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Fragments d’enfance

Ce matin, sur le chemin de l’école, avec Petit Frère, 4 ans-bientôt-5, on passe devant l’église Saint-Michel.

– C’est la maison d’Hippo, ça ?

– Ah non mon chéri, ça, c’est la maison de Dieu.

– C’est qui, Dieu ?

Houla, 8h34.

– Euh… Dieu, Dieu, Dieu… C’est, c’est lui qui a créé la Terre, les animaux, et les hommes aussi, les fleurs…

– Et la DS ?

– Ah non, la DS, c’est Nintendo, mon amour. Enfin, les hommes, quoi. Dieu a créé les hommes qui eux, ont créé la DS. Mais tu sais, je suis pas très pour la DS…

– Mais noooon, la déesse comme dans le livre que lit Tao, avec Athéna et tout.

– AAaaaaaah, la dé-esse ! Ah. Ouh. Ok. Alors. Avant, les gens, ils avaient plein de Dieux. Un Dieu pour tout. Un pour la guerre, un pour le vin, un pour le soleil, un pour le sommeil, un pour l’amour… Enfin tu vois. Et puis un jour, bha (pfiou là là), on s’est dit (qui ?) que en fait, il n’y en aurait plus qu’un. Celui qui vit là, donc, dans la « maison d’Hippo ». Enfin qui vit là… Il vit partout, en fait.

– Hein ?

– Mais bon il est pas seul, seul. Il a un fils aussi. Tu sais qui c’est ? Son fils ?

– Bha… oui. Le-fils-de-Dieu.

– Mais tu sais comment il s’appelle ? Celui qui naît à Noël (prise de conscience du côté chelou de mon histoire d’un mec qui naît tous les ans à Noël, mais ça n’a pas l’air de le contrarier). C’est le petit, le petit…

– … Le Petit Poucet !

– Mais non. Le Petit Jésus !

– Ah…

Dans le métro me revient la teneur d’une discussion au bureau la veille, autour du compte Instagram du magazine :

– Il nous en faudrait un par centre d’intérêt. Un pour la mode, un pour la food, un pour la musique, un pour les livres…

– Non non, c’est mieux d’en avoir un unique, fort, qui concentre tous les followers au même endroit. Ca a davantage de rayonnement.

– C’est pas dit. Est-ce qu’on ne devrait pas plutôt créer des verticales et fédérer des communautés qualifiées autour d’intérêts communs ?

Et puis les gens s’entassent dans la ligne 13 et le tuuuut de la porte et un coup de sac dans la tête me font revenir à la réalité. Et je me dis que je sais pas trop, si y’avait un Dieu par truc qui nous intéresse vraiment (le Dieu des agriculteurs, le Dieu des mamans, le Dieu des gens qui cherchent un mec grave…), ça marcherait mieux. Ou si c’était pas con, finalement, cette idée de faire un Dieu unique, paf, plus simple, on fout tout le monde dans la même église et basta cosy.

Et puis je me dis surtout que c’est quand même génial d’avoir ces conversations ésotériques qui vous font vous poser mille questions après le premier café du matin, avec ces personnes de petites taille qui s’interrogent naïvement sur tout et n’importe quoi, et surtout sur les trucs les moins simples avec une candeur finalement si éclairée. Je me dis que j’adore ces fragments d’enfance chopés au col, au petit matin frais sur le chemin de l’école. Alors je voulais garder celui-ci ici pour toujours. Merci Dieu d’Internet.

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« Ca a dû être une belle femme »

Parmi les petites phrases qui se veulent gentilles et qui m’énervent autant qu’elles me foutent le blues il y a celle-là. L’autre soir, mon concubin et moi regardions un reportage sur Didier Deschamps, l’un des seuls Bleus de 98 à n’avoir pas quitté son épouse d’alors après la victoire pour partir dribblouiller vers d’autres cieux plus jeunes, slovaques ou nichonnés. Et, alors qu’apparaissait à l’écran Claude, femme de et mère de Dylan leur fils unique, mon concubin lâcha avec l’apparente impression de dire un truc très sympa : « Elle est bien, hein. Ca a dû être une belle femme ! » Ce à quoi je lui ai répondu du tac au tac : « Bha… elle n’est pas morte. »

Silence d’incompréhension mutuelle.

Non mais c’est vrai. C’est une phrase que j’ai très/trop souvent entendue. « C’était une belle / très belle femme ». Comme si le simple fait d’avoir passé la fatidique barre des, allez on va dire quarante, quarante-cinq ans lorsque la nature a été très clémente, faisait fatalement basculer les individu de sexe féminin dans une espèce de sas où l’on vit encore (ouf !) mais dans un physique dont on ne peut plus dire qu’il est mais seulement qu’il a été.

En mode : « Nan mais Monica Bellucci, c’était une TRES belle femme. » Ok, et maintenant, qu’est-elle donc devenue ? Un souvenir qui respire encore ? N’est-elle plus une femme ? Ou n’est-elle plus belle ? La beauté d’une femme ne dépend-elle finalement que son degré de baisabilité sur l’échelle du désir universel ? A-t-il été acté quelque part, dans une espèce de grande encyclopédie de la beauté féminine à usage des hommes (dont je n’aurais pas eu connaissance) que ledit terme de beauté, donc, n’était plus adapté au-delà d’un certain âge ? Que les rides excluaient à jamais un visage d’une acceptation esthétique positive, ou qu’un épiderme moins flexible anéantissait pour toujours sa propriétaire du champs lexical de la beauté ? J’ai même déjà entendu des personnes se réjouir que des célébrités glamour soient mortes jeunes car ainsi elles étaient « mortes belles ».

Bha si c’est le cas, je ne suis pas d’accord. On va dire que j’ai un discours démagogique, que j’enfonce des portes ouvertes ou au contraire que je plane à dix mille mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette histoire de fous ? Est-ce qu’on dit par exemple d’une vieille commode un peu patinée que ça a dû être une belle commode ? Non. Est-ce que les touristes en Egypte disent « Ouais, pas mal. Ca a dû être des belles pyramides », dédaigneux de l’aspect actuel de ces œuvres qui ont traversé les ans et portent en elles la vie qui s’est déroulée ? NAN. Moi je trouve que Claude Deschamps EST une belle femme. Qu’Helen Mirren est une belle femme. Que Susan Sarandon est une belle femme. Que ma mère est une belle femme.

Et tant qu’on n’aura pas accepté, tous, que la beauté féminine transcende la jeunesse des traits, et qu’elle se trouve dans tout sans qu’il soit forcément question de verdeur ou de prétendue perfection, tant que nous n’aurons pas enfin déplacé cette perception que nous avons de la beauté telle que nous pensons la reconnaître, les femmes auront envie de se faire sauter le caisson à quarante ans parce que la société parlera désormais d’elles au passé.

Non mais.

La deuxième étoile

Ca montait depuis un petit moment, dans la rue. Depuis la gare Montparnasse, où j’avais débarqué en début d’après midi, ils étaient tous là, ces gens bleu-blanc-rouge, des jeunes, des vieux, des femmes, des étudiants ravis, comme nous l’étions en 98. Ensemble, ils entonnaient des Marseillaise à gorge déployée dans le métro, fiers, si fiers tout à coup, dans la chaleur accablante de cette belle journée d’été. Place de Clichy, les terrasses s’installaient, pleine de chaises récupérées un peu partout, ça allait être la soirée de l’année. Il y avait une telle joie, surtout pour un dimanche imaginez-vous. Des Parisiens qui prennent des spritz à 15 heures, le sourire aux lèvres, le visage peinturluré, ravis de s’adresser à leur voisin quand bien même ils ne le connaîtraient pas. Sur l’avenue, les prostituées balançaient au vent de grands drapeaux tricolores pendant que des passants pressés, les sacs pleins de victuailles, sonnaient aux portes qui allaient les accueillir. C’est moi, t’as le code ? Vite, ça va commencer.

Et puis ça s’est déroulé. Différemment, c’est ça qui est étonnant. On s’attendait à un, et deux, et trois zéro mais non. C’était différent. Mais on a gagné. Et on l’a revécu, alors qu’on ne pensait pas, avoir le droit de revivre ça. Cette ferveur, les klaxons, les rires, la rumeur qui monte des trottoirs chauffés, les gens qui s’étreignent à tous les coins de rue, les chants qui montent jusque tard dans la nuit pendant qu’on revoit ces joueurs qui brandissent la coupe. Leurs visages sur l’arc de Triomphe, nouveaux modèles pour nos enfants qui aduleront ces Dieux pour longtemps, toute leur vie peut-être.

Mon fils est en colonie. Ce soir, il va rencontrer ce bonheur éternel, cette liesse partagée avec des amis dont on n’oubliera jamais les noms, parce qu’ils étaient là avec nous quand ça s’est passé, ce truc dingue, qui suspend absolument le reste des horreurs du monde.

On est rechampions.

La dictature du like

Suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis (si tu me suis, je suis qui ?). La vieille expression éculée qu’on ressort à toute copine qui s’interroge sur un début de relation un peu merdique semble avoir été spécifiquement inventée, des siècles en amont, pour s’appliquer à l’abominable dictature du like, du cool et du follow qu’Instagram nous a finalement imposée. Car oui, force est de constater que la lutte des classes se joue dorénavant sur le réseau social dont on avait d’abord pensé qu’il ne s’agissait là que d’y publier benoîtement ses photos de food et de famille. Mais non madame.

Aujourd’hui, le plus cool, c’est celui qui en a le plus, des followers. Les « influenceurs », Macron, votre nièce et même cette fille débile que vous avez croisée en soirée et dont vous vous êtes rendue compte, ahurie, qu’elle avait deux fois plus de public à sa vie que vous-même sur ce compte que vous avez immédiatement cherché après votre rencontre. C’est alors que vous l’avez suivie, sûre qu’elle ferait de même. Bha ouais, vous êtes copines ou bien ? Pas sûr. Puisque quelques heures plus tard, vous avez constaté rageusement que non, elle ne vous avait pas suivie. Et le lendemain non plus. Alors qu’il semble bien qu’elle ne soit pas décédée entre-temps puisqu’elle a publié une story de la fameuse super soirée (sans vous taguer), un lategram de ses vacances à Bali et qu’elle a répondu, très enthousiaste, au commentaire d’un individu qu’elle semble considérer, lui, comme digne de son respect, ce qui n’est pas votre cas.

 

C’est comme ce sale type que vous avez ramené chez vous hier et qui, après avoir squatté votre corps et votre lit, n’a même pas daigné vous ajouter à ses contacts. Il n’a pas dû voir que vous l’aviez fait. Et vous voilà qui l’unfollowez en loucedé, pour le refollower. Sûre de votre coup, vous n’en revenez pas lorsque votre petit coup de vice ne donne rien. Vous n’êtes pas digne d’être suivie. Par lui.

 

Alors vous tentez la story. Les petites notifs des stories, on les regarde tous, non ? Du coup, pour répondre à la vidéo merdique de lui tentant de faire de l’humour face à son écran, sûr de son talent indéniable, vous passez une plombe à réfléchir et optez finalement pour un smiley double larmes de rire. C’est bien payé, pensez-vous. Il sera forcément obligé de vous envoyer un clin d’œil. A minima. Puis d’aller votre compte génial, se rendre compte que vous êtes si géniale et cool qu’il finira par vous suivre et essuyer cette humiliation qui vous hante. Et là papatras. Non seulement l’ignoble ne prend même pas la peine de vous répondre malgré le « vu » qui s’affiche narquoisement sous votre pauvre smiley double larme de rires – lol –, mais en plus, il ne vous a toujours pas ajouté à son cercle de privilégiés. Car vous n’êtes pas assez bien pour ça. Oui, c’est bien cela que ça signifie. Que dans cette nouvelle hiérarchie de cour d’école, cette aristocratie digitale où les cartes sociales sont rebattues, et où même l’argent ne hiérarchise plus les individus mais où seule la popularité, réelle ou factice, induit votre place dans la société de l’image, vous êtes… une merde.

 

Et c’est alors que par un procédé absolument ignoble issue du darwinisme, vous allez être tentée de faire pareil à d’autres. Ah, je suis sa merde ? Alors moi aussi je veux mes merdes. Une vieille copine d’école, toute gentille, vous ajoute et vous envoie un petit message pour vous dire combien elle trouve votre compte drôle et votre vie « trop bien » ? Vous lui envoyez un petit sourire condescendant en vous disant intérieurement que non, quand même, faut pas charrier. Vous n’allez quand même pas encombrer votre cheptel de comptes suivis avec cette nobode des réseaux sociaux. Idem pour les likes, que vous distribuez depuis avec parcimonie, mesurant votre aura au mépris que vous aurez alors vous-même pour autrui, devenant à votre tour ce bourreau de l’avanie des temps modernes. Bref, une personne fondue dans une image fabriquée, calculant le respect qu’elle suscite à l’aune du dédain dont elle accablera ceux qui osent lui signifier leur adoration. Quel triste monde que celui qui nous fait retourner à la récré pour l’éternité.

Jean-Vincent Placé ou le problème du seul « chinois » connu en France

Mes deux fils sont quarterons, leur père est eurasien, de père chinois et de mère française. Tout ça n’était pas prévu. Jeune, comme beaucoup de couillonnes de mon âge, l’idée même de sortir avec un « asiate » me faisait doucement glousser (« Rhihihi han t’imagines ? Nan je pourrais pas ! »). Et puis la vie, mon merveilleux non-époux et cette première grossesse qui me fit redouter la tête chelou que pourrait avoir cet enfant aux gènes si disparates. Et qui naquit finalement ultra bridé, mais moins que son frère, sosie officiel de Bruce Lee. Bref, voilà maintenant plus de quatre ans que je me coltine avec bonheur ce trio oriental de toute beauté, et que je m’intéresse, forcément, à la condition des asiatiques en France.

Il y a quelques jours, le toujours navrant Jean-Vincent Placé a été arrêté, ivre caisse, après avoir lourdement emmerdé une jeune fille dans un bar et lui avoir proposé de l’argent, puis tenu des propos racistes au videur qui tentait de s’interposer (« On n’est pas au Maghreb ici. Je vais te renvoyer en Afrique moi. Tu vas voir ! ») et enfin balancé un « Ils arrivent quand les connards ? » aux flics qui attendaient du renfort pour l’embarquer. Bref, le seul « chinois » (il est coréen) connu de France venait une nouvelle fois, après avoir posé avec une poule, accumulé les amendes non payées, publié le plus gros flop de l’édition (« Pourquoi pas moi ! » euh bha parce que…) et j’en passe, de s’illustrer de la plus grotesque des manières, confortant ainsi l’opinion publique dans l’idée que ces asiatiques, quand même, ils ne sont pas « comme nous ». Bha oui, puisqu’à lui tout seul, il semblait bien représenter l’Asie toute entière.

Et c’est alors que je me suis effectivement demandé si un autre personnalité d’origine asiatique pouvait donner un exemple un peu plus swag aux Français, qui continuent pour beaucoup à ne pas entrevoir d’autre modèle que le chinetoque de Michel Leeb, leur traiteur du bout de la rue à l’accent rigolo, leur nounou philippine ou les japonais marrants qui opinent bêtement du chef dans les films de gangsters. Bref, si mes fils, et les autres enfants ou petits-enfants d’immigrés, pouvaient s’identifier à un mec cool, une femme stylée, un politicien powerful (mais pas JVP), un chanteur, un acteur, un présentateur… bref à quelqu’un qui en jette un peu, quoi. Lors d’un dîner chez des amis chew (elle de religion juive, lui d’origine vietnamienne ; aux Etats-Unis, cela donne la contraction chew pour « chinese jew »), nous avons ratissé le PAF et ses environs en nous posant cette question : quel Français d’origine asiatique les Français connaissaient-ils ? Oui, si on leur demandait, comme ça, dans la rue, hop du tac au tac : « tu connais qui ? », que répondraient-ils (à part JVP) ? « J’AI ! Le mec de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? », m’a-t-on rétorqué. Mouais, sauf que j’étais la seule à savoir qu’il s’appelait Frédéric Chau. Pierre Sang ! Mouais. Fleur Pellerin ! (je vous le fais en accéléré, ça nous a pris vachement plus de temps). Ok, sauf que tout le monde la déteste. Et enfin, tadam et end of the story : Jade et Joy, les filles à Jojo. Ouah.

Dans Google qui sait tout, j’ai tapé : « français d’origine asiatique connu ». J’ai alors vu apparaître plein de nobodes, Kev Adams déguisé en chinois, Frédéric Chau et Maître Vergès (mort, ça compte pas).

Et là je me suis dit que dans un pays aussi cultivé que la France, aussi historiquement ouvert, offrir si peu de visibilité à toute une partie de sa population, au point qu’une méconnaissance immense de celle-ci perdure en 2018, était une totale abherration. Combien sommes-nous à distinguer un Coréen d’un Japonais, d’un Chinois, d’un Vietnamien, d’un Cambodgien, à ricaner lorsqu’on en parle, à faire tranquillou des vannes d’un racisme banalisé ahurissant dans un société où l’on licencie un présentateur pour moins que ça, parce qu’ «ils » sont gentils, sourient tout le temps, font des nems, de l’informatique et du karaté, sont sages et disciplinés, ne comprennent rien mais sont stylés ?

Alors moi j’espère que lorsque mes fils seront plus grands, tout ça aura changé. J’espère qu’on ne les oubliera plus dans la répartition de la visibilité, j’espère que « le mec du bon Dieu » se fera un nom, ne jouera plus forcément l’asiatique de service, que plein d’autres viendront grossir les rangs, et puis que le modèle Jean-Vincent Placé, « homme le plus con du XXIe siècle » pour Yann Moix, ne sera plus qu’un lointain et désagréable souvenir.

A-t-on le droit de filer des coups de pied à un mec qui ronfle ?

La question se pose.

Qui n’a jamais dormi avec un ronfleur ne peut pas comprendre. Par ailleurs, ces individus qui disent n’avoir jamais dormi avec ronfleur se trouvent bien souvent être ledit ronfleur (« Jamais dormi avec un ronfleur, moi ! »).

Sachez-le, la vie et surtout les nuits du coloc couettier d’un ronfleur est un monde à part, fait de périodes d’accalmies, d’imprévus et de tempêtes qui le laissent souvent, après des heures de combat mental, exsangue.

Déroulé : le ronfleur s’endort. Ne me demandez pas pourquoi mais un ronfleur s’endort toujours plus rapidement que son codormeur. Et là, Rrrrrr, Rrrrrr, il met en place sa machinerie. Régulière, disciplinée, monotone, en mode moteur métronomique bien parti pour durer. Le codormeur essaye de passer outre. Encore calme, il ferme mentalement ses écoutilles, tente de plonger dans le sommeil en évitant de focaliser sur la nuisance sonore, comme on parle avec naturel à quelqu’un qui a une crotte de nez en essayant de regarder ailleurs. RRRRRrrrrrrRRRRRRRRRRR. Le ronfleur passe la seconde, prend ses aises, s’installe dans sa symphonie avec l’aisance du mec bien dans son bed. Bras en croix, organe ouvert, air satisfait il se donne à fond. Le cohabitant perd patience, focalise alors, s’enroule dans la couette avec exaspération, écrase un oreiller sur sa propre tête, tente bien de visualiser des plages paradisiaques ou de doux souvenirs d’enfance, en vain. C’est comme s’il dormait avec un Thermomix. Ecumant de rage, plusieurs possibilités s’offrent alors à lui :

  • Tenter de rouler le ronfleur sur le flanc. Solution douce et assez efficace rendue quasi impossible dans le cas d’un individu de masse supérieur à 80 kg. Alternative : faire levier par en dessous avec un objet large et plat type énorme pelle enfourne-pizza.
  • Siffler. Inutile. Légende urbaine. De surcroît énervant et dévalorisant car c’est alors qu’on se rend compte que siffler n’est pas si simple et qu’on le fait mal. Fuuuuu, fuuuuuu. RRRRRRrrrrrRRRRRRR. Fuuuu. RRRRRRRRRRR.
  • Murmurer à l’oreille du ronfleur. « Mon amour, tu ronfles. Tu m’entends ? » RRrrrrRRRRR. « Mon amour tu ronfles ! Peux-tu te tourner ? » RRRRrrrrRRRRR. « He CONNARD tu RONFLES j’arrive pas à dormir ! » « Hein ? Quoi ? Pourquoi tu me réveilles ? Pourquoi tu me traites de connard ? Ce que tu peux être égoïste ! Je dormais ! ». Engueulade assurée + ronfleur qui va se transformer en ronchonneur qui tire sur la couette en vous tournant le dos + culpabilité. Tentative de finalement trouver le sommeil réduite à néant.
  • Lui pincer le nez pour lui couper la respiration, le forcer à ouvrir la bouche et à cesser ce bruit atroce. Dangereux si le sujet n’ouvre finalement pas la bouche (surtout s’il a bu) et semble étouffer par votre faute.
  • Aller dormir ailleurs. S’enrouler dans un micro-plaid sur un canapé inconfortable, avoir froid aux bouts de doigts de pied et autres morceaux de peau qui débordent. Tomber malade. Offrir au ronfleur un espace de jeu plus grand encore qui pourra potentiellement décupler ses talents et faire résonner sa ployphonie jusqu’à votre point de retraite. Mauvais calcul.
  • User de la tactique des concubines de longue date ayant épuisé toutes les solutions précitées : celle du p’tit coup de pied en loucedé. A savoir : bien calé de dos, avec l’air endormi, placer un pied près du tibia du ronfleur et schlok, donner une brève mais efficace claquette qui, sans réveiller tout à fait le nuisant, le surprendra assez dans son sommeil (« M’enfin mai qu’est-ce qui s’passe ? » *voix de Bourvil*) pour faire cesser immédiatement le ronflement. Avec un peu de chance, celui-ci entreprendra de lui-même sa mise sur flanc, que vous pouvez discrètement aider de votre corps prétendument endormi, ce qui vous garantira alors une fenêtre de tir de quelques minutes pour trouver le sommeil rapidos nu vu ni connu je t’embrouille.

Moralité oui, donner un gentil coup de pied pour une harmonie conjugale recouvrée est un choix qui, s’il peut sembler cruel, est à mon avis le plus censé. RRRRRrrrrRRRRRrrrrrR.

La peine de Laura et David, parce que déshériter c’est comme désaimer

Chacun choisit son camp. Team Lorada, team Laeticia. Elle l’a aimé, aidé, soigné, relancé, elle aurait droit, plus qu’une autre, à ce regard sur l’œuvre de l’idole nationale. Ils l’ont adulé à en crever, lui ont écrit ses plus beaux titres, étaient sa chair, son sang pour sang, de quel droit seraient-ils ignorés ? La question de l’héritage de Johnny devait éclater, on le savait. Comme dans bien des familles, recomposées ou non, au-delà des questions de sommes extravagantes ou misérables, le stade du partage n’allait pas être simple, évidemment. Mais ça non, comment aurait-on pu envisager ce mot qui nous a tant choqués.

Déshérités.

Alors oui, on avance que la team « premiers lits » avait eu des donations, des rentes, des « avances », qu’ils ne sont pas « dans le besoin », sont majeurs, ont des mères qui ont travaillé et mis de côté pour eux mais est-ce vraiment de cela dont il est question ? Non. Car évidemment, ces « avances sur héritage » avaient été consignées et eussent été déduites, légalement, si la succession avait été envisagée « normalement ». Mais cette lettre rédigée de la main d’un père qui exige de « déshériter » ses deux premiers enfants, comment ne pas l’entendre comme un souhait de les désaimer ? De les écarter du souvenir, du lien, de la transmission d’un nom, d’une vie, d’un amour paternel ? Car être l’héritier de quelqu’un, ça n’est pas seulement, loin s’en faut, l’être d’une fortune ou de dettes, mais bien d’une histoire commune, dune ascendance, d’une lignée que tant de personnes cherchent à remonter en des moments de leur vie pour mieux se trouver. Et ce lien-là a été rompu par ce simple mot. Comme une répudiation, une rupture. Mais peut-on divorcer d’avec ses enfants ? Sans leur consentement ? Sans le leur dire (« Je me suis séparé de toi auprès d’un notaire, tu l’apprendras plus tard, quand je ne serai plus là. »)

Dans le ryukyu-shinto, la religion ancestrale de l’île d’Okinawa, on appelle « mabui » l’essence de chaque personne en tant qu’être humain. Le mabui est unique et nous rend immortels. Il peut se transmettre par contact. Si une grand-mère donne une bague en héritage à sa petite-fille (comme l’a fait la mienne avec moi), elle lui communique une partie de son mabui. Les photographies sont également un moyen de passer le mabui de certaines personnes à d’autres, raconte-t-on là-bas. Ca aurait pu être aussi une pochette de disque, une guitare, une moto, un droit de regard sur la gestion de ce nom qu’on porte parce qu’on a été reconnu comme son enfant par cet homme qu’on adorait. Comme si les battements de leurs cœurs étaient sur la même longueur d´ondes, les lignes de leurs mains se confondent. C’était il y a cinquante et un ans, il y a trente-quatre ans, dans une autre vie a-t-il peut-être semblé à ce père lorsqu’il a, dans ce moment d’inconscience si cruelle et irrémédiable, finalement signé cet acte de désamour.

Oui, c’est ça qui choque, qui peine, qui semble humainement si peu admissible. Pas de savoir si c’est la veuve qui héritera de tant, les « nouveaux enfants » qui habiteront telle maison ou loueront telle autre pour en toucher les loyers, mais bien cette impression de n’être plus… le fils de personne.