Les filles myopes qui ne mettent pas leurs lunettes

J’ai longtemps cru que j’étais seule et puis non, récemment, j’ai échangé sur Twitter avec d’autres folles dans mon cas : des filles qui, depuis leur plus tendre enfance et puis durant des décennies, ont fait le choix coquet et chelou de traverser le monde dans un brouillard épais quitte à vivre une existence absolument en marge de celle du reste de la planète.

Quand elle est petite, une fille myope ne sait pas encore qu’elle l’est. Elle plisse les yeux, elle ne voit pas forcément bien le tableau ni les sous-titres, trouvent que mamie a une peau de bébé et que le papier peint de sa chambre est nickel jusqu’au jour où, comme moi, elle se jette à la sortie de l’école dans les bras d’un grand monsieur blond en le prenant pour sa mère, une femme à carré foncé…

Hyper heureuse, la fille myope acquiert alors enfin des lunettes à verre épais, son rêve de toujours comme pas mal de crétins de primaire qui fantasment sur des béquilles ou des appareils dentaires à palais baveux parce qu’on est vraiment con quand on a huit ans.

Et puis, arrivée au collège, la fille myope se rend brutalement compte que les filles à lunettes ont vachement moins de succès que les bombasses à jogging Compagnie de Californie qui arrivent par ailleurs super bien à appliquer leur eye-liner Agnès B. Et c’est LÀ que le fille myope décide de ne plus porter ses binocles amochissantes (non non, ne dites pas « c’est super mignon une fille à lunettes », sachez que les verres de myopes font des yeux tout PETITS) qu’en cas d’ultime obligation, et de passer le reste de sa vie confortablement lovée dans son handicap.

Vingt-cinq ans plus tard, ça donne une meuf qui :

  • pense qu’elle a exactement la même tête qu’à quinze ans, parce que ses yeux ne font pas le focus dans le miroir
  • pense qu’elle est hyper bien maquillée alors que son fond de teint fait du tie and dye sur son visage buriné
  • ne reconnaît personne à l’école, ne répond aux « bonjour » courroucés dans la rue que des plombes plus tard, passe pour une grosse connasse qui se la pète alors qu’il faut bien imaginer qu’elle prend déjà des risques en traversant la rue avec la visibilité d’un skieur en haut d’un ravin un jour de tempête et sans masque
  • passe pour une grosse connasse qui se la pète parce qu’elle porte des lunettes de soleil de février à octobre, parce que ce sont des soleil/vue
  • passe un spectacle entier à prendre en photo un enfant qui n’est pas le sien (« tu me montres les vidéos, maman » euh…)
  • fait un grand sourire le matin à un « papa de l’école » et se rend compte que c’est un total inconnu qui n’a même pas daigné répondre à son avance égrillarde
  • n’arrivera jamais à apprendre un enchainement de mouvements au yoga / à la zumba / à la salsa parce que dans le miroir, elle ne voit qu’une silhouette floue (la sienne ? who knows…) qui s’agite et tourne en sens inverse des autres
  • n’a toujours pas compris Usual Suspect parce qu’elle l’a vu en VO avec le premier mec à qui elle a roulé une pelle, et qu’en plus d’être miro elle est nulle en anglais (Keizeur Sozeyyy)
  • sursaute, voire hurle en croyant voir passer un rat au restau alors que c’est le reflet d’une poussette dans une vitrine
  • sursaute voire hurle en croyant voir une énorme araignée sur son pull alors que c’est un mouton de poussière/un cheveux/rien
  • peut tout à fait se barrer tranquille avec le caddie d’autrui au supermarché
  • peut tout à fait se barrer tranquille avec le gamin d’autrui au cours de ski (quelle idée de porter des casques en 2019)
  • trouve pas mal du tout une immense proportion de la gent masculine, même les grumelés, ceux qui ont des sourcils avec lesquels on pourrait faire des tresses, des poils dans les oreilles ou la raie du plombier apparente (ah booon ? j’ai pas vu)
  • peut croiser Madonna ay Carrefour Market sans lui adresser un regard
  • sourit bêtement quand quelqu’un lui fait coucou (on sait jamais, cf. les problèmes à l’école), puis répond au coucou avant de se rendre compte que c’était à la personne derrière elle qu’on faisait coucou…
  • sursaute en découvrant un cadavre étendu dans son salon, qui n’est en fait qu’une pile de linge sale
  • donne la main à un inconnu dans une foule, se frotte amoureusement contre son épaule, avant de se rendre compte que son mec est derrière elle (merde, mais à qui est cette main molle et chaude ?)
  • dit tout le temps « je vois pas, d’ici »
  • a toujours l’air d’être là sans être là, ou de penser à quelque chose d’hyper profond
  • n’entend parfois pas non plus très bien parce qu’elle ne voit pas les lèvres s’agiter
  • a peur de rentrer dans un restaurant
  • a peur de rentrer dans toute salle où elle va devoir identifier une personne avec laquelle elle a rendez-vous
  • ne peut pas choisir de plat des les bistrots genre cool qui n’écrivent le menu que sur des ardoises minuscules et très lointaines
  • a peur de plisser les yeux parce qu’on lui a dit il y a longtemps que ça faisait des pattes d’oie (vous allez me dire, elle s’en fout, elle ne les voit pas)
  • suit le mauvais cortège à un enterrement
  • ne voit pas combien elle pèse sur la balance
  • ne voit donc pas non plus ses doigts de pied -> a souvent des pédicures de merde qu’elle pense tout à fait passables
  • ne voit pas non plus les détails sur ses enfants -> a souvent des enfants tâchés / avec des ongles très longs / des crottes d’œil

Et vous me direz, bien sûr, mais POURQUOI cette fameuse femme ne met pas ses lunettes, maintenant qu’elle a trouvé un mec ? Ou pourquoi ne porte-t-elle pas de lentilles / ne se fait-elle pas opérer… ? Eh bien parce que malgré tous ces petits désagréments de la vie qui n’en sont pas forcément tous, évoluer en brouillard épais est probablement devenu pour elle une habitude, un statement, un way of life comme on dit dans les magazines féminins. Parce qu’elle ne voit pas vieillir son entourage plus qu’elle-même ou la peinture de son apparte, parce qu’elle se marre bien quand même avec toutes ces anecdotes auxquelles sa famille commence à être habituée, parce qu’il est bien possible qu’après toutes ces années de purée de pois, sa personnalité-même ait été formatée par ce handicap non corrigé, et que c’est peut-être bien comme ça.

Et puis parce que vous avez déjà essayé de retrouver vos lunettes en voyant aussi mal ? « Quelqu’unnnnn a vu mes luneeeeeettes ??? »

Bha voilà.

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