mail. Ce terme a résonné à mon oreille comme une constatation effroyable de ma propre condition, qui passe mes journées à ouvrir, lire, supprimer, répondre, transmettre des kilomètres et des kilomètres de messages accumulés dans cette « boîte de réception », ne trouvant de repos que lorsque cette tâche fastidieuse et non créative est enfin finie. Sauf que lorsque j’ai fini, et que je remonte alors le fil, ils sont là, les nouveaux, tout neufs, fiers comme des Aliens ressuscités, alternant avec les réponses à mes propres réponses fraîchement arrivées, auxquelles il faudra alors répondre, à nouveau. Une réunion, un tour aux toilettes, un voyage en avion, une après-midi avec les enfants, hop, la boîte se remplit. Trop. Il faudra rattraper ce temps de nettoyage épistolaire chômé. Chaque jour il faudra déblayer, ordonner, puis vidanger ce grand barnum moderne d’interrogations ou d’informations où chaque détail compte, du destinataire aux invités de marque en copie, évidemment sélectionnés et ajoutés dans un ordre hiérarchique des plus protocolaires.

Que pouvons-nous faire contre ça ? Cette condition nouvelle qui nous enferme et n’existait pas il y a vingt ans à peine, pouvons-nous nous en défaire, ou sommes-nous condamnés ainsi que nos enfants à subir pour toujours cette purge infinie qui, à jamais, nous écroue ?

Si c’est une mode, vivement qu’elle passe et trépasse à jamais.

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