« Soudain, seuls » : le livre de l’été

seuls

De combien de livres peut-on raisonnablement se dire que l’on s’en souviendra toujours ?

C’est le cas de « Soudain, seuls », d’Isabelle Autissier, dévoré en moins de 24h chrono durant mon week-end provençal pourtant chaperonné par deux personnes de petite taille bien décidés à ne pas même me laisser faire pipi en paix (« Maman t’es oùùùù ? Aux toilettes ? OUVRE ! »).

Paradoxalement desservi par la célébrité de son auteur, ce roman est rare, dur, différent. Vous vous dites peut-être que vous avez mieux à faire que de vous farcir le récit d’une navigatrice dont vous ne vous souvenez plus bien, d’ailleurs, ce qu’elle a gagné, et à qui un éditeur aura fait l’aumône d’une publication contre sa notoriété qui lui ouvrira sans nul doute les portes des médias en tous genre. Détrompez-vous. La première femme à avoir fait le tour du monde en course n’en est pas son coup d’essai, avec plusieurs romans publiés chez Gallimard, Grasset et aujourd’hui Stock.

« Soudain, seuls » est un roman d’aventure, à l’instar de ceux qu’on lisait enfant, et avec lesquels il est si bon de renouer. Exit la zone urbaine, les cosmo, les dialogues gnan-gnan et les atermoiements de quadra perdus dans leur petite vie, place aux grands espaces. Le pitch ? Un couple de trentenaires ne souhaitant pas se réveiller à soixante ans avec l’impression de n’avoir rien vécu décide de partir pour un an en bateau avant que la paternité ne les engouffre. Ivres de bonheur, ils parcourent le monde, font l’amour sur le pont, enchaînent les caïpirinha au Brésil, s’ennivrent de couchers de soleil avant de faire escale, une après-midi de ciel d’un bleu limpide, sur une île protégée entre la Patagonie et le cap Horn, un peu par bravade. Jusqu’à ce que le ciel ne s’assombrisse, que le vent tourne sans prévenir, et que nos deux aventuriers des temps modernes ne doivent se replier dans le décor sinistre d’une maisonnette abandonnée par quelques chercheurs venus compter les manchots, seuls habitants de cette île devenue soudain inquiétante. Au matin, alors que le vent est tombé, leur bateau a disparu.

Commence alors la seconde partie du récit, en mode The Island version hardcore. Amateurs de beaux sentiments et de décors ouatés, passez votre chemin. Les descriptions méthodiques, froides, sans chichi des conditions de survie du couple bouleversent, tout comme les sentiments de désespoir, de doute, de solitude et de haine qui assaillent les héros secouent le lecteur dans son confort habituel. Le style, impeccable, fait l’effet d’un scalpel glacé. Mais à quoi servirait-il de lire si ce n’était pour être un peu brusqué dans son quotidien ?

Tour à tour observateur, voyeur puis analyste de la condition de l’homme dans sa vie, son couple,on est peu à peu poussé dans ses retranchements, comme ces protagonistes au bord du précipice qui les mènera peut-être à la mort. Ou à la folie.

« Soudain, seuls » ne vous fera peut-être pas rêver, comme ces pavés de plage qu’on conseille dans la plupart des magazines féminins. En revanche, vous ne le lâcherez plus dès lors que vous l’aurez commencé, et il est certain que, longtemps après que vous l’aurez refermé, il continuera de vous suivre en pensée. Rien que pour cela, plongez-y les yeux fermés.

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Si vous les avez ratées, quelques lectures avant l’été

lecturesCela fait bien longtemps que je n’ai pas chroniqué mes lectures mais, au vu des découvertes que j’ai récemment faites, et des plaisirs qu’elles m’ont procurés, je reprends avec plaisir ces debriefs littéraires abandonnés.

  • Vous êtes en mode blocage, incapable de vous concentrer plus de 3 minutes sur le Voici et plus encore d’envisager l’ingestion d’un pavé de plus de 300 pages ? Foncez sur La Fille du train. Vous avez certainement lu l’une de ces critiques dithyrambiques qu’en ont fait lesdits magazines devenus vos seules substances littéraires. Eh bien, croyez-les. La Fille du train est le nouveau Les Apparences (et ceux et celles, comme moi, qui ont adoré ce thriller brillantissime de chez Sonatine n’auront pas besoin de davantage pour adouber cette nouvelle découverte). Plongée abyssale (et parfois dérangeante) dans la psychologie de trois personnages féminins dont les destins s’entrelacent mystérieusement, La Fille du train est aussi un thriller haletant que je n’ai pas pu lâcher dès lors que, debout dans mon entrée, j’ai entrepris d’en lire les premières pages avant de poser mon sac, sans lâcher le livre, puis de m’allonger sur mon lit pour en lire quelques pages de plus (avant que les enfants ne débarquent et m’assènent un plaquage dans les règles mais ça, c’est une autre histoire).
  • Vous en avez marre de lire du caca mais n’avez pas forcément envie de vous (re)taper Les Mémoires d’Outre-tombe pour vous prouver que vous valez parfois mieux que les Anges de la télé-réalité ? Optez pour Richie, de Raphaëlle Bacqué. Comme son nom ne l’indique pas (car non, il ne s’agit pas d’une bluette à la Grease où des personnages outrés flirtent en teddy), Richie est intelligent, passionnant, émouvant. Ce roman/récit retrace le destin de Richard Descoings, le très charismatique et sulfureux patron de Science-Po retrouvé mort dans une chambre d’hôtel new-yorkaise. Les amateurs de biographie adoreront cette destinée hors-norme d’un Rastignac des temps moderne à la personnalité complexe bien décidé à gravir les marches du pouvoir tout en vivant librement une homosexualité assumée et un besoin viscéral de tester ses limites jusqu’au petit jour avant de renfiler le costume sombre des énarques. Vous y croiserez DSK, les jusqu’aux-boutistes de la night du Queen, un St-Germain fantasmagorique et en apprendrez beaucoup (trop ?) sur nos élites nationales, le tout en vous laissant embarquer par le style impeccable de la talentueuse journaliste du Monde. Un régal !
  • Vous voulez vous prendre une grande bifle ? Si ça n’est pas encore fait, procurez-vous tout de suite le dernier Despentes, Vernon Subutex. Peu servi par sa couverture anxiogène, et par la réputation de son auteur qu’on associe souvent trop (à tort) à une œuvre pour punks à chiens anarchistes comme si Sagan ne s’adressait elle-même qu’aux bourgeois à bagnoles de collection, Vernon n’a pas encore rencontré l’immense succès qu’il mérite. Et pourtant, c’est un GRAND roman, comme on dit, voire LE grand roman de son auteur, au sommet de son art, qui dépeint dans cette fresque sublime de notre époque le parcours d’un post-quadra fatigué dont la vie n’a finalement jamais vraiment démarré sa chute banale dans la précarité. Il y a du rock, des dizaines de personnages secondaires d’une vérité éblouissante, des réflexions hyper fines sur la société d’aujourd’hui, et puis cet attachement irrépressible à ce héros magnifique de simplicité qui, à lui seul, exprime le mal-être mêlé d’utopies paradoxales qui définissent beaucoup d’hommes et de femmes d’aujourd’hui. La super bonne nouvelle, c’est que le tome 2 sort ces jours-ci, et qu’un 3 suivra. Alors mettez vos préjugés de côté et plongez-vous dans ce que vous n’auriez pour sûr jamais envisagé comme votre série de l’été.

Sur ce, je retourne à ma lecture d’En finir avec Eddy Bellegueule qui, décidément, prouve qu’en terme de choix de romans, il est des périodes plus que bénies.

 

 

Y’a qu’«La Vérité sur l’affaire Harry Quebert » qui compte !

Cela faisait de longs mois que je n’avais pas rempli cette rubrique Livres qui, pourtant, l’eût amplement mérité après la lecture d’œuvres aussi savoureuses que « La Ballade de Lila K » de Blandine Le Callet  au Livre de Poche ou encore l’excellent psycho-polar « Les Apparences » de Gillian Flynn, véritable révélation que  j’espère pouvoir vous débriefer prochainement.

Pourtant, si je prends quelques minutes pour vous parler d’un livre, c’est parce que, l’ayant refermé hier soir après de longues semaines en sa compagnie, il est de mon devoir de vous enjoindre à foncer immédiatement vous procurer « La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert » de Joël Dicker, un chef-d’œuvre, n’en déplaise au Nouvel Observateur qui qualifia le dernier Goncourt des lycéens  et Grand Prix du roman de l’Académie Française (excusez du peu) de « nanar ». C’est vous les nanars.

« Beuuu j’aime pas liiiire », en entends-je déjà certains. « Il est trop groooos », disent, apeurés comme mon concubins, beaucoup d’autres. Et alors ? Au pire, vous mettrez un an à le lire et ça n’est pas plus mal car alors, vous ne ressentirez pas cette douloureuse sensation qui est la mienne d’avoir dû couper ce cordon qui me relia pendant tous ces jours à Joël Dicker, ce génie littéraire né en… 1985 (ouais, après la victoire de Noah, la lose) et qui signe avec ce beau pavé blanc son deuxième roman. On notera au passage que ledit Joël, nouveau Roger Federer de la littérature contemporaine (big up la Suisse !), est ultra beau gosse. Oui, la vie est injuste.

Quant au bouquin, on y vient, rassurez-vous, il ne narre pas sur 660 pages les pérégrinations d’un helvète trentenaire en quête de l’amour. Non, et c’est là la force de Dicker, son intrigue se déroule dans une petite ville de province des States (avec quelques petits passages par New York histoire d’avoir des scènes sympatoches pour la version ciné qui, on l’espère, ne devrait pas tarder à se monter). Haletant malgré son volume, « La Vérité » met en scène deux écrivains entretenant un rapport filial, et dont le « père » est subitement accusé du meurtre d’une jeune fille de quinze ans commis trois décennies auparavant. Le « jeune » n’aura alors de cesse de creuser encore et encore le passé de cette petite ville aux personnages énigmatiques pour déterrer enfin la vérité de Harry, son mentor, celui grâce auquel le narrateur est devenu l’homme qu’il est aujourd’hui, soit un auteur reconnu pour un premier roman honorable  mais ayant pour ambition d’écrire, enfin, son GRAND roman.

Comme Dicker ? La mise en abîme est assez étourdissante (Inceptioooon !), et la réflexion sur le travail d’écriture et la condition d’écrivain passionnante. Mais relax, les mecs, l’enquête est assez présente dans l’intrigue pour que le livre ne s’apparente pas à un workshop pour scénaristes en mal d’inspiration. Quant aux réflexions entreprises, elles touchent également des thèmes aussi divers, variés et universels que l’amour, la célébrité, la chute, les secrets enfouis, l’amitié, les rendez-vous ratés (ou pas) avec son destin.

En tête des ventes avec sa  « Vérité sur Harry Québert », Dicker fédère nombre de lecteurs autour de son très grand roman qui me fit faire de nombreuses rencontres dans le métro, moi qui y lis pourtant depuis 25 ans sans que jamais on ne m’accoste. « C’est bien ? Ca vaut le coup ? », m’a-t-on demandé maintes fois. Hier encore, deux femmes ont sorti simultanément de leurs sacs le précieux objet, me faisant un clin d’œil en me voyant tourner frénétiquement les dernières pages. Car est-il utile de préciser qu’une fois entamé, vous ne pourrez lâcher le morceaux qu’une fois que Dicker vous aura libéré, retrouvant familles et amis, que vous aurez un temps délaissé pour plonger la tête la première dans cette divine idylle avec le jeune prodige.

Et je terminerai ce billet en reprenant les mots de Harry s’adressant à Marcus en page 661, quelques instants seulement avant que Joël et moi-même nous séparions, pour vous rappeler qu’ »un bon livre ne se mesure pas à ses derniers mots uniquement, mais à l’effet collectif de tous les mots qui les ont précédés. Environ une demi-seconde après avoir terminé votre livre, après en avoir lu le dernier mot, le lecteur doit se sentir envahi d’un sentiment puissant ; pendant un instant, il ne doit plus penser qu’à tout ce qu’il vient de lire, regarder la couverture et sourire avec une pointe de tristesse parce que tous les personnages vont lui manquer. Un bon livre (…) est un livre que l’on regrette d’avoir terminé. »

A Beauvais, la dernière librairie ferme boutique

Les 18 salariés du Gibert Joseph de Beauvais l’ont appris le 23 octobre dernier (et parmi eux mon amie Isabelle Millet) : placée en liquidation judiciaire, la dernière librairie de la ville baissera définitivement son rideau de fer le 10 novembre prochain.

Outre le choc encaissé par les employés, remerciés en moins de trois semaines pour leurs bons et loyaux conseils littéraires, cet événement ne serait-il pas annonciateur d’une nouvelle ère pour le marché du livre, auquel on retire peu à peu son âme, ses sens ? Car outre le loyer prohibitif dont devait s’acquitter le Groupe pour loger ses 65 000 livres neufs sur les quelques 700 m2 occupés place Jeanne Hachette pour 16 000 euros mensuels, le vrai coupable est rapidement montré du doigt : Internet. Bhou !

Beauvais n’est pas la « campagne » telle que l’entendent les citadins huppés, l’imaginaire gavé des prairies de « La Petite Maison » ou des champs de Thierry l’amoureux dans le pré. Et pourtant, dans 5 jours, ses habitants n’auront d’autre choix, pour satisfaire leur appétit littéraire s’il leur en reste, que d’opter pour l’un des best-sellers vendus à la Maison de la Presse, faire deux heures de train pour  « monter à la capitale », ou encore se rabattre sur le géant Amazon et ses chaleureux étals où il fait bon vivre.

Mais si, c’est super, Internet ! On  clique on clique, on se balade dans les rayonnages où de froides couvertures en HD trônent fièrement à côté du pitch copié collé fourni par l’éditeur à des webmestres désintéressés chargés de mettre en ligne les nouveautés, leur offrant une visibilité proportionnelle à leurs chiffres de vente (réels ou plannifiés). Mais quid des premiers romans, vantés par notre libraire chéri avec lequel, année après année, on a noué une relation de confiance, achetant les yeux fermés ses coups de cœur ? Aux oubliettes ! Et les success stories d’édition, qui ont vu d’humbles petits opuscules remisés au fond du magasin se hisser en tête des ventes de l’Express, celle-là même qui fait la pluie et le beau temps du milieu germanopratin ? « Ensemble, c’est tout », « La Première gorgée de bière », « Les Tribulations d’une caissière », « Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates », « L’Elégance du hérisson », « La Liste de mes envies »… tant de succès inattendus portés par les libraires et leurs lecteurs assidus. Bientôt, il n’y aura plus de bouche ni d’oreille, à Beauvais ou ailleurs, pour vanter ces discrets des gondoles. Plus d’auteurs venus signer leurs ouvrages pour rencontrer leur public « en vrai », plus de petits cartons « le coup de cœur du libraire » vaillamment trombonés sur les humbles couvertures de petits livres sans histoire. En 2012, on a des coaches en tout mais on bazarde son coach en lecture !

« La Sorcière de la rue Mouffetard », « La Belle lisse poire du prince de Motordu », « Charlie et la chocolaterie », « Ce jeudi d’octobre », tant de Folio Junior que notre libraire familial me fit découvrir, enfant, m’ouvrant sans que je le sache le chemin vers cet infini champ des possibles offert par la lecture. Quoi qu’il advienne, il resterait toujours cela, les livres, et l’évasion qu’ils offrent pour trois francs six sous. Et puis il y avait aussi leur odeur  entêtante, lorsqu’on plonge littéralement la tête entre leurs pages. Celle des livres neufs, avec leurs couvertures brillantes qu’on caresse, douces ou en relief, celle des livres d’occasion, oubliés dans un grenier inconnu, lus à la lueur d’une lampe de poche par un gamin devenu vieux, finalement passé vendre son « Comte de Monte-Christo » à l’étage des occasions pour s’offrir un autre bouquin ; celle des manuels scolaires, si particulière, madeleine de Proust de nos rentrées en noir et blanc et des soirées passées avec nos mamans à les recouvrir de papier transparent pour ne pas les abîmer, et parce que la maîtresse avait dit que c’était « obligé maman ».

Cette année, les mamans n’emmèneront plus leurs petits chez Gibert le mercredi après-midi pour choisir de nouveaux livres et agacer leur imaginaire en les laissant découvrir dans les rayons les couvertures illustrées où chevaliers, princesses et héros de science-fiction leur faisaient de l’oeil. Ils ne traîneront plus non plus au grand rayon papeterie pendant des heures pour renifler des Stabilos, essayer les plumes de tous les stylos en imaginant leurs futures signatures « de grand », caresser les feuilles Clairefontaine hors de prix ou rêvasser devant les agendas cartonnés et les stylos argentés de Noël.

Non, cette année, maman cliquera et se fera livrer tout ce tintouin direct à la maison. Les réfractaires se rabattront sur la Maison de la Presse, dernier îlot des sens, qui mettra à disposition de toute la famille les meilleures ventes de romans entreposées entre la biographie de Raymond Domenech, un gros thriller qui tâche, le Dictionnaire de Laurent Baffie et les énormes nénés d’une starlette de télé-réalité qui fait la couv d’un magazine dont le rayon finira bien par déborder sur celui des livres.

Dans 4 jours, la culture aura encore fait un pas en arrière, bannissant sans scrupule  cet acteur indispensable de la chaîne du livre, le libraire. Abandonné, le lecteur lira ce que les médias (grand public) lui diront de lire. Comme ça, on lira tous la même chose. Génial, non ? Quant au flemmard, celui qui n’aura ni envie de surfer sur Amazon pour se commander un bouquin, ni le courage de dépenser une blinde en essence pour aller flâner à la Fnac à 30 km de son canapé, il gobera tranquille ce que lui offre la télé, gratos et sans se prendre la tête, laissant aux intellos surannés cette lubie obsolète qui consiste à corner de vieilles pages jaunies au coin du feu.

En vacances avec Françoise Bourdin

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Ça faisait un petit bout de temps que je n’avais pas publie sur mon blog et pour cause, j’étais en vacances. Mais je ne suis pas partie seule puisque, outre notre président débriefé en long en large et en travers par Catherine Ney dans le très volumineux « L’Impetueux » (qui a cassé mon sac en paille à cause de son surpoids), je suis également partie en compagnie de Françoise Bourdin.

Bourdin, c’est comme le fromage Philadelphia, il y a ceux qui ne connaissent que ça, et les autres, nombreux. Et pourtant, Françoise Bourdin vend plus de livres qu’Amelie Nothomb ! Eh oui madame, et en plus, elle en publie deux fois plus souvent que l’inquiétante Belge (2 romans par an en moyenne! Efficace, la Bourdin).

Belfond m’ayant gracieusement envoyé son denier roman, « Serment d’automne », j’ai donc commencé l’oeuvre de l’auteur par la fin, si l’on puit dire. Je tiens a spécifier avant debrief que je suis très friande de littérature dite « populaire » (souvent avec mépris, par de pompeux écrivaillons ratés de la rive gauche qui hantent les vernissages et autres inaugurations de salons du livre histoire d’étaler leur pauvre science littéraire acquise en terminale L et raclée depuis jusqu’au fond du pot, tout en se nourrissant a l’oeil de petits fours plus ou moins coûteux). Non, moi j’aime Katherine Pancol, que je porte aux nues depuis mon coup de foudre a 14 ans pour « Scarlett, si possible », qui se passe a Pithiviers, seule ville de France que je connaisse, du coup. J’aime Guillaume Musso, qui utilise les mêmes ficelles et canevas a chaque nouveau roman mais me procure un plaisir égal a chaque rapport. J’aime la Nothomb, meme si elle bâcle souvent. J’aime Harlan Coben et je chéris Douglas Kennedy avec passion.

Quant a Françoise Bourdin, qui doit en fait certainement le dédain de la presse a son patronyme, très dame catéchèse, je me lèche les babines a l’idée d’avoir découvert un tel auteur dont il me reste des dizaines d’opus a découvrir. « Serment d’automne » est comme un bon « Les Coeurs brules » mixé a un vieux Troyat type « Tendre et violente Elisabeth » : c’est romanesque, familial, amoureux, moderne, quotidien, proche, succulent. Chaque fois qu’on le reprend, on savoure sa chance de n’en être qu’a la moitié, puis aux trois quarts et, comme les vacances, on essaye de retenir le temps qui s’accélère et annonce, bientôt, l’inexorable fin. Heureusement, des Bourdin, il m’en reste plein. Je sais maintenant qu’a chaque petit blocage de lecture, baisse de rythme, démotivation, j’irai a la librairie en face de mon bureau pour me prendre, au hasard, un bon petit Bourdin en Pocket, ainsi que je l’ai fait avec tous les Kennedy (sauf celui sur les pyramides, un récit de voyage qui a l’air vraiment trop chiant).

Lisez sans hésiter Françoise Bourdin, et, comme moi, clamez-le haut et fort : j’aime Pancol, Sagan, Colette, Proust, Kennedy, Ellis, Troyat, Vigan, Fargues, Stendhal et Bourdin.

Claustria : Plongée dans la cave de Joseph Fritzl

Souvenez-vous de l’affaire Fritzl. C’était en avril 2008, et nous découvrions avec effarement qu’un abominable vieux schnok à l’oeil vicieux et la moustache sale avait enfermé sa fille dans une cave pendant un quart de siècle, lui faisant 6 enfants, tout comme à sa femme « du dehors », laquelle n’avait rien vu rien entendu pendant ces 25 longues années. Passé le premier flot d’articles et quelques photos de Fritzl en vacances en Thaïlande, moule-bite rouge et coup de soleil de touriste allemand, pendant que sa famille « de la cave » croupissait sans nourriture en l’attendant, l’histoire avait rapidement été enterrée (sans mauvais jeu de mot) par les médias français.

Régis Jauffret s’est intéressé à l’affaire et en a fait un livre, « Claustria« , récemment sorti aux éditions du Seuil. En 542 pages, l’auteur narre dans le détail ces décennies de calvaire, qui furent aussi paradoxalement des décennies de vie quotidienne, et son lot de (petites) joies, d’enfants malades, de programmes télé et de dessins scotchés au-dessus de la baignoire.

Jauffret parvient à nous faire entrer dans la peau de son héroïne, et à imposer l’insupportable au lecteur ainsi que Fritzl le fit avec sa fille. La première partie du roman laisse encore un peu passer la lumière, puisque le narrateur entrecoupe son récit de scènes « actuelles » où on le suit menant son enquête dans une Autriche désolée, inculte et cosanguine (je comprends aisément le procès que lui font certains à ce sujet mais, n’ayant moi-même aucune passion pour ce pays, cela ne m’a aucunement choquée). En revanche, la seconde partie est dense, sombre, puisque le lecteur est plongé dans la cave, suintante, nauséabonde, où tentent de survivre ce peuple qu’Elisabeth essaye tant bien que mal de garder humain. Coupure de l’eau ou de l’électricité pour des durées indéterminées, apport de nourriture au compte-goutte et sans aucune logique, relations sexuelles imposées à toute la « famille » (sauf le petit dernier, miraculeusement épargné), Jauffret ne nous épargne rien du calvaire de ce qui se passait derrière la porte.

Pourquoi lire ce livre de l’horreur ? N’y a-t-il  pas du voyeurisme rien que dans le fait de s’intéresser à une telle affaire ? Eternel débat du fait-divers, de son succès, de la fascination qu’il exerce. Car il s’agit bien là de fascination dans ce double sens d’attraction et de répulsion. Les médias ont pourtant encensé « Claustria », allant jusqu’à en faire le roman de l’année. Je n’irais pas jusque là mais une chose est sûre, lorsque vous l’aurez terminé, vous y repenserez longtemps, et le talent de Jauffret est tel que vous aurez l’impression d’avoir gardé sur vos vêtements l’odeur de la cave.

Ecoutez également l’excellent podcast de « Comme on nous parle », l’émission de France Inter qui a longuement reçu Régis Jauffret pour son livre.

Lisez « La Liste des mes envies » de Grégoire Delacourt !

La Liste de mes envies

La Liste de mes envies et la mercerie dmc à Arras

Si vous n’en pouvez plus de lire éternellement le même roman écrit par les mêmes bobos parisiens trentenaires qui racontent leur même vie sexuelle aussi molassonne que les vieux sushis qu’ils s’enfilent quand leur PCR est retourné débriefer avec ses copines (beurk !), et que vous voulez découvrir un jeune auteur (plus si jeune dans la vraie vie) plein de talent, lisez « La Liste de mes envies » !

Quelle fraîcheur ! Déjà, l’intrigue se situe à Arras. Ne me demandez pas où c’est, je n’en sais rien et ne m’en porte pas plus mal mais l’image de cette bourgade de province, son clocher, ses terrasses, sa fermeture des magasins à l’heure du déjeuner et son rythme vagabond m’ont dès les premières pages fait l’effet d’une bonne thalasso en bord de mer. Le brouhaha de la ville s’est amenui, mes voisins très très proches de la ligne 13 ont disparu et tous les power points, smartphones, livraisons à domiciles, afterworks et autres atrocités inventées pour nous faire perdre la tête m’ont rapidement filé assez la nausée pour les laisser de côté le temps de la lecture de cette belle histoire pleine de poésie.

Cette belle histoire née de la très talentueuse plume de Grégoire Delacourt (l’auteur de « L’Ecrivain de la famille », chez Jean-Claude Lattès) est celle de Jocelyne Guerbette, mercière de son état, en amour depuis des années avec Jocelyn, son mari ,qui ressemble à un acteur italien (pour elle), et avec lequel elle a déjà traversé pas mal des hauts et bas qui font la vie des couples qui s’accrochent pour finir leurs vieux jours ensemble. Parce que oui, l’amour vrai, n’en déplaise à l’ami Beigbeder, ça n’est pas la passion des trois premières années, mais bien celui qui reste lorsque le désir s’est évanoui et que le simple fait de voir sa femme lever les yeux de son livre en vous souriant suffit à vous rendre heureux.

Mais voilà, poussée par des copines dévorées par ce rêve commun à bon nombre d’entre nous, gagner au Loto, Jocelyne va jouer elle aussi et se faire un petit Flash. Et elle va gagner ! Parce qu’elle a eu pas mal de coups durs, Jocelyne, mais souvent aussi, la bonne fortune (c’est le cas de le dire) est tombée sur elle. Pourtant, Jocelyne n’avait pas d’envie spéciale, n’étaient celles de faire plaisir à ses enfants et à son mari, qui rêve d’une Porshe Cayenne et d’une montre Patek. Et si cet argent venait boulverser ce petit bonheur quotidien auquel elle tient tant ? Et si, la sachant riche, Jocelyn l’aimait davantage, ou moins, bref différemment ?

Comme dirait Arnaud Lemaire dans « L’Amour est aveugle » : et vous, qu’auriez-vous fait à leur place ?

Lisez cette très belle surprise, vous ne le regretterez pas. Et si cela devait vous convaincre davantage (ce qui n’est pas bien, il faut avoir son avis personnel !), les droits de traduction ont été vendus dans 30 pays et un film devrait être tiré du livre. Aaah, moutons, va !

Et puis, après lecture, foncez sur le joli blog de Grégoire Delacourt.