Je ne suis pas désagréable, je suis misophone

Parfois dans la vie, on est heureux parce qu’on découvre un mot, et par ce biais le fait que l’on n’est pas seul. Ca m’a fait cela lorsqu’on m’a parlé pour la première fois de la notion de « phobie d’impulsion », phénomène qui consiste à s’imaginer très concrètement faire un truc de manière totalement instinctive, mais sans le faire vraiment (jeter un bébé par terre quand on vous le tend, mettre la main au cul de son boss quand il se retourne ou taper les frites des clients de la table voisine quand on a la dalle… quoi, ça ne vous vient jamais à l’esprit ?). Eh bien cela me l’a refait il y a quelques jours lorsque, en librairie, je suis tombée sur le nouveau livre de Bruno Salomone, l’inoubliable interprète de Médusor (les fans de Denis Boulay savent), intitulé « Les Misophones ». Tiens donc, c’est quoi ce truc ? me suis-je alors élégamment interrogée. Sur la quatrième de couverture l’éditeur m’informait que « Damien est misophone. Tous les petits bruits du quotidien lui sont insupportables : les croustillements de pop-corn au cinéma, les aspirations interdentaires d’un voisin de table, les mastications de chewing-gum dans le métro… À sa solitude s’ajoute ce fardeau qu’il pense être seul à porter. »

Quel bonheur, j’avais donc découvert que le mal dont je souffrais existait réellement, avait un nom reconnu, d’autres sujets atteints et que bref, quand quelqu’un croquait lentement une pomme granny à côté de moi et que j’avais alors rapidement envie de lui éclater la tête contre la table, ça n’était pas ma faute. Oui, j’ai appris d’un coup d’un seul que j’étais misophone.

Le bruit du sachet plastique qu’on tripote, qu’on ouvre difficilement, qu’on froisse, qu’on réouvre et réfroisse (PUTAIN tu l’ouvres ou tu le fermes ?), la mastication lente et feutrée de l’intégralité d’un paquet de M&M’s aux cacahuètes, subie en plein bac français il y a des décennies mais dont le souvenir me hante encore, le reniflement continu et métronomique d’un inconnu dans le métro, les bruits de salive collée au palais d’un journaliste à la bouche sèche perçu à la radio, le tic tac de la montre de quelqu’un qui dort à côté de moi, les slurps de mon mec qui zippe sa soupe « parce que c’est chaud » même quand elle n’est plus chaude… toutes ces choses qui me rendent DINGUE, au point que je ne peux plus penser à rien d’autre qu’à ces tic tic, ces sluuurp, ces atch’a atch’a, ces krrrrrr, ces glouglous mais TA GUEULE, entretenaient en fait depuis des années ma pathologie latente et planquée. Même quand j’ai vu La Belle et le Clochard petite, je me demandais comment cette pauvre chienne pouvait tolérer le bruit d’aspirage de spaghettis de sa target pendant la scène mythique (je te lui en aurais collé une, moi). Pourtant si, longtemps, j’ai mis ma réaction sur le compte de mon antipathie avérée, d’un manque potentiel de générosité ou de bienveillance à l’égard des soucis inélégants de mes congénères, j’ignorais que je n’étais pour rien dans mes réactions.

Sachez-le, non non, je n’étais alors ni intolérante ni foncièrement antipathique ou impatiente, j’étais simplement malade. Alors compatissez, merde. Et de même que vous n’ouvririez pas une bonne cannette devant un pote alcoolique, ou n’emmèneriez pas Pierre Palmade en soirée là tout de suite, ayez l’obligeance de prendre en considération cette pathologie qui est la mienne en remballant vos chips, vos craquements de phalanges, vos zippements à la paille et vos cahuètes en ma présence.

Reste maintenant à savoir s’il existe des soins, des thérapies, des cures pour combattre cette misophonie décelée tardivement (si ça se trouve, si je l’avais su avant, j’aurais eu une meilleure note au Bac français). Vais-je devoir aller voir une phonothérapeute ? Va-t-elle me faire écouter comme dans Orange mécanique, sanglée sur une chaise et les oreilles grandes ouvertes des gens qui font pipi la porte ouverte ou des vieux qui se raclent la gorge pour élargir doucement ma tolérance à l’horreur et me guérir de mes maux ? Vais-je rejoindre un groupe de paroles où, entre misophones, nous palabreront autour de nos pires cauchemars phoniques en ayant mutuellement envie de nous tabasser parce qu’il me semble que qu’être misophone n’exempte pas d’être soi-même potentiellement auditivement exaspérant (je m’auto-énerve bien quand je marche la nuit et que mes articulations cracottent) ?

Ouais, conclusion, ça semble râpé pour un dîner avec Bruno Salomone.

3 réflexions au sujet de « Je ne suis pas désagréable, je suis misophone »

  1. Merci merci MER-CI !!!!
    J’aurais pu écrire le moindre de tes mots.. Je me sens moins seule à avoir le sentiment que je pourrais devenir violente parce que quelqu’un, au supermarché, mâche son chewing-gum la bouche ouverte, ou que quelqu’un aspire son café, ou que rhââââ!
    Bon par contre, je suis aussi preneuse de toute solution hein, parce que c’est pas super cool d’être misophone .. non mais tous ces gens qui font plein de petits bruits tout le temps !

  2. Bravo Adèle, j’adore cet article car je m’y retrouve notamment quant il s’agit des reniflements de voisins dans les transports !!!!!!!!!!!!!!!!!!! Insupportable ! A tel point que je propose à prèsent un mouchoir, accepté très souvent avec sourire et remerciement !
    Bien à vous.
    Adriana

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