T’as combien, sur Uber ?

Je pensais vraiment que toutes ces histoires de notes, c’était enfin fini. Qu’un des seuls privilèges de l’âge était de ne plus avoir à subir les évaluations de semi-inconnus qui s’octroient le droit de vous coller un neuf sur vingt parce que votre dissertation n’est « pas mieux que médiocre, Bréau ». Mais non, même pas ! Plutôt que d’être vieux en mode peinard, notre génération doit se coltiner en plus l’épreuve du barème ad vitam aeternam. Bref, la double peine.

L’autre jour, à la faveur d’une conversation passionnante sur les VTC, j’ai découvert un truc qui m’a totalement désespérée. « T’as combien, sur Uber ? », m’a demandé un interlocuteur pas peu fier de sa note personnelle (je le découvrirais plus tard). Le saviez-vous ? Alors que vous mettez gentiment cinq étoiles à votre chauffeur, vite fait, en sortant de votre Uber sous prétexte qu’il vous a déposée à bon port, quand bien même il n’a ni bonbons, ni bouteille d’eau, ni la courtoisie de pousser son sac pour que vous vous asseyiez correctement, ledit chauffeur attend lui-même votre départ pour vous évaluer. Résultat, vous cumulez sans le savoir une moyenne que vous pouvez consulter sur l’application, en cliquant sur le burger en haut à gauche (les trois petits traits horizontaux), puis en déchiffrant sous votre nom cette note sur 5.

C’est là que j’ai découvert que j’avais… 4,51. Pas mal, pensez-vous (et moi aussi, j’ai cru). Eh bien pas du tout. Sachez-le, la moyenne française chez les clients Uber est de 4,69 (4,9 à Montpellier, les lèche-culs). Quant aux chauffeurs eux-mêmes, ils peuvent voir leur compte suspendu en dessous de 4,5 de moyenne. Ce qui signifie que je frôle moi-même la radiation virtuelle en tant que passager.

Mais qu’est-ce que j’ai faiiit ? me suis-je demandé. Sans pouvoir obtenir de réponse, puisque cette moyenne exécrable m’a été attribuée selon un barème gardé secret (constructif comme attitude). En revanche, ce secret ne l’est pas pour tout le monde puisque les chauffeurs qui ne m’ont pas donné mes cinq étoiles ont obligation d’expliquer pourquoi. Il existe donc quelque part dans le monde un petit dossier à mon nom avec des commentaires du type « pas sympa », « trop de sacs », « enfants qui mettent leurs semelles sur la banquette ». Parce que objectivement, je ne vois pas bien ce qui a pu expliquer mon affligeant niveau dans cette discipline à laquelle je ne réalisais même pas participer. Je suis toujours ponctuelle, polie (bonjour monsieur, au revoir monsieur, merci beaucoup), docile (pas de radio ni d’itinéraire préféré), sobre, seule et discrète. « Ah bha voilà, tu parles pas ! », m’a répondu un ami alors que je me lamentais une fois de plus devant ma mention passable au bac passager. Certes, quand je monte dans un VTC, la plupart du temps, j’ai palabré des heures au bureau, écrit des kilomètres d’articles, voyagé une vingtaine d’heures ou décortiqué dans tous les sens les existences et leurs sens d’amies plus ou moins épanouies. Bref, je n’aspire qu’au silence ronronnant d’une berline cosy, et n’ai PAS mais alors PAS DU TOUT envie de parler. Encore moins de la pluie, du mauvais temps, des gilets jaunes, de Macron ou d’Anne Hidalgo. Bim. « Mutique », « méprisante », peut-être que ça vaut un « une étoile » pointé, un tel comportement ? « Moi, je donne toujours de gros pourboires », me rétorque un autre de mes réceptacles à seum, pas peu fier de son 4,89. Ah nan mais s’il faut acheter l’examinateur, je ne suis pas d’accord.

A moins que… Parce que le pire dans tout ça, c’est qu’une mauvaise moyenne entraine un temps d’attente plus long, parce que peu de chauffeurs veulent vous prendre. Résultat, vous poireautez une plombe, avant de vous faire annuler, paf, comme ça sans prévenir. A moins qu’un chauffeur aussi venere que vous ne se soit rabattu sur votre course (entre 4,51, on se serre les coudes), et vous conduise alors dans la plus grande mauvaise humeur vers votre rendez-vous de toute façon loupé.

Bref, autant vous dire que je surnage dans un cercle vicieux a priori insoluble, qui ne me laisse que deux solutions : les pots de vin (à moi les pourboires à 5 euros) ou le black entre cancres. « Eh, si je te mets 5 étoiles tu me les mets aussi ? », ce que je vais tenter. Oui, j’ai honte.

Drôle d’époque.

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