La deuxième étoile

Ca montait depuis un petit moment, dans la rue. Depuis la gare Montparnasse, où j’avais débarqué en début d’après midi, ils étaient tous là, ces gens bleu-blanc-rouge, des jeunes, des vieux, des femmes, des étudiants ravis, comme nous l’étions en 98. Ensemble, ils entonnaient des Marseillaise à gorge déployée dans le métro, fiers, si fiers tout à coup, dans la chaleur accablante de cette belle journée d’été. Place de Clichy, les terrasses s’installaient, pleine de chaises récupérées un peu partout, ça allait être la soirée de l’année. Il y avait une telle joie, surtout pour un dimanche imaginez-vous. Des Parisiens qui prennent des spritz à 15 heures, le sourire aux lèvres, le visage peinturluré, ravis de s’adresser à leur voisin quand bien même ils ne le connaîtraient pas. Sur l’avenue, les prostituées balançaient au vent de grands drapeaux tricolores pendant que des passants pressés, les sacs pleins de victuailles, sonnaient aux portes qui allaient les accueillir. C’est moi, t’as le code ? Vite, ça va commencer.

Et puis ça s’est déroulé. Différemment, c’est ça qui est étonnant. On s’attendait à un, et deux, et trois zéro mais non. C’était différent. Mais on a gagné. Et on l’a revécu, alors qu’on ne pensait pas, avoir le droit de revivre ça. Cette ferveur, les klaxons, les rires, la rumeur qui monte des trottoirs chauffés, les gens qui s’étreignent à tous les coins de rue, les chants qui montent jusque tard dans la nuit pendant qu’on revoit ces joueurs qui brandissent la coupe. Leurs visages sur l’arc de Triomphe, nouveaux modèles pour nos enfants qui aduleront ces Dieux pour longtemps, toute leur vie peut-être.

Mon fils est en colonie. Ce soir, il va rencontrer ce bonheur éternel, cette liesse partagée avec des amis dont on n’oubliera jamais les noms, parce qu’ils étaient là avec nous quand ça s’est passé, ce truc dingue, qui suspend absolument le reste des horreurs du monde.

On est rechampions.

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La dictature du like

Suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis (si tu me suis, je suis qui ?). La vieille expression éculée qu’on ressort à toute copine qui s’interroge sur un début de relation un peu merdique semble avoir été spécifiquement inventée, des siècles en amont, pour s’appliquer à l’abominable dictature du like, du cool et du follow qu’Instagram nous a finalement imposée. Car oui, force est de constater que la lutte des classes se joue dorénavant sur le réseau social dont on avait d’abord pensé qu’il ne s’agissait là que d’y publier benoîtement ses photos de food et de famille. Mais non madame.

Aujourd’hui, le plus cool, c’est celui qui en a le plus, des followers. Les « influenceurs », Macron, votre nièce et même cette fille débile que vous avez croisée en soirée et dont vous vous êtes rendue compte, ahurie, qu’elle avait deux fois plus de public à sa vie que vous-même sur ce compte que vous avez immédiatement cherché après votre rencontre. C’est alors que vous l’avez suivie, sûre qu’elle ferait de même. Bha ouais, vous êtes copines ou bien ? Pas sûr. Puisque quelques heures plus tard, vous avez constaté rageusement que non, elle ne vous avait pas suivie. Et le lendemain non plus. Alors qu’il semble bien qu’elle ne soit pas décédée entre-temps puisqu’elle a publié une story de la fameuse super soirée (sans vous taguer), un lategram de ses vacances à Bali et qu’elle a répondu, très enthousiaste, au commentaire d’un individu qu’elle semble considérer, lui, comme digne de son respect, ce qui n’est pas votre cas.

 

C’est comme ce sale type que vous avez ramené chez vous hier et qui, après avoir squatté votre corps et votre lit, n’a même pas daigné vous ajouter à ses contacts. Il n’a pas dû voir que vous l’aviez fait. Et vous voilà qui l’unfollowez en loucedé, pour le refollower. Sûre de votre coup, vous n’en revenez pas lorsque votre petit coup de vice ne donne rien. Vous n’êtes pas digne d’être suivie. Par lui.

 

Alors vous tentez la story. Les petites notifs des stories, on les regarde tous, non ? Du coup, pour répondre à la vidéo merdique de lui tentant de faire de l’humour face à son écran, sûr de son talent indéniable, vous passez une plombe à réfléchir et optez finalement pour un smiley double larmes de rire. C’est bien payé, pensez-vous. Il sera forcément obligé de vous envoyer un clin d’œil. A minima. Puis d’aller votre compte génial, se rendre compte que vous êtes si géniale et cool qu’il finira par vous suivre et essuyer cette humiliation qui vous hante. Et là papatras. Non seulement l’ignoble ne prend même pas la peine de vous répondre malgré le « vu » qui s’affiche narquoisement sous votre pauvre smiley double larme de rires – lol –, mais en plus, il ne vous a toujours pas ajouté à son cercle de privilégiés. Car vous n’êtes pas assez bien pour ça. Oui, c’est bien cela que ça signifie. Que dans cette nouvelle hiérarchie de cour d’école, cette aristocratie digitale où les cartes sociales sont rebattues, et où même l’argent ne hiérarchise plus les individus mais où seule la popularité, réelle ou factice, induit votre place dans la société de l’image, vous êtes… une merde.

 

Et c’est alors que par un procédé absolument ignoble issue du darwinisme, vous allez être tentée de faire pareil à d’autres. Ah, je suis sa merde ? Alors moi aussi je veux mes merdes. Une vieille copine d’école, toute gentille, vous ajoute et vous envoie un petit message pour vous dire combien elle trouve votre compte drôle et votre vie « trop bien » ? Vous lui envoyez un petit sourire condescendant en vous disant intérieurement que non, quand même, faut pas charrier. Vous n’allez quand même pas encombrer votre cheptel de comptes suivis avec cette nobode des réseaux sociaux. Idem pour les likes, que vous distribuez depuis avec parcimonie, mesurant votre aura au mépris que vous aurez alors vous-même pour autrui, devenant à votre tour ce bourreau de l’avanie des temps modernes. Bref, une personne fondue dans une image fabriquée, calculant le respect qu’elle suscite à l’aune du dédain dont elle accablera ceux qui osent lui signifier leur adoration. Quel triste monde que celui qui nous fait retourner à la récré pour l’éternité.

Ma passation

– 8h30 un dimanche, c’est tôt tu charries ! T’as un truc à faire ou quoi ?
– Je croyais que tu dormais jamais. Et puis c’est pas moi. Si j’avais pu, j’aurais fait ça après le déjeuner. Mais bon, c’est calculé comme ça. Sarko, je lui avais pris la loc à la même heure. Si tout le monde dépasse d’une demi-journée qu’est-ce qui se passe ? Le prochain quiquennat, on le commence en juillet ! Sinon, t’as trouvé facilement ?
– Lol
– Bon allez, je te fais quand même faire le tour du proprio histoire de. Ta meuf est arrivée ?
– Oui, elle défait les valoches avec les enfants. On prend ta chambre ça te dérange pas ?
– J’ai envie de dire… fais comme chez toi (clin d’œil)
– Lol
– Sérieux t’es lourd à faire le jeune. Je crois que je préfère encore quand tu parles en vieux françois comme à la télé.
– C’est toi le François.
Silence. Puis :
– Bon, ok. Alors je t’ai laissé les codes nucléaires sur le frigo. (Chuchotant 🙂 AB92E. Tu t’en serviras pas mais apprends-le par cœur sinon tu vas le paumer. Moi, c’est Valerie qui avait voulu l’embarquer. Ca a été un en-fer pour le récupérer.
– T’as pas le code du Wifi plutôt ?
– Ah oui. Il est sur la box derrière le portrait du Général. Enfin bref. Sinon donc, les draps housses pour les grands lit, les taies, les oreillers supplémentaires sont dans le buffet du couloir. Ceux pour les lits simples sont dans la commode Louis XVI. Tu feras gaffe, elle ferme mal. Pour le chauffage, c’est un peu galère y’a pas de voisins du dessous du coup on se les caille un peu tout le temps. Le week-end, allez à La Lanterne, on y est trop bien. J’y ai fait de ces teufs. Y’a plus grand chose dans la cave en revanche hehe.
– Et la bouffe ?
– On mange bien ! Le chef est un cordon bleu.
– Tu dis ça pour être drôle ?
– Non, pourquoi ?
– Nan pour rien.

Brigitte entre.

– Dis donc, François, t’aurais pu faire deux trois courses quand même ! Y’a même pas de lait pour demain matin.
– Ah ouais… désole. Je suis rentré tard hier et avec les valises, les cartons… D’ailleurs, je vous en ai laissé quelques-uns dans la chambre d’amis pas tout à fait finis. Je passerai les prendre dans la semaine, ça vous dérange pas ?
– (Brigitte, doucement mais sûrement 🙂 Il est lourd ton pote, on s’en débarrassera jamais. Faut qu’il parte, maintenant. Et puis j’aime pas trop qu’on nous voit avec lui…
– Arrête le pauvre avec ce que je lui ai fait.
– En tous cas, moi, la plupart du temps, je commandais Deliveroo, hein. Avec Julie. On se faisait des séries en mode détente. Depuis décembre on était plus très pris. En revanche vous verrez c’est galère ça arrive tout le temps froid. Les pauvres livreurs se font fouiller cent fois. Et puis y’a pas grand chose dans le coin.
– Des séries ? T’as maté le dernier épisode de dix pour cent ?
– Grave ! C’était chanmé. Mais elle devrait pas garder le bébé sérieux.
– Je suis trop d’accord. De toute façon, le mec est un salaud. Il ne connaît rien au milieu des agents. Mais en même temps, il la kiffe. Et si ça se trouve, c’est sa dernière chance de tomber enceinte. Et puis, si elles l’élèvent avec sa copine…
– On ne vous dérange pas ?
– Oh, sorry Bibi. Mais ça faisait une paye qu’on s’était pas vus avec François. Mon François, Tu restes pour le brunch ?
– Volontiers ! J’ai un reste de pâté de tête en plus si ça vous dit.

– Monsieur le Président ?
Ensemble : OUI ?
– Il va falloir y aller.
– Merde c’est vrai. Faut que je fasse le coup de la caisse.
– Bon au moins, il pleut pas.
– Lol.
– Ouais, lol. Allez, je te raccompagne ?
– Ah ouais je t’en sup’, me fais pas une Sarko.
– T’avais abusé quand même !
– Je sais mais vraiment je pouvais pas me le sentir. Quant à l’autre chanteuse là, qui chuchotait pour qu’on comprenne pas ce qu’elle disait, c’était too much.
– BON ! Allez, mon François, ça m’a fait plaisir. Mwa mwa on se fait la bise hein ?
– Oh oui. Et a Brigitte ! Mwa mwa.
– C’est bon t’as rien oublié ? Brosse à dents, chargeur de portable, lunettes ?
– Merde mes lunettes !
– On te les enverra. Allez François bonne chance bon courage. Tu vas prendre quelques vacances ?
– Bha euh…
– Allez allez, tout le monde t’attend.
– Philae ! Philae ! Viens, mon chien. Oh c’est un bon chien, ça. Tu vas voir ta nouvelle maison, c’est un peu moins grand. Bon bha… salut hein. Et puis oh, si vous avez des questions, on s’appelle hein ? Hein ?

La conversation interdite

C’est comme quand vous venez de vous faire jeter par un mec et que vous proposez à son meilleur pote de boire un verre. Il parle, il parle. De lui, de tout, de rien. Vous l’écoutez d’une oreille distraite voire vénère, en vous demandant secrètement à quel moment il ne sera pas trop discourtois d’aborder enfin le SEUL sujet qui vous intéresse vraiment. Lui, votre ex. Sa vie aujourd’hui, pourquoi il vous a quittée, s’il a une nouvelle meuf, s’il vous aime encore et surtout pourquoiiiiiiiiii il vous a quittée pourquoiiiiii.

En ce moment, partout, tout le temps, c’est la même chose. A table en famille, à l’apéro entre potes, et même au boulot, dans les magasins, au pieux… Quand est-ce qu’on va en parler ? Ca nous démange, on résiste, on fait semblant de prendre des nouvelles les uns des autres, des enfants, et tu pars où en vacances (osef) ? T’as lu des trucs bien récemment ? Vachement bon ton poulet, mama…. OH ET PUIS ON S’EN FOUT MERDE vous en pensez quoi de Fillon ? C’est ouf, nan, ce mec ? Et Mélenchon cette remontée ! Avec son bus, son hologramme, son appli. Et Hamon, le pauvre. Et Marine Le Pen on l’entend plus, hein, elle est où celle-là ? Et Macron, on y croit à Macron ? Et y’aura QUI au second tour ? C’est quoi, votre tiercé ? Et tu vas voter pour QUI ???? Allez, on craque, on ouvre les vannes, ça dégueule dans tous les sens de la Présidentielle. Tout le monde semble soulagé, on arrête de faire semblant. On parle, on parle, parce que c’est à peu près tout ce qui est important en ce moment, et puis tout ce qu’on peut faire pour que cessent ces questions.

C’est pas rien, quand même. Un nouveau président pas du tout comme avant où c’était toujours un peu un vieux monsieur en cravate membre d’un parti bien installé. Et cette incertitude, tous ces gens qui disent ne pas savoir pour qui ils vont voter. Cet instituteur qui balançait fiérot dans Le Parisien qu’il donnerait tous les bulletins à son fils dans l’isoloir et que le gamin choisirait au hasard. Ces planqués qui ne veulent pas avouer, qu’on traque. T’es Filloniste, toi, je le sens ! AVOUE  ! Ces billards à trois bandes qui donnent des conversations sans fin. Si je vote pour Hamon au premier tour, et pour Macron au deuxième, ça fait quoi ? Kamoulox. Et si les 80% de Le Peniste convaincus se déplacent et que les bobos  partent en week-end au second tout sans avoir fait leur procuration, est-ce que du coup Mélenchon passe ? Bingo.

On n’y comprend plus rien. Le type en col Mao gagne 22 points de popularité en trois semaines. L’autre en Barbour continue de claaaamer son innocence. Ca prend la tête, ça se rapproche, c’est dans deux semaines. Même qu’on a reçu notre carte, c’est dire. Alors oui, ça sort comme ça à tout bout de champs. Partout, tout le temps. Et on n’arrive à parler de rien d’autre. Comme avec ce meilleur pote du mec qui m’aurait quitté, et dont je me fous mais tellement de connaître la vie là, à l’instant, parce que rien d’autre ne compte.

Alors peut-être qu’on pourrait faire une trêve temporaire, et légitimer pour tous le droit, quand on manque de temps, à zapper rapidos les politesses d’usage, comme lors d’un déjeuner d’affaires où passées les cinq premières minutes de blabla idiot, on plonge rapidement dans ce qui nous intéresse vraiment. Ou comme lors d’un date Tinder, diront d’autres, où l’on finit par ne plus s’embarrasser de papotages hypocrites avant de se foutre au lit pour sentir enfin cette peau étrangère pour laquelle on est tous les deux venus. Moi je dis que ce serait cool.

Mais sinon, c’est quoi, votre tiercé ?

Quand Closer passe la crème (solaire) à Marine Le Pen

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Closer joue-t-il les vendeurs de pommes avec Marine Le Pen comme Les Guignols le firent en leur temps ? Ou, pour être plus clair, l’hebdomadaire populaire qui aime à étreindre pleinement le peoplitique servirait-il les intérêts du FN ?

Cela fait longtemps que je les vois, ces quelques clichés (banalisants) des descendants de l’Infréquentable à l’œil de verre glissés entre les paparazzades de Beyonce et les front-row des défilés. Marine Le Pen, « tata gâteau » en larmes aux mariage de sa nièce (« la femme politique reste inconsolable lorsqu’elle réalise que la jeune Marion (qu’elle considère comme sa fille) a pris son envol »), le couple de Marine qui « explose », avant celui de ladite Marion, devenue mère entretemps de « la petite Olympe » (trop chou)…. Depuis deux ans, le magazine des célébrités et des « gens normaux » n’en finit en effet plus de nous narrer la saga familiale de ce mignon petit monde tout blond, reléguant les Grimaldi au rang d’anciennes gloires de papier glacé.

Marine-Le-Pen-pleure-au-mariage-de-Marion-Marechal

Jusqu’à cette semaine où la reine-mère de la dynastie s’est carrément hissée au rang de cover-girl. Oui, en une du premier numéro estival de Closer trône en effet la présidente du Front national, tout sourire et lunettes de soleil sur le nez, entourée d’une Laure Manaudou « accro à son Fréro » et de Yohan Cabaye « le sportif hot » sous le gros titre flashy « Tous à la page ! ». Tranquille.

Alors certes, ça n’est pas la plastique de la quinquagénaire pourtant délestée « de dix kilos » – ainsi que nous l’informe, admiratif, le journal – qui boostera les ventes et appâtera le chaland. Non, pour cela, on a notre gratteur de yukulélé et sa nageuse topless mais justement. Qu’est-ce qui peut bien justifier ce choix éditorial consistant à octroyer à cette femme politique pas vraiment comme les autres les honneurs de la couve de l’été si ça n’est ni son glamour ni un événement particulièrement croustillant advenu dans sa vie personnelle ? La popularité, bien sûr, de celle qui aime à caresser dans le sens du poil naturel les français « moyens », normaux, qui n’ont ni passe-droit ni amis aisés qui les invitent dans leurs résidences secondaires lorsque les congés payés sont à poser. Et que découvre-t-on justement sur les quatre pages consacrées à « Marine » et son compagnon « Louis » (Aliot, numéro deux du FN), avec lequel tout semble finalement bien rouler ? Une femme simple, qui lit Guillaume Musso comme la grande majorité des Français méprisée par l’inteligentsia, affiche quelques petits kilos de trop et pose son séant sur un paréo froissé à même la plage publique, devant la glacière. Une femme qui trinque au gobelet à l’heure de l’apéro et sort l’opinel de son baluchon pour trancher la pastèque de ses propres mains. Bref une dirigeante sympathique, qu’on peut shooter de (très…) près parce qu’elle n’est planquée ni sur le yacht d’un copain milliardaire, ni derrières les hautes grilles des ors de la République. La girl next door coolos qui, plus qu’aucun autre candidat (ah oui, tiens, on est à moins d’un an de la Présidentielle…), incarne ceux qui n’en peuvent plus d’être représentés par des énarques au mépris palpable, des types au costard sur-mesure, des faiseurs de fausses promesses, des ministres paternalistes aux sourcils froncés, des gars assoiffés de pouvoir dont l’ego surdimensionné se place en rempart entre leurs électeurs et les mesures qui pourraient enfin faire « aller mieux » le quotidien de ceux-ci.

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Marine Le Pen a « évidemment [porté] plainte contre cette atteinte caractérisée à la vie privée ».

Mais pourtant, voyez comme il est simple, avec quelques images, de lustrer à peu de frais, consciemment ou non (je me garderai bien de trancher, on pourrait me faire un procès), le portrait d’un candidat. Dieu sait qu’on en avait parlé, de ces pommes qui, en leur temps, furent accusées d’avoir redoré en un sketch le blason d’un ancien volcan qu’on croyait trop vieux. Si un média d’humour est parvenu ainsi à faire flancher (peut-être) un électorat en mal de choix, que dire du pouvoir d’influence d’un journal du peuple à la popularité toujours plus grandissante (plus de 300 000 exemplaires vendus chaque semaine) ?

Ce qui est sûr, en tous cas, c’est que cinq ans à bâfrer des pastèques pourrait être bien plus écoeurant que douze à croquer des pommes.

Mon vendredi soir dans le TGV 8333 à la gare Montparnasse

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Tout était parfait. J’avais bouclé ma todo au bureau, éteint l’ordinateur dans les temps, Concubin était venu me chercher en bas du bureau à l’heure et sans grogner, les enfants souriants, lavés, peignés, sanglés dans leurs sièges sécurisés, une bonne heure avant le départ. Nous nous étions étreint avec enthousiasme devant l’escalator qui menait aux quais, et j’avais cheminé joyeusement vers le Relay H avec  Petit Frère et Grand avant que ne soit annoncée la voie du TGV 8333, celui qui nous emmènerait en quelques 50 minutes à Saint-Pierre-des-Corps chez Mamie, pour y passer un week-end de détente tant attendu.

Nous avons acheté des Pringles, le Voici, balancé ici et là des revues sous blister à 7 euros remplies de merdouilles destinées à encombrer les chambres d’enfants et vider les porte-monnaies des parents, chopé un cadeau pour la fête des mères et attendu sagement devant les écrans (non sans tenter de dégoter quelques pièces oubliées dans chaque distributeur croisé en chemin).

A l’heure, c’était marqué.

Cool. Non parce qu’on ne savait jamais, avec les grèves et tout. C’était rassurant, ce petit machin « à l’heure » qui clignotait devant le nom du train 8333, celui de 19h13. Surtout qu’il était 19h07 et que sa voie n’était toujours pas annoncée.

19h10 : ayé, voie 20. VIIIIIIITE !! Je prends Petit Frère dans mes bras, avec le sac sur les épaules, mon bardas, mon tote bag rempli de revues et lesté d’un ordinateur, le sachet Relay qui scie les doigts et nous courons vers la voie 20. Pour nous asseoir enfin  tranquillou et ne pas le rater. Non, à 200 euros les deux aller-retour Paris-Tours, ce serait ballot haha. Allez, mais dépêche-toi, Grand. Poussez-vous. Han. J’ai chaud, c’est lourd. Pardon. Pardon. Ne pousse pas les gens.

19h15. Nous sommes assis. Les chips ! Les chips ! Oui, oui, ça arrive. Attendons que le train parte, non ?

Pas née de la dernière pluie, j’ai chargé l’iPad comme une mule. Madagascar. 1h50 de tranquillité pour même pas la moitié de voyage. JE SUIS LARGE.

19h20. Le train aura 10 minutes de retard, dit une dame joyeuse au micro. Un problème d’aiguillage ou un truc dans le genre. Personne ne moufte. Ils ont l’air de trouver ça normal. On ouvre les Pringles, on lance la jungle énervante et je me plonge dans mon Voici non sans avoir envoyé un texto à ma mère pour lui annoncer notre petit retard.

19h50. Toujours rien. Sur le quai, des gens passent avec leurs valises. Dans un sens, dans l’autre, comme des zombies. Pas vénère ni rien, comme habitués. Le wagon est calme. Par terre, les chips s’amoncellent. « Ca pique », dit Petit Frère. Merde, j’ai pris Paprika.

20h10. Toujours rien. « A tout bu l’eau. Je veux de l’eau. »

« Y’en a plus. »

– JE VEUX DE L’EAU

– BHA Y’EN A PLUS, je dis.

Sentiment d’être dans The Island. Peut-être que si je boue l’eau des toilettes ?

20h15 nouveau message de la joyeuse dame : « Un incident sur la ligne Paris-Tours empêche les trains de partir. Nous revenons vers vous dès que possible ».

Non mais… Comment ça, « dès que possible » ?. Cordialement basta cosy. Mais… QUAND ? Pourquoi ? C’est-à-dire ? Genre grosse panne que tu dois attendre des équipes entières de spécialistes le lendemain matin ou fusible à faire remplacer par Gégé qu’a toujours plus d’un tour dans sa caisse à outil ? Impossible de savoir. La dame est planquée quelque part sans qu’on sache où. Aucun contrôleur en vue, ni quiconque portant un pin’s de la SNCF (oui je dis pin’s, je suis vieille). Nous sommes seuls, livrés à nous même, lors que d’autres dans la capitale enfin estivale boivent des apéros, s’attablent au restau, que ma mère est arrivée sur le parking de Saint-Pierre des Corps et que Petit Frère se déshydrate dangereusement  pendant que le Paprika sursalé fait son œuvre dans sa petite bouche dégueulasse.

– Foif…

– On n’a plus d’eau, je dis, lorgnant piteusement vers le quai sur lequel, non, je ne vois pas de distributeur.

– Tenez madame, il nous en reste un peu, disent nos voisins de galère.

Nous sommes des naufragés. Seuls. Il est 20h45. Un voyageur vient me voir. Quelqu’un (la SNCF ? Batman ?) a déposé des boîtes en carton par terre, sans oser s’approcher de nous. Dedans, des petites boîtes en carton que nous ouvrons fébrilement. De l’eau ! Des Pom’potes, des biscuits de régime (sic). Nous nous jetons sur cette maigre pitance avec l’appétit de Robinson des voies ferrées.

20h50 : la dame cachée reprend le micro. Tam tam tadam ! (musique de la SNCF) « On nous (qui ?) informe que les trains pourront repartir à 21h ». Rhoo. Mon voisin balance la tête. Quand même, ils exagèrent. Nous reprenons espoir. J’appelle ma mère, qui dit Non mais la SNCF quand même, hein. Nous rions. Nous allons nous retrouver, un peu tard, certes, mais c’est comme l’accouchement. Une fois qu’on sera ensemble, on aura oublié.

21h20. Rien. Pas de dame. Des gens montent dans le train. « Ah, y’a du retard ? Je sais pas je viens d’arriver. » Scène lunaire d’un quadra à la cool sorti de nulle part.

21h35. Un homme me touche l’épaule. Un gentil voyageur :

– Je dois vous le dire. Le train est supprimé. Il ne partira pas. Nous l’avons appris sur les réseaux sociaux…

Il a l’air désolé pour moi. Pour les chips collées un peu partout sur nous. Pour Petit Frère qui commence à s’impatienter. Il reprend :

– Vos enfants. Ils sont très sages. Bravo.

Et il s’en va les épaules basses en traînant sa valise.

Alors nous prenons cette décision que nous refusions d’envisager. Parce que ça n’était pas possible, on nous l’aurait dit. Quelqu’un serait venu nous informer. Mais non.

Après près de trois heures parqués sur le quai de la gare Montparnasse en cette belle soirée de mai, j’attrape ma valise, celle que j’avais consciencieusement bouclée la veille au soir, mets leurs blousons aux enfants qui pleurnichent mais Mamie on va pas la voir ? Non mon chéri, on rentre à la maison. Mon sac, mon ordi, je laisse le Voici je m’en fiche je l’ai fini. Et nous prenons le cœur lourd le chemin inverse. La gare est étonnamment calme. Le quai est vide d’uniforme. Je tombe finalement sur la seule nana en casquette grise que j’aie vue de la soirée, et lui dis tout le bien que je pense de la gestion de crise de son employeur. Elle ne sait pas, Madame. N’est pas au courant. Calmez-vous. Pour le remboursement ? Il faut aller sur Internet. Maman, pourquoi tu cries ?

Aujourd’hui, j’apprends que mon train de 19h13 est finalement parti à 23h30. Que plein de voyageurs ont dormi sur les bancs de la gare, faute de logement proposé.

Nous, nous sommes rentrés à 22h30 à la maison, avons défait les valises, maté la fin de Koh-Lanta avec cet étrange sentiment de solitude né de plusieurs heures passées à attendre des informations qui ne sont jamais venues. Dévastée, j’ai néanmoins fini par claquer une bonne partie du prix du billet chez Asos en regardant d’un œil torve les naufragés cathodiques qui, comme moi, avaient été un temps livré à eux-mêmes mais se disaient considérablement grandis par cette expérience.

Moi, je n’en aurai pas tiré plus qu’une coque iPhone pailletée et une boule de biscuits de régimes coincée dans l’estomac.

Merci, la SNCF.

La question de la semaine : le Festival de Cannes ne sert-il qu’à vendre des shampoings ?

blake« Cannes ? Mouais… ça a plus grand-chose à voir avec le cinéma. » Chaque année, c’est la même chose. Alors qu’est lancé le « plus grand festival du monde » (le tout sur une ridicule envolée de marche située devant un Palais plutôt moche que vous ne reconnaîtriez pas en passant devant le reste de l’année), il semble de bon ton de faire la moue en mode «c’était mieux avant », « c’est plus que du fric », « les marques ont tout trusté, dégueulassé, vulgarisé non je ne regarderai pas et de toute façon si c’est pour voir des mannequins bulgares en robe lamée voler la vedette aux vraies (vedettes), je vois pas l’intérêt ».

Alors oui, si le fait que Doutzen Kroes vienne agiter sa crinière kerastasée devant un Vincent Lindon éclipsée par ces nénés pailletés est déplorable, le phénomène ne date pas d’hier, qui voyait il y a quinze ans déjà (oui…) les gogos du Loft faire frémir la Croisette plus sûrement que Gus Van Sant. Les célébrités sont corsetées, robotisées par des agents, de producteurs, des vendeurs de crème chargés de baliser leur discours, les empêcher de se jeter nues dans la Méditerranée devant l’objectif indiscret des paparazzis comme à la belle époque, à l’ »âge d’or » du vedettariat, c’est vrai. Mais, n’en déplaise aux esprits chagrins, rien ne remplacera cette débauche printanière de STARS, cette boulimie visuelle insensée de robes, de grossesses affichées sur tapis rouge, de pipoles agglutinés sur ce petit bout de pavé devenu pour un temps le centre du monde et on aurait tort de bouder notre plaisir.

Scène inaugurale de beaux jours promis aux événements excitants à venir (Roland Garros, l’Euro, les apéros, les week-end prolongés, les JO, les open spaces qui se vident, les spartiates qu’on balade dans le métro pour foncer mater tout ça chez soi parce qu’on part plus tôt du boulot), le Festivaaaal sonne pour moi le début de la récré estivale. Chaque année offre son lot de « moments » gravés depuis dans le marbre des bibles pipolistiques : le sein de Sophie M., les robes Gauthier de Victoria, Brad et Angie réunis, Vincent Lindon qui pleure, Sophie M. qui yoyotte, Sharon Stone qui électrise, Sophie M. qui se déculotte, les robes qui s’envolent, le vent qui s’engouffre, l’équipe de Canal qui tente vaillamment de donner le change en plateau après des nuits d’ivresse, les acteurs américains qui fendent l’armure, et la mer qui scintille, au loin, comme autant de flashes adressés à cet aréopage un peu ridicule mais garant d’une magie cathodique devenue aujourd’hui trop rare. Et puis le cinéma, 7e art soumis plus que d’autres aux aléas financiers, aux impératifs toujours plus cruels de grosses machines bien décidées à soumettre la poésie à une « loi du marché » trop souvent venue enterrer les jolies histoires sous les capes des super-héros et les machins bankables, pour une fois défendu, présenté dans un écrin parfois ridiculement sérieux (ou ennuyeux), mais souvent rendu à sa fonction première de raconteur de belles histoires, de celles qu’on ne voit pas partout.

Non, Cannes ne sert pas qu’à vendre des shampoings. Et si ces shampoings lavent pour quelques jours l’affront fait à l’art, passons outre ce barnum qui nous offre le plaisir immense de voir Woody Allen en région PACA, ou de savourer l’instant baiser offert par la reine, un doux soir de mai, au maître de cérémonie. Vive Cannes, vive le cinéma !