S’abstenir, c’est mourir un peu

Si c’est pour choisir entre un banquier et une facho, je préfère encore ne pas y aller !

Ça monte, ça monte. L’abstentionophilie aiguë trende a mort, c’est la tendance, la posture fiérote du moment. Combien sont-ils dans les médias, le monde politique, vos connaissances parfois si proches à clamer haut et fort leur nouvelle ambition intime : celle de ne donner leur voix à personne, de laisser aux autres le choix de la peste ou du choléra ?

Aujourd’hui, il ne s’agit plus tant de convaincre les femmes égarées que la candidate frontiste n’est pas des leurs, les désespérés, les furieux, que la punition Front National ne les sauvera guère de la peur, du chômage, de l’incertitude angoissante d’un avenir qu’on ne perçoit guère dans le brouillard ambiant.

Non, aujourd’hui, ce sont les abstentionnistes qui nous font courir le plus grand danger. Dans un entre-deux tours prétendument joué d’avance, les éconduits pleins de rancoeur se perdent dans le frimas de leur colère. Alors que le gourou au six millions de voix laisse infuser l’inéluctable poison qui s’insinue dans l’opinion, la gaminerie s’empare du phénomène du nini. En toute inconscience.

Ce seront les mêmes, pourtant, qui descendront dans la rue le 9 mai, si l’incroyable, l’imprévisible, le chaos devait contre tout attente s’abattre. Ils seront outrés, planqués parmi les autres, avec leur petit secret bien enfoui au fond d’eux.

Voulons-nous être ceux-là, ces enfants tétus qui préfèrent crever de faim parce qu’ils ont tapé du pied en disant que Non, non. Ni du brocolis ni du poisson pané, ils ne mangeront parce que c’est « trop dégueu » ! Alors que bon, en se bouchant le nez, quand les circonstances l’obligent, c’est pas si pire en fait. Et qu’en faisant ça, ils se privent de tout le reste, parce qu’en plus ils seront punis. Mais non, ils ont décidé alors ils campent sur leur position. Mais bon, eux, ils ont six ans, hein.

Il y a des pays où ne demande pas leur avis aux gens. Ils obéissent épi c’est tout. Comme des enfants. D’autres où les femmes n’ont pas le droit d’en avoir, d’avis. Où le pouvoir se prend par la force, le sang, la violence. Et puis il y a ceux où l’on peut influer sur son destin, plutôt que de laisser les autres le choisir à sa place. Où on est légitime quand on se plaint parce qu’on a élu le type ou la femme en place, et qu’on a le droit de lui dire qu’on est déçu, soûlé, dégoûté. Où on peut opter pour un régime qui permettra le dialogue, le débat, le combat si on n’est pas d’accord. Où des milliers d’hommes et de femmes ont donné leur vie pour qu’on puisse le faire, et décider, un peu, ensemble, de notre mode de gouvernance.  Où des milliers de gens étaient descendus, outrés, dans la rue il y a pas si longtemps et avaient juré qu’ils voteraient pour n’importe qui qui fasse barrage à « ça », dussent-ils enfiler des gants Mappa pour glisser leur petit papier dans l’enveloppe. Parce que c’était évident, c’est tout, et qu’on ne tortillait pas du cul, alors.

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »

C’est Albert Einstein qui a dit ça. Il était pas con, Einstein.

L’âge de Brigitte Macron : la bonne vanne 2017

Oh, il est venu avec sa maman ? Mais… elle est vieille pour lui, non ? C’est un peu bizarre, cette relation, vous ne trouvez pas ? Qu’est-ce qu’il lui trouve ? Il doit être pédé. Aucun homme ne peut désirer une femme plus vieille, ça n’existe pas. Non, c’est ça, il est forcément homo. Il ne peut y avoir d’autre explication.

Au début, c’était juste énervant, ces petites remarques ultra misogynes sur la génération qui sépare Emmanuel Macron de son épouse. C’est vrai, on voyait pas ça souvent. Les femmes d’énarques, elles mettaient une robe moche une fois l’an pour aller à l’Elysée, et le reste du temps elles fermaient leur gueule en s’occupant des enfants. Et puis surtout, elles avaient un âge décent, messieurs dames. Celui de leur mari, ou un peu moins, c’est mieux. Ca vieillit mal, une femme. Oh et les hommes, vous savez ce que c’est, dès qu’il y a un petit cul qui traîne, c’est plus fort qu’eux alors autant limiter les dégâts le plus longtemps possible. Oui, on a tout entendu sur ce couple « atypique » (atypique comme on dit d’un souplex ou d’un apparte chelou pour rendre désirable une anormalité un peu encombrante) et on s’est dit que ça passerait, parce que c’était vraiment hyper lourdot. Vieille France, roucassien, jean amadouesque comme vannes en 2017.

Et puis non, en fait. La Vieille France, elle supporte toujours pas, ces vingt ans d’écart. Laurent Gerra chante « Grand mère sait faire un bon café » tous les matins en gloussant bêtement sur RTL dès qu’il évoque Brigitte Macron. Ha ha ha. C’est vrai, c’est trop marrant. Elle est grand-mère, la meuf, vous imaginez ? Dormir avec une grand-mère ! Quand bien même elle aurait les cuisses fuselées, la passion des futes en cuir et le smile jusqu’aux oreilles, c’est quand même ultra gênant comme situation, non ? Quand bien même il aurait l’air vraiment heureux, ce couple-là, à se smacker, quoi qu’il fasse sous la couette (« Rho, rho, elle doit lui en apprendre des trucs, aux gamin ! ». On imagine les types rougeauds affalés dans leur canapé pendant que « bobonne » fait le dîner, rosissant à l’évocation de ce que cette femme « mûre » peut bien faire à ce gamin quadragénaire).

Oui, nous sommes en avril 2017 et pas un seul jour ne passe sans qu’un gros malin l’ouvre comme pour repousser le plus longtemps possible cette anormalité sociétale un peu dégueu d’un homme plus jeune avec une femme plus âgée alors que ça fait des millénaires que le contraire semble réjouir la terre entière.

Est-ce qu’on va vraiment s’en farcir pendant cinq ans, de cette vieille rengaine bien rance ? Est-ce qu’on va continuer longtemps à donner un nom de félin belliqueux à une trentenaire qui fraie avec un « jeunot », en ricanant bêtement face à cette furie en manque forcément extatique devant tant de chair fraîche ? Est-ce qu’on ne peut pas se dire que c’est bon, on a fait le tour de la question et que c’est bien beau de  mettre en avant son apparente tolérance et ouverture d’esprit quand on  déblatère bêtement sur une « différence » d’un autre âge ?

Allez, next.

And God save Brigitte.

Aller au ciné seul : la vie secrète des cinésolistes

paradiso

Il y a deux catégories de personnes. Celles qui vont au cinéma seules, et les autres qui, pour rien au monde, n’oseraient envisager pareille infamie. Comme elles se trompent.

Pour ma part, ma vie a réellement changé le jour où, poussée par ma mère qui s’adonnait à cette pratique honteuse depuis des décennies, j’ai décidé de franchir cette effrayante barrière psychologique qui sépare le commun des mortels du cinésoliste épanoui. Mais à quoi en suis-je réduite ? se demande-t-on alors. N’ai-je réellement pas assez d’amis pour qu’aucun ne partage avec moi cette sortie culturelle ? Pathétique. Et que vont penser les gens, ceux qui me verront acheter, SEULE, mon billet puis monter, SEULE, les escaliers et enfin prendre place, complètement SEULE, dans la salle de projection ?

Et bien rien. Ces gens s’en tamponnent le coquillard, et ne lorgneront pas la cinésoliste avec le même air emprunt d’une pitié goguenarde que celui qu’ils arborent en grillant un client de ciné hot se glissant discrètement derrière le rideau rouge. Pouêt pouêt.

Un jour, donc, j’ai passé outre la convention sociale et accepté de m’auto-observer matant un film SEULE au ciné. De supporter cette vision de moi-même. Et ça s’est bien passé. Si bien que j’ai réitéré une fois, dix fois, cent fois depuis cette expérience avec un plaisir tellement immense que plus jamais la pratique ne me quitterait.

Plus un film ne m’échapperait pour cause de « oh, tu crois ? Moi ça me dit bof. Allons boire un verre plutôt ? » ou autre « ah nan désolée 20h ça va faire juste » et son procrastino-classique « On se fait ça la semaine prochaine ? » qui verrait l’œuvre disparaître à jamais de l’affiche. Blottie dans mon manteau, portable éteint, position antiglam assumée (jambes en tailleur, pieds sur les accoudoirs de devant, main sous le tee-shirt pour se les réchauffer tranquillou…), lunettes plantées sur le nez (ado, je ne voyais pas les sous-titres pour ne point déplaire au boutonneux à mon côté dont j’espérais qu’il m’embrasse ou me prenne la main à mi-parcours, et m’ennuyais ferme car oui, je parle fort mal anglais et n’ai RIEN compris à Usual Suspect), je kiffe depuis ma race dans les salles obscures, coupée du monde, introuvable, tapie, extraite du flux numérico-téléphonique pour quelques heures d’un divertissement qui me comblera d’émotions diverses et variées sans être soumise à quelque facteur extérieur.

Dans ma planque, j’ai attendu les coups de fil de types qui ne rappelaient pas, et désenflammé pour un temps le fébrile poireautage devant écran qui me rendait dingue. J’ai vécu le bonheur de rallumer l’engin, alors, et l’extase de la petite enveloppe qui apparaît comme pour me féliciter de m’être détournée de mon obsession. J’ai hanté les salles lorsque, enceinte, j’ai découvert la fortune immense du temps à combler, et des films qu’on va voir sans même en connaître le pitch, comme ça, au petit bonheur la chance. J’ai croisé depuis des dizaines de cinésolistes assumés qui, le matin, à la séance de dix heures, coupent pour une grosse heure avec les travailleurs pressés qui battent le pavé avec l’air exaspéré de ceux qui n’ont pas une minute à perdre non mais oh. J’ai partagé avec ces artistes, ces free-lances, ces femmes enceintes, ces sans-emploi, ces sécheurs de cours ou de réunions, ces journalistes ou ces RTTistes des moments intimes, rien qu’à nous, à la fois seuls et solidaires, séparés par quelques sièges inoccupés mais conscients d’appartenir à la même caste de cinéphiles, nous jetant parfois des regards complices comme pour nous signifier les uns aux autres d’un air entendu : « c’est cool, hein, d’être cinésoliste ».

Quand je serai vieille, je m’achèterai une carte Pathé et j’irai au ciné tous les jours. Ainsi continuerai-je à palper ce monde qui me deviendra trop souvent étranger. J’y emmènerai mes copines retraitées, lorsqu’elles ne rechigneront pas à voir une grasse comédie ou un film d’auteur trop lent. J’y initierai mes petits-enfants, les tenant par la main, des dessins animés idiots ou poétiques de leur petite enfance à leurs premiers « vrais » films, avant de les lâcher dans la nature, et de leur souffler la liberté du ciné seul qui, à l’instar de la lecture, les accompagnera tout au long de leur tumultueuse existence.

Quand on sort de la salle, après un cinésolo, il faut un petit bout de temps pour que la réalité nous enveloppe à nouveau. Pendant quelques minutes, on flotte un peu, dans un coton confortable. On marche plus lentement, les bruits extérieurs semblent atténués, malgré les tut-tut des chauffeurs exaspérés des Champs-Elysées, le lien qui nous relie au film s’étire encore en peu, les autres sont loin, et puis on coupe, enfin, et on revient vers les siens. Parfois, on ne parle même pas de cet espace-temps parallèle qui nous a emporté ailleurs. C’était un moment pour soi. Un petit voyage à dix euros que chacun devrait expérimenter au moins une fois.

Vive le cinéma !

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Les stories Instagram sont-elles une tragédie ?

Il y a quelques semaines, j’ai décidé de me mettre aux « stories » (prononcer « storizes »). Mais si, vous savez. Sur Instagram, outre la timeline classique dans laquelle vous voyez défiler assiettes colorées, enfants inintéressants et boomerangs plus ou moins divertissants, vous pouvez depuis peu cliquer sur les photos de profils de vos comptes pour suivre, en sus, leur vies passionnantes de manière encore plus intensifiée (oui…).

Dans ma rédac, les filles storizent depuis longtemps à longueur de journée. Dans l’ascenseur, au restau, dans la rue, leurs pieds qui marchent, la température extérieure, leur localisation géographique exacte, les motifs de leur vaisselle perso, le contenu de leurs verres d’apéro, de leurs frigos, de leurs placards à cosméto, rien n’échappe à l’œil gourmand de la story Insta, laquelle consiste à poster des photos ou courtes vidéos à usage éphémère, puisque celles-ci disparaissent en effet pour l’éternité 24h après leur apparition publique. Certes, j’étais face à uyn phénomène pour le moins déconcertant, pour ne pas dire effrayant. Mais pourquoi, me demandais-je avant de m’immerger dans cet étrange concept ? Pourquoi capturer ainsi pour quelques heures seulement ces instants inutiles décorés de fleurettes, d’emojis caca, de textes anodins ou de moues boudeuses ?

Miroir d’une société selfish, automarketée et ancrée dans l’instant présent, Insta serait-il en train de démocratiser un nouveau système d’expression bien plus en phase avec son temps qu’on ne voudrait le croire ?

Les premiers jours, je ne savais pas bien quoi capturer. Mes pieds, ok. Clic. Un ciel parisien. Hop, dans la story. Une page d’un livre. Une colonne Morisse.

Au restau Indien, avec une copine totalement disconnected, je brandis mon smartphone. « Faut que je fasse une storyyyy ! », je crie.

Elle, circonspecte : « C’est quoi, une story ? »

Moi : « Bha, une story, quoi… une story Insta. Tu prends en photo des trucs que tu fais dans la journée et tu les postes avec des mentions rigolotes. »

Elle : « Mais… pourquoi ? »

Mmh.

Moi : « Bha pourquoi, pourquoi… T’en as de bonnes, toi. Pourquoi faudrait-il que tout ait un sens ? Je sais pas, moi. Tout le monde le fait et puis c’est rigolo. Regarde, par exemple, hier Benjamin Biolay a bouffé des chips devant le match de foot, je l’ai vu dans sa story. C’est cool, non ? »

Elle : « … »

Puis, cherchant gentiment à comprendre :

« Et photographier un cheese-nan, c’est intéressant ? »

Moi : « Bha… évidemment (elle comprend rien) ! Enfin, un cheese-nan, c’est cool ! Regarde, j’ajoute des cœurs. Hasthag #yummi. Génial. Donc, tu disais ? »

Depuis, je fais des stories partout, tout le temps. Les jours passent et effacent ces instants fugaces d’un quotidien qui n’intéresse peut-être que moi, mais peut-être pas. Je vis dans Secret story sauf que je n’ai pas la prod qui me force à boire, à pécho un analphabète gominé ou à me déguiser en Dalida pour la soirée eighties. Je suis la Loana que je choisis de devenir, avec la conscience certaine et somme toute assez jouissive de perdre mon temps tout en essayant désespérément de le retenir. Et puis je partage des trucs intéressants, parfois, je crois. Enfin j’espère. Des bouts de bouquins, des trucs insolites dans la rue. Ou beaux. Comme ces artistes qui collent sur de jolies toiles des petits bouts de quotidiens à l’encre délavée.

Le présent l’emporte. Il n’y a plus d’hier ni de demain. Tout s’en va comme il est venu.

Aujourd’hui, je lisais un article sur la Bibliothèque rose qui, après avoir récemment acquis les droits de textes oubliés d’Enid Blyton, décida de les transposer entièrement au présent, les enfants d’aujourd’hui ne supportant plus de lire au passé simple, selon les éditeurs de la mythique maison d’édition de notre enfance. Devant le courroux des adorateurs du Club des cinq historique, et la platitude de ces nouveaux textes délestés de leur richesse temporelle, l’éditeur réfléchirait finalement à une double impression, l’une ou passé, l’autre au tout présent.

Peut-être parce qu’entre l’instantané gadget et l’artistique stylisé, il y a finalement de la place pour tout le monde, sans jugement de valeur définitif et condescendant, et que tous ces modes de narrations ne se chassent finalement pas les uns les autres.

Oui, c’est ça. Peut-être finalement qu’entre la story d’Insta et l’histoire fictive, narrée, peinte ou sculptée, collée ou projetée, il n’est finalement question que d’une envie commune et intemporelle, celle de l’invention de nos vies.

François Fillon ou la double pe(i)ne de Penelope

penelope

C’est l’histoire d’une femme qui, peut-être, ne savait rien.

D’une femme qui, pendant 36 ans, a suivi docilement le parcours égotico-politique de son époux devant Dieu et les hommes. D’une femme qui, telle qu’elle l’avouait à une reporter du DailyTelegraph, une mélancolie émouvante venant embuer ses yeux bleux délavés, s’est réveillée un matin, la cinquantaine approchante, avec cette impression d’être passée à côté de sa vie. « Discrètement », ainsi qu’on lui colle volontiers, avec une complaisance un peu crasse, cet éternel adjectif à tout propos, Pénélope avait ainsi laissé passer le temps. Les maternités, la vie de famille, les allers-retours en 4×4 de l’école au poney-club, du tennis au judo, à la catéchèse, au Leclerc, elle s’était laissée bercer par le ronron rassurant d’un quotidien monochrome. Pourtant, Pénélope avait un diplôme d’avocat, un anglais fluent et une classe toute british qui la distinguait d’entre les autres. Et puis elle avait rencontré ce Français brillant, aux ambitions plus grandes que les siennes, et s’était laissée embarquer dans son ombre rassurante, c’était plus simple. Anesthésié par une approche toute franchouillarde de la vie de maman, un brin surannée, très bourgeoisie de province chabrolienne.

« J’ai réalisé que mes enfants me connaissaient mais seulement en tant que mère. Mais je ne suis pas idiote. » S’adressant à la journaliste venue l’interviewer à Paris, et alors que son ambitieux de mari, si doué, si secret, lui aussi, grimpe vaillamment les marches du pouvoir, Pénélope laisse échapper ses regrets.

C’est en 2007. Il vient d’être nommé Premier ministre. Elle est fière. Très. Effrayée aussi. Il va falloir quitter le luxe discret de la vie sarthoise. Aller à l’Elysée, peut-être. Trouver des vêtements adéquats, la bonne coiffure, sourire, faire son intéressante. God, quelle misère.

Elle vit bien. Elle utilise la carte bleue du compte commun. Ne s’intéresse que de loin à la compta, les papiers, les déclarations d’impôts. Ca, c’est François qui gère. Chacun son truc. Elle c’est la cantine, la femme de ménage, les ouvriers, les courses, le marché et les menues dépenses du quotidien qu’elle règle sans trop regarder. Son conseiller bancaire lui sourit quand elle passe à l’agence. Elle a un chéquier. François râle quand elle dépasse. « Non mais on voit bien que ça n’est pas toi qui le gagnes, cet argent ! » Ils s’engueulent un peu, parfois, quand il plonge son nez dans les relevés. Elle n’aime pas ça. Et puis ça passe.

Le jour où elle a donné cette interview, parce que la journaliste était galloise, comme elle, et que ça la distrayait pas mal, quand même, de faire entendre sa voix, pour une fois. Tais-toi, Pénélope, il lui disait tout le temps. Ce sont des affaires d’hommes. Ce jour-là, elle s’était sentie vivante. On lui posait des questions à elle. Elle était venue seule, avec sa plus belle écharpe, ses jolies lunettes dans les cheveux, et sa veste en tweed. Il faisait beau. Elles avaient rendez-vous près de l’Assemblée nationale. Même qu’elle avait pris un thé Earl Grey et que, avec la journaliste, une femme absolument charmante, elles avaient parlé du pays. Des shortbreads, de la reine, et de ces plaines brumeuses qui lui manquaient tant. Ce jour-là, il avait gueulé, François. « Non mais qu’est-ce qui te prend, de donner des interviews ? Qui t’a demandé de faire ça ? Enfin quoi, et puis raconter que tu n’as jamais travaillé, enfin Penny. Tu te rends compte ? »

Pourtant elle en était sûre, elle n’avait jamais travaillé pour lui. Elle s’en souviendrait. « Ne refais PLUS JAMAIS CA ! », il avait dit. Et puis la vie avait repris son cours.

Jusqu’au jour où ça lui était tombé dessus. Où son prénom à elle, la discrète, dont on vantait la soumission, l’art se mouvoir n’importe où sans que jamais on ne la voit – ça, il aimait bien, François, il disait que c’était la plus grande de ses qualités. « Pénélope, on ne la voit pas. » Ce jour-là, ils avaient braqué les caméras sur elle. Son nom était partout. Voleuse. Menteuse. Elle n’avait rien compris. « François ? Il se passe quoi ? »

Mets un tailleur, souris, tiens-moi la main, regarde-la, cette foutue caméra. Je t’aime.

Sourire, elle avait essayé. Mais elle avait sangloté. Parce qu’ils étaient plus de dix mille, dans ce hangar sinistre. Les gros lourdots du Parti, avec leurs bedaines gavées aux déjeuners arrosés, engoncés dans leurs costumes d’hommes d’Etat, leurs gros doigts s’entrechoquant pour l’applaudir. Pénélope, Pénélope ! Souris, Péné.

Arrête de pleurer, Pénélope.

Et puis on l’avait renvoyée au château. « Maintenant tu te tais. Ils ont retrouvé cette foutue interview. Trente ans de carrière pour deux minutes de « gloire » ! Ah ça, Madame voulait briller auprès de ses compatriotes non mais franchement, contente-toi de faire ce qu’on te dit ! »

Non, c’était pour les enfants, François. Qu’ils me connaissent, moi. Telle que tu m’avais connue, toi. Et encore une fois qu’est-ce qu’ils ont, tous ces gens ?

Et Pénélope était retournée se tapir dans l’ombre avec la crainte obsédante que François ne soit finalement contraint de venir l’y rejoindre. A moins qu’elle ne le laisse planté là, avec ses micmacs abracadabrantesques, ses copains ringards du Parti, sa veste barbour, ses articles dans Paris Match et sa foutue « destinée présidentielle ». Oui, c’était une solution. Non ?

Allez, fonce, Pénélope.

La question de la semaine : faut-il ouvrir un compte Instagram pour continuer d’être aimée ?

binoche

– Vous avez récemment ouvert des comptes Twitter et Instagram. Vous vous êtes sentie obligée ?

– Il y a de ça. On me l’a demandé. Aujourd’hui, c’est devenu incontournable. Ca figure même dans certains contrats.

Il y a quelques jours, je suis tombée sur cette interview de Juliette Binoche donnée à Paris Match, et je dois dire que cet échange m’a plongée dans un profond malaise, pour ne pas dire dans une immense tristesse. Car quoi, la société du spectacle immédiat et permanent, impudique et rémanent nous a-t-elle engloutis au point qu’une comédienne de la trempe d’une Binoche se doive, elle aussi, de poster à intervalle régulier des bouts de sa vie, des coins de son intimité, des morceaux offerts de sa nudité pour continuer d’exister en tant qu’artiste ?

D’aucuns diront que c’est ainsi, que le monde évolue et que ce moyen de communication n’est autre que l’extension naturelle de la presse apparue au XIXe siècle, qui confronta dès lors l’artiste au service après-vente, à la séduction d’un public qu’il faut bien draguer, appâter en « donnant de sa personne » parce que c’est ainsi, que le « marketing de soi » est aujourd’hui indissociable de la chose artistique. M’enfin, n’y a-t-il pas, tout de même, une différence entre poser une fois l’an dans Gala avec mari et enfants devant ses croissants et se voir enjoint, à cinquante printemps, de brancher un flux perpétuel entre soi et les autres, flux qu’il faudra évidemment alimenter selon un planning établi par contrat, sans désir, sans envie ? Bref ne passe-t-on pas dès lors de « donner de sa personne » à « donner SA personne » ?

Je n’ai absolument rien contre les réseaux sociaux, entendons-nous bien. Je tweete, je snape, je poste ma vie sur Instagram et suis celle de mes anciens camarades de collège avec attention sur Facebook mais c’est mon choix. Comme celui de Kendall Jenner, Cyril Hanouna ou Kev Adams de partager avec leurs fanzouzes le contenu du bol de leur petit déjeuner ou la couleur de leur slip et c’est tant mieux (ou tant pis). Si l’envie est là, oui, mais la prostitution digitale imposée par ces fameux contrats du 21e siècle n’est-elle pas d’une indécence absolue ? Car il est entendu que pour accumuler les followers, il faudra irrémédiablement sortir du simple spectre promotionnel consistant à communiquer sur une sortie de film ou de livre, ne nous leurrons pas.

Allez, Juliette, c’est pour Insta ! Fais-nous un selfie no make up ! He, Gégé, tu nous prends tes côtes de porc en Clarendon, t’as rien posté depuis hier ? Catherine, Catherine, tu nous snaptchaterais pas ta soirée avec Isabelle au café de la Mairie ? Tes fans attendent, et les producteurs avec. Allô, Victor ? Bon, pour la sortie en poche des Misérables, ils demandent combien tu as de followers, j’ai vu que ton compte était un peu en sommeil. Va falloir y aller, là, coco, sinon ils bloquent la promo. Vincent, top ton Periscope sur le tranchage d’oreille, t’as gagné 10 000 abonnés, la galerie a adoré…

L’autre jour, alors que je me réjouissais d’avoir 20 likes (oui…) sur une photo Instagram (nous sommes peu de choses), mon fils m’a posé cette question fort à propos : « Mais on gagne quoi, maman, avec les likes ? »

Je vous laisserai méditer sur cette réflexion qui me laissa coite. Quant à exiger des idoles qu’elles lèvent définitivement le voile sur leurs existences dont les producteurs semblent croire que nous exigeons avec force de tout connaître, j’espère qu’elles sauront, ces comédiennes, ces auteures, ces artistes en tous genre qu’on tente avec autorité de soumettre aux lois dites des Millenials (qui n’ont par ailleurs rien demandé) mettre les limites, et construire autour de la légèreté de leur être ce fascinant mystère qui fait (fit ?) tout le sel du star-system tel qu’il fut originellement nommé.

La question de la semaine : vaut-il mieux prendre un homme hipster ou un homme Chipster ?

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Chaque semaine, je tenterai dorénavant de répondre à une question ô combien primordiale qui a, ou pas, fait l’actualité. Pourquoi le concept-même du kick flare déchaîne-t-il ainsi les passions ? L’immense carence capillaro-volumétrique de Lily-Rose ne constitue-t-elle pas un handicap à long terme ? Griezman sera-t-il l’homme de 2016 ? Est-il décemment envisageable que Marco et Linda soient encore ensemble aujourd’hui ? « En attendant Bojangles » est-il le meilleur livre de l’année ? François Hollande a-t-il encore grossi ? Bref, une multitude de questions m’ont assaillie cette semaine mais il a bien fallu en choisir une pour inaugurer cette rubrique hebdo, laquelle m’a été soufflée ce matin dans une interview d’Ophélie Meunier (je sais…) lue dans le Glamour du mois : homme hipster ou homme Chipster, sur quel modèle vaut-il finalement mieux se rabattre ?

Pour ceux qui n’ont pas vécu dans les eighties, sachez qu’il fut un temps où le Chipster, cette micro mais très épaisse chips apéritive, fit réellement partie du paysage pop culturel et domestique des foyers français. Ainsi l’ « homme-Chipster », tel qu’on peut l’envisager en opposition éhontément binaire avec le hipster de 2016, s’apparenterait-il à un gars ancienne génération dans le sens où, contrairement à son successeur, il ne se rase pas les dessous de bras, ne taille pas sa barbe, n’est ni réal, ni CM, ni foodie, ni DA, porte des tee-shirts plutôt que des chemises denim au col boutonné dans la broussaille parfumée, ne médite pas, va au foot le dimanche plutôt qu’au yoga à l’heure du dej, ne sait pas ce qu’est un hoodie (mais possède pourtant un sweat à capuche), et boulotte donc bien plus volontiers des Chipster devant la télé que des graines de chia (prononcez Kia) devant des Ted sur Youtube.

Si d’aucuns pourraient penser à raison que la question ne se pose pas, puisqu’un individu qui prend davantage soin de lui, évolue favorablement en s’intégrant dans l’univers de ses semblables et aspire à une certaine zénitude personnelle et collective est forcément plus appréciable que son ancien modèle, il faut pourtant bien nuancer. Déjà parce que vous n’auriez pas cliqué si vous en étiez si sûre. Ensuite parce que le hipster, tout pimpé soit-il, aurait peut-être bien des choses à apprendre de son homologue venu de l’ère pré-smartphonienne. Pour exemple, tout rustique soit-il, n’oublions pas que le chipster préfère tripoter vos fessiers plutôt que son clavier. Ce qui est cool, convenons-en (et moins vexant surtout). Que le chipster ne vous fait pas la morale sur votre comportement alimentaire post-cuite, ne moule pas ses cuisses dans des slims (non, c’est pas beau), ne passe pas une heure à cimenter sa mèche et ne like pas des photos d’Emilie Rata toute la journée sur Insta. Vous l’aurez compris, entre hipster et Chipster, notre époque soumet à celles qui ont le choix (parfois, au fond du paquet de bonbons, il ne reste plus que des crocodiles rouges et, quand on a faim, on les mange quand même) un dilemme cornélien. Dans l’idéal, le parfait modèle masculin du 21e siècle aurait évidemment les meilleures parts de chacun de ces individus radicaux : la bestialité du Belinois, la délicatesse du barbu, la pépéritude du Chipster, la coolitude soft du bobo poilu, l’appétit dantesque du Chipou, la curiosité food du hipsto (et pas le machisme beauf de l’un couplé à l’obsession fash’ de l’autre, par exemple). C’est ça, oui, il serait une espèce de Louis Garrel qui ne fumerait pas au lit (quoique…) et la mettrait en veilleuse sur le cinéma d’auteur sud-bulgare.

Ouais, tout ça c’est une histoire de goût me direz-vous. Mais entre nous, on est plus chipster, nan ? (miam)