Ces gens qui trouvent stylé d’arriver à l’arrache à l’aéroport

« Il est à quelle heure, l’avion ? »

Quand on part en vacances, et alors qu’on a éventré la moitié de son placard au milieu du salon, réussi à réunir des couples de chaussettes en nombre suffisant, enfermé des monceaux de produits de beauté dans des ziplocs au futur bien sombre, vient fatalement le sujet du départ. Le vrai. Celui qui se fait bien souvent à cinq du mat, après une nuit d’angoisse passée à rêver, en sueur, que pour la première fois de notre existence le réveil n’a pas sonné, et que les enfants se sont réveillés à midi.

Et là il y a deux écoles.

– La première, la mienne. Celle des gens qui aiment aller à l’aéroport, lieu qu’ils considèrent comme une première étape de villégiature fort agréable. Qui adorent trainasser au Relay H pour acheter des monceaux de revues improbables, des Maltesers et des best-sellers qui pèsent un âne mort, s’attabler au Starbucks avant même d’avoir passé la sécurité, faire du lèche-vitrines à la pharmacie, acheter à prix d’or des produits de beauté Clarins et du maquillage Chanel, de la vodka en bouteille de 5 litres, des cartouches de clopes par nostalgie et parce que c’est moins cher, du parfum parce que décoller c’est un peu changer de vie, et puis faire pipi aussi parce qu’il faut bien évacuer le mocha grande à 6,80 euros. Bref il y a donc l’école de ceux qui ont besoin de quatre grosses heures pré-embarquement pour se sentir BIEN. Et puis aussi parce qu’on ne sait JAMAIS ce qui peut arriver. Un arbre en travers de l’autoroute, le taxi qui tombe en panne d’essence, qu’on se soit trompé d’aéroport (« Roissy, c’est bien Charles de Gaulles ? T’es sûr ? Hein ?? ») ou un changement d’heure dans la nuit duquel on n’ait pas été avisé.

– Et puis il y a l’autre « école » (enfin « école »…), celle de mon mec. Soit celle des gens qui disent, hyper fiers : « L’avion est à 10h20 ? Pfff, partons à 8h45, on sera large ». Et qui se moquent ouvertement de vous lorsque vous écarquillez des yeux, au bord de l’apoplexie devant tant de nonchalance temporelle crasse. Et la personne de cette « école » de vous rétorquer chaque fois : « Mais, on a déjà enregistré ! On peut arriver jusqu’à 9h27, on ne va quand même pas partir trois heures avant. » Comme si ne pas flirter avec cet irrémédiable danger qui clignote – avion / raté / avion / raté / vacances / annulées / billets / repayer – avait quelque chose d’un peu ridicule, mémère. Et le petit rire énervant qui subsiste tout le long du voyage en taxi alors que je suis cramponnée à mon sac à main, les mains moites, fixant le temps qui court (couhouhouuurt) sur le cadran de la montre, sous les euros qui s’entassent au compteur, et que j’imagine les autres passagers, sereins, heureux entre covoyageurs de la même espèce, prenant joyeusement place en salle d’embarquement alors que notre véhicule s’immobilise dans un bouchon impromptu et que je me visualise sortant en hurlant avec ma valise à roulettes pour faire les derniers kilomètres en courant sur la bande d’arrêt d’urgence.

Chez nous, on fait en gros une fois sur deux. Une fois avec « mes » horaires (comme on dit « ton » restau à celui qui a réservé dans un endroit qui s’avère dégueu comme s’il était en cuisine), une fois avec « les siens ». Ce matin, je me suis laissée porter, bien décidée à ne pas regarder ma montre, tant pis, on le raterait, on n’avait pas de correspondance. La bagnole s’est immobilisée dans une grosse chaine de taxis affolés. « Ca va, il nous reste douze minutes pour déposer nos bagages, on est enregistrés », a dit crânement mon mec, une goutte de sueur perlant discrètement sur son front. Au dépose-bagages automatique auquel personne ne comprend rien ni où on scanne ces foutues immense étiquettes à code-barre, ça se bousculait sévère. Ca a pris une plombe. Et puis on a vu la queue en serpentins interminables à la sécurité, et ses centaines de voyageurs partis en avance derrière lesquels il a bien fallu patienter, avec notre avion dont le pilote avait certainement déjà mis le contact (« vroum vroummmm, tout le monde est là ? »). Mon cœur s’est arrêté, ma respiration s’est bloquée, mon ventre s’est noué. A quelques mètres des portiques, mon mec a dit : « merde, l’avion ferme ses portes dans 4 minutes ». Alors, on a dû passer devant tout le monde (la honte), balancer sur le tapis l’ordi, nos sacs, les lunettes et tout le tintouin, attendre que la douane comprenne que les talkie-walkies de mon fils ne servaient pas à fomenter un terrible attentat, fourrer n’importe comment les affaires dans nos sacs éventrés et puis courir, courir dans les allées de l’aéroport, regarder avec tristesse le Duty-Free clignoter, cracher nos poumons en cherchant la porte D66 et arriver, enfin, devant le comptoir pas encore ouvert parce que l’avion avait du retard. Et alors mon mec m’a regardé avec son sourire énervant et il m’a dit :

« Tu vois, c’était pas la peine de se presser. »

 

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