La question de la semaine : le Festival de Cannes ne sert-il qu’à vendre des shampoings ?

blake« Cannes ? Mouais… ça a plus grand-chose à voir avec le cinéma. » Chaque année, c’est la même chose. Alors qu’est lancé le « plus grand festival du monde » (le tout sur une ridicule envolée de marche située devant un Palais plutôt moche que vous ne reconnaîtriez pas en passant devant le reste de l’année), il semble de bon ton de faire la moue en mode «c’était mieux avant », « c’est plus que du fric », « les marques ont tout trusté, dégueulassé, vulgarisé non je ne regarderai pas et de toute façon si c’est pour voir des mannequins bulgares en robe lamée voler la vedette aux vraies (vedettes), je vois pas l’intérêt ».

Alors oui, si le fait que Doutzen Kroes vienne agiter sa crinière kerastasée devant un Vincent Lindon éclipsée par ces nénés pailletés est déplorable, le phénomène ne date pas d’hier, qui voyait il y a quinze ans déjà (oui…) les gogos du Loft faire frémir la Croisette plus sûrement que Gus Van Sant. Les célébrités sont corsetées, robotisées par des agents, de producteurs, des vendeurs de crème chargés de baliser leur discours, les empêcher de se jeter nues dans la Méditerranée devant l’objectif indiscret des paparazzis comme à la belle époque, à l’ »âge d’or » du vedettariat, c’est vrai. Mais, n’en déplaise aux esprits chagrins, rien ne remplacera cette débauche printanière de STARS, cette boulimie visuelle insensée de robes, de grossesses affichées sur tapis rouge, de pipoles agglutinés sur ce petit bout de pavé devenu pour un temps le centre du monde et on aurait tort de bouder notre plaisir.

Scène inaugurale de beaux jours promis aux événements excitants à venir (Roland Garros, l’Euro, les apéros, les week-end prolongés, les JO, les open spaces qui se vident, les spartiates qu’on balade dans le métro pour foncer mater tout ça chez soi parce qu’on part plus tôt du boulot), le Festivaaaal sonne pour moi le début de la récré estivale. Chaque année offre son lot de « moments » gravés depuis dans le marbre des bibles pipolistiques : le sein de Sophie M., les robes Gauthier de Victoria, Brad et Angie réunis, Vincent Lindon qui pleure, Sophie M. qui yoyotte, Sharon Stone qui électrise, Sophie M. qui se déculotte, les robes qui s’envolent, le vent qui s’engouffre, l’équipe de Canal qui tente vaillamment de donner le change en plateau après des nuits d’ivresse, les acteurs américains qui fendent l’armure, et la mer qui scintille, au loin, comme autant de flashes adressés à cet aréopage un peu ridicule mais garant d’une magie cathodique devenue aujourd’hui trop rare. Et puis le cinéma, 7e art soumis plus que d’autres aux aléas financiers, aux impératifs toujours plus cruels de grosses machines bien décidées à soumettre la poésie à une « loi du marché » trop souvent venue enterrer les jolies histoires sous les capes des super-héros et les machins bankables, pour une fois défendu, présenté dans un écrin parfois ridiculement sérieux (ou ennuyeux), mais souvent rendu à sa fonction première de raconteur de belles histoires, de celles qu’on ne voit pas partout.

Non, Cannes ne sert pas qu’à vendre des shampoings. Et si ces shampoings lavent pour quelques jours l’affront fait à l’art, passons outre ce barnum qui nous offre le plaisir immense de voir Woody Allen en région PACA, ou de savourer l’instant baiser offert par la reine, un doux soir de mai, au maître de cérémonie. Vive Cannes, vive le cinéma !

 

La question de la semaine : vaut-il mieux prendre un homme hipster ou un homme Chipster ?

hipsterchipster

Chaque semaine, je tenterai dorénavant de répondre à une question ô combien primordiale qui a, ou pas, fait l’actualité. Pourquoi le concept-même du kick flare déchaîne-t-il ainsi les passions ? L’immense carence capillaro-volumétrique de Lily-Rose ne constitue-t-elle pas un handicap à long terme ? Griezman sera-t-il l’homme de 2016 ? Est-il décemment envisageable que Marco et Linda soient encore ensemble aujourd’hui ? « En attendant Bojangles » est-il le meilleur livre de l’année ? François Hollande a-t-il encore grossi ? Bref, une multitude de questions m’ont assaillie cette semaine mais il a bien fallu en choisir une pour inaugurer cette rubrique hebdo, laquelle m’a été soufflée ce matin dans une interview d’Ophélie Meunier (je sais…) lue dans le Glamour du mois : homme hipster ou homme Chipster, sur quel modèle vaut-il finalement mieux se rabattre ?

Pour ceux qui n’ont pas vécu dans les eighties, sachez qu’il fut un temps où le Chipster, cette micro mais très épaisse chips apéritive, fit réellement partie du paysage pop culturel et domestique des foyers français. Ainsi l’ « homme-Chipster », tel qu’on peut l’envisager en opposition éhontément binaire avec le hipster de 2016, s’apparenterait-il à un gars ancienne génération dans le sens où, contrairement à son successeur, il ne se rase pas les dessous de bras, ne taille pas sa barbe, n’est ni réal, ni CM, ni foodie, ni DA, porte des tee-shirts plutôt que des chemises denim au col boutonné dans la broussaille parfumée, ne médite pas, va au foot le dimanche plutôt qu’au yoga à l’heure du dej, ne sait pas ce qu’est un hoodie (mais possède pourtant un sweat à capuche), et boulotte donc bien plus volontiers des Chipster devant la télé que des graines de chia (prononcez Kia) devant des Ted sur Youtube.

Si d’aucuns pourraient penser à raison que la question ne se pose pas, puisqu’un individu qui prend davantage soin de lui, évolue favorablement en s’intégrant dans l’univers de ses semblables et aspire à une certaine zénitude personnelle et collective est forcément plus appréciable que son ancien modèle, il faut pourtant bien nuancer. Déjà parce que vous n’auriez pas cliqué si vous en étiez si sûre. Ensuite parce que le hipster, tout pimpé soit-il, aurait peut-être bien des choses à apprendre de son homologue venu de l’ère pré-smartphonienne. Pour exemple, tout rustique soit-il, n’oublions pas que le chipster préfère tripoter vos fessiers plutôt que son clavier. Ce qui est cool, convenons-en (et moins vexant surtout). Que le chipster ne vous fait pas la morale sur votre comportement alimentaire post-cuite, ne moule pas ses cuisses dans des slims (non, c’est pas beau), ne passe pas une heure à cimenter sa mèche et ne like pas des photos d’Emilie Rata toute la journée sur Insta. Vous l’aurez compris, entre hipster et Chipster, notre époque soumet à celles qui ont le choix (parfois, au fond du paquet de bonbons, il ne reste plus que des crocodiles rouges et, quand on a faim, on les mange quand même) un dilemme cornélien. Dans l’idéal, le parfait modèle masculin du 21e siècle aurait évidemment les meilleures parts de chacun de ces individus radicaux : la bestialité du Belinois, la délicatesse du barbu, la pépéritude du Chipster, la coolitude soft du bobo poilu, l’appétit dantesque du Chipou, la curiosité food du hipsto (et pas le machisme beauf de l’un couplé à l’obsession fash’ de l’autre, par exemple). C’est ça, oui, il serait une espèce de Louis Garrel qui ne fumerait pas au lit (quoique…) et la mettrait en veilleuse sur le cinéma d’auteur sud-bulgare.

Ouais, tout ça c’est une histoire de goût me direz-vous. Mais entre nous, on est plus chipster, nan ? (miam)

Ode à Gian Marco, lé plou swag des Bassélors

marcobachelor

Avant lui, il y a eu Olivier les grandes oreilles, Steven le « restaurateur américain », Karl le noble de Neuilly, Adriano et Paul, qu’on avait suivi du bout des yeux, plongés dans la foodisterie addictive de Top Chef et puis il y eut lui. Marco. Ou plutôt Gian Marco, le Bachelor 2016, dont la présence cathodique quotidienne devrait être déclarée d’intérêt public, comme le souligne fort à propos mon amie tévéaddict Cécile Escaich.

Mais qu’a-t-il donc, ce Marco, auto-désigné « gentleman célibataire » lors qu’on lui demande de piocher allègrement et à sa guise dans un harem d’une vingtaine de jeunes femmes excitées et fort ripolinées, à l’heure où l’égalité femmes-hommes n’est plus à démontrer et où le concept même de ce programme d’un autre âge dût faire hurler la moins féminine d’entre nous, et donc moi la première, qui ne suit pas en reste de ce côté-là dixit mon mec (télé-addict de son état itou).

Eh bien ça, justement, et c’est ici le génie de ce casting 2016. Ce jeune trentenaire à la mèche affriolante, looké à la mode je suis rital et je le reste (coucou le short moule-raviolos pour la partie de tennis, les épais foulards pastel cascadant sur marcel blanc, les liquettes, les canadiennes, les barbours, les polos roses trop près du corps et les roulottages de dad jeans sur chevillette bronzée), fait tout passer. Oui, comme ses fringues souvent too-much, son comportement, un rien macho-ahurissant, glisse sans faire de vagues, lubrifié par cet accent chantant de nos étés adolescents, et ce sourire désarmant et plein de candeur de protagoniste tombé là un peu par hasard, mais non sans une naïve satisfaction.

Bref, elles sont toutes folles de lui, comme on peut l’être d’un amour de vacances beau gosse qui a l’outrecuidance d’être super gentil, de sorte qu’on ne peut même pas lui reprocher de nous avoir promis la lune. Marco sue beaucoup mais sent très bon, c’est certain. Il débriefe la caméra avec humour et précision, mais sans une once de moquerie envers ces nanas émoustillées, en bon habitué qu’il est certainement à provoquer chez la gent féminine ce comportement étrange qui le laisse coi. Bha oui, Marco, il sersse l’amour. C’est pour ça qu’il est là. Et pourquoi pas ? Il est si touchant qu’on en viendrait presque à le croire. Car qu’est-ce qui nous prouve que sa quasi perfection ne l’a pas handicapé, que cette facilité à tomber les plouquettes, les chaudasses et les femmes mariées n’a pas créé un tas de femmes pas pour lui masquant inopportunément de son paysage la bonne, la vraie, celle qui va loui faire des enfants et repasser ses petits slips fluos (j’affabule. Sur les slips, j’entends) ?

Alors oui, Marco se cherche, butinant de fille en folle (coucou Shirley), de femme-enfant offerte et mutique à son alter-ego à la séduction trop virile. Il embrasse à tout-va comme un prof de planche à voile, étreint trop souvent, touche et touche (pouet pouet) parce qu’il est italien é ma késke tou veut. Justifie tout avec des « é », des « ssé », des « plou » et des « touzours ». « Si yé t’embrasse jé pé plou m’arrêter », dit-il à Diane avec laquelle la conversation peine. Le pauvre, quoi. Il pé plou s’arrêter, pas sa faute. Il veut des filles « vraies », qui veulent « lé connaître ». Il est pas là pour rigoler, lui, ni pour se crêper le chignon, les waves et les boxer braids avec qui que ce soit. Il emmène ses « prétendantes » faire du cheval, du saut en parachute, du kart, les fait monter en haut de la Tour Eiffel, leur prépare des pique-nique sous des tentes montées à la va-vite dans des paysages paradisiaques, et vous galoche avec un romantisme suranné dans des jacuzzis ou sous des voilages légers qui balayent ces décors enchanteurs avant de vous offrir une rose, en vous demandant poliment si vous « l’asseptez ». Oui, Marco, j’accepte cette rose. Comment ça, la prod ? Comment ça, pas lui ? Ouais, on voit bien que vous aussi, vous êtes des filles fausses qui ne croyez plus à rien ! Comme dit Marco, si vous êtes pas intéressée, c’est pas la peine rester. Moi, je me suis fait complètement embrigader.

Je suis Rital et je le reste

Et dans le verbe et dans le geste

Arriiiiiiiivedeeeeeerci Roooooooma

 

 

La Nouvelle Star saison Joey est-elle la meilleure ?

nouvellestar

Alors non, cette saison, disons-le nous tout de go, il n’y a ni Julien (Doré) ni Christophe (Willem). Bref, pas d’ovni sorti de nulle part qui vous fasse annuler un date Tinder sexoprometteur ou une soirée portable pour scotcher devant votre télé, seule pour mieux vous concentrer en attendant la prestation hebdomadaire du génie musical (remember les inoubliables Sunny ou Moi Lolita).

En revanche, alors que la quinzaine de gratteux venus tenter leur chance au télé-crochet le plus célèbre du PAF est enfin sélectionnée, quelques talents émergent, qui pourraient bien créer la surprise (Patrick, mon chouchou Suisse monoexpressif aux faux airs de Taïg Khris qui aurait troqué son tee-shirt Waïkiki pour une chemise à pois de hipster helvète, Florie la surdouée enamourée, Manu le perché aux faux airs de Bernard Lavilliers et Mélanie, bien sûr, première de la classe pour une fois pas à gifler).

Ajoutez à cela une belle ambiance fraternelle, l’enthousiasme pur d’une jeunesse passionnée plus souvent scotchée à son instrument qu’à son smartphone (ce qui est très cool, convenons-en), et la nostalgie toujours palpable des premières images d’un programme qui nous suit finalement depuis si longtemps qu’on ne saurait s’en détacher (malgré la tentative avortée de M6, qui voulut un temps enterrer Dédé tsss), il n’en faudrait déjà pas davantage pour que je vous conseille grandement de poser vos mardi pour suivre les « aventures » de nos zikos férus de revisite chorale.

« Mais ça n’est pas tout ! », comme le dirait notre cher Denis B.(rogniard). Car il est un élément qui, cette année, ajoute un peu plus de sel à ce programme dont on aime l’impertinence, le verbe libre, les jugements dézingueurs et les avis cash d’un jury qui n’a pas pour feuille de route d’écouter bigotement les candidats, les mains jointes, les paupières closes, avant de les abreuver de compliments, et ce nouvel élément s’appelle JoeyStarr. Il est pourtant peu de dire que je garde un chien de ma chienne à cet individu dont certains actes odieux envers la gent féminine eussent pu (dû ?) l’interdire à jamais d’antenne tant ceux-ci s’étaient avérés infâmants mais voilà, comme le dit Serge Aurier (non, pas « c’est une fiotte » mais), on a tous droit à une seconde chance. Et Le Jaguar l’a saisie. Avec panache.

Drôle (eh oué), étonnamment discipliné, tour à tour ému ou ouvertement affligé derrière ces lunettes qui cachent des années d’excès, l’ex leader de NTM que nous avons tant aimé assure grave en chaussures. Complice avec notre Dédé Manoukian bousculé dans sa confort zone, un chouille moins loooonguement lyrique et en apparente admiration béate devant cet énergumène à la voix du diable, Didier Morville agite gentiment nos trois compères manifestement ravis d’accueillir ce nouvel ami. Sinclair joue les jaloux, Elodie Frégé irradie comme toujours de féminité lors que notre petit nouveau découvre une à une les épreuves d’un programme qu’il n’a probablement jamais regardé mais que, sous couvert de nécessité financière et de je m’en foutisme de mauvais garçon argué dans les interviews, il semble bien kiffer. Finalement.

Bref, on dînerait bien avec ces quatre-là, qui portent finalement cette Nouvelle Star 2016 plus encore que la bande de petits jeunes qu’ils se sont choisis pour accompagner en musique leurs soirées de potes du mardi soir. Alors oui, peut-être avaient-ils raison ceux qui commentaient le premier soir de diffusion : « il faudrait rebaptiser le programme JoeyNouvelle Starr ». D’autant que bientôt, les primes seront en direct, laissant le champs libre à l’électron certainement ravi de pouvoir désinhiber le bobo collé devant son écran devant son bol noglu, mais aussi le boss Vincent Bolloré qui pourrait bien s’en mordre les doigts d’avoir laissé les clés à ce fou dangereux-là. Ou pas. Car le buzz, bon ou mauvais, est souvent roi.

En tous cas, je sais pas vous mais moi, je serai là.

Ah, et allez Patrick, hein ?

Zizanie dans le métro

metro

Sur le quai gris, sous les grandes réclames souvent criardes, il y a ceux qui se placent tout près des petits picots, pour pouvoir se faufiler une fois le wagon ouvert, avant même que les précédents voyageurs n’en descendent. Les méchants, les habiles. Il y a ceux qui sont en embuscade et leur passeront devant, hop, sans prévenir, les laissant, outrés madame. Il y a les timides qui attendront vainement qu’un espace digne de ce nom les accueille pour oser s’engouffrer dans le véhicule, et ne parviendront finalement jamais à destination. Il y ceux qui restent sur le quai et font non non non, mais c’est un monde, avec leur tête dodelinant de gauche à droite, sourcils froncés, regard mauvais, naseaux qui fument. Il y a ceux qui, au dernier moment, pousseront tout le monde avec leurs fesses, tassant, tassant en agrippant le plan de ligne pour faire de leur corps une pelle cruelle qui enfonce au plus loin la masse compacte de voyageurs étouffés comme le sable dans un seau de plage. Paf ! Il y a l’utopiste qui pense pouvoir grimper dans la ligne 13 à 8h30 avec sa grosse valise pour aller à Montparnasse, et qu’on décalera discrètement du bout du pied pour qu’il reste à quai. Boum. Bye bye.

Attention à la fermeture des portes.

Il y a ceux qui feront glisser leur main sur la vôtre le long de la rampe, à mesure que vous décalerez votre paume effarouchée par tant de moiteur inconnue. Il y a celui qui plaquera son bassin contre le vôtre l’air de rien oh c’est pas ma faute on me pousse. Il y a celui qui vous collera son journal gratuit dans l’œil, son sac à dos dans le menton, son haleine fétide dans les trous de nez. Il y a celui qui dira « pardon, pardon » entre deux stations, la peur au ventre, trépignant d’angoisse, on pourrait l’empêcher de sortir, on l’aime trop, on voudrait qu’il reste on était bien avec lui. Il y a celle qui dit « pardon, pardon » quand tuuuuuut les portes se ferment en fonçant dans la foule, elle préfère déranger maintenant on dirait, comme on arrache un sparadrap. Il y a ceux qui monteront avant que les autres descendent. Il y a ceux qui gueuleront nan mais enfin laissez-nous descendre. Il y a ceux qui hésiteront, apeurés, parce que attention à la marche en descendant du train, et puis ne mets pas tes mains sur la porte tu risques de te faire pincer très fort. Ouch.

Il y a celles qui lisent, le nez plongé dans les pages et puis c’est beau cet air concentré.  Il y a ceux qui enfilent les bonbons virtuels comme des perles, le nez plongé et c’est laid cet air benêt dans le clavier. Il y a ceux qui crient fort fort «je te rappelle je suis dans le métro non c’est pas vrai il t’a dit ça ? » Il y a la dame qui en peut plus qui gueule très fort nan MAIS  vous pouvez pas faire attention enfin ça va pas non, poussez pas poussez pas comme si on avait le choix. Il y a les musiciens qui essaieront de se frayer un chemin. Cling, cling, tambourin, à votre bon cœur de bon matin. Il y a les habitués, lassés, désabusés, une petite pièce ne serait-ce qu’un ticket restaurant s’il vous plaît. Il y a le collègue qu’on fait semblant de n’avoir pas vu. Et le strapontin libéré à son côté qui du coup restera vierge de notre cul.

Et puis il y a moi, vous, embarqué chaque matin dans ce train-train quotidien, habitué à cette zizanie souvent abjecte, parfois jolie. Des zinzins, des gueulards, des compagnons d’infortune au destin croisé tous les jours à la même heure, dans cet improbable théâtre où se joue le ballet outré d’une comédie humaine à la fois si passionnante et exaspérante. Il y a des jours où j’en pleurerais, de prendre mon rôle comme ça, passivement, ok je fais la fâchée ce matin, alors que je pourrais être ailleurs, m’amuser avec mes enfants, boire un café ou observer le ciel dont je suis alors carrément privée. Et puis il y a les autres, tous les autres, où je savoure cet espace-temps, où je bouquine, où je les regarde, où je souris à cette fureur réjouissante qui gagne les Parisiens dans le métro. Oui, moi je trouve ça beau.

On ne se refait pas.

Aller au ciné seul : la vie secrète des cinésolistes

paradiso

Il y a deux catégories de personnes. Celles qui vont au cinéma seules, et les autres qui, pour rien au monde, n’oseraient envisager pareille infamie. Comme elles se trompent.

Pour ma part, ma vie a réellement changé le jour où, poussée par ma mère qui s’adonnait à cette pratique honteuse depuis des décennies, j’ai décidé de franchir cette effrayante barrière psychologique qui sépare le commun des mortels du cinésoliste épanoui. Mais à quoi en suis-je réduite ? se demande-t-on alors. N’ai-je réellement pas assez d’amis pour qu’aucun ne partage avec moi cette sortie culturelle ? Pathétique. Et que vont penser les gens, ceux qui me verront acheter, SEULE, mon billet puis monter, SEULE, les escaliers et enfin prendre place, complètement SEULE, dans la salle de projection ?

Et bien rien. Ces gens s’en tamponnent le coquillard, et ne lorgneront pas la cinésoliste avec le même air emprunt d’une pitié goguenarde que celui qu’ils arborent en grillant un client de ciné hot se glissant discrètement derrière le rideau rouge. Pouêt pouêt.

Un jour, donc, j’ai passé outre la convention sociale et accepté de m’auto-observer matant un film SEULE au ciné. De supporter cette vision de moi-même. Et ça s’est bien passé. Si bien que j’ai réitéré une fois, dix fois, cent fois depuis cette expérience avec un plaisir tellement immense que plus jamais la pratique ne me quitterait.

Plus un film ne m’échapperait pour cause de « oh, tu crois ? Moi ça me dit bof. Allons boire un verre plutôt ? » ou autre « ah nan désolée 20h ça va faire juste » et son procrastino-classique « On se fait ça la semaine prochaine ? » qui verrait l’œuvre disparaître à jamais de l’affiche. Blottie dans mon manteau, portable éteint, position antiglam assumée (jambes en tailleur, pieds sur les accoudoirs de devant, main sous le tee-shirt pour se les réchauffer tranquillou…), lunettes plantées sur le nez (ado, je ne voyais pas les sous-titres pour ne point déplaire au boutonneux à mon côté dont j’espérais qu’il m’embrasse ou me prenne la main à mi-parcours, et m’ennuyais ferme car oui, je parle fort mal anglais et n’ai RIEN compris à Usual Suspect), je kiffe depuis ma race dans les salles obscures, coupée du monde, introuvable, tapie, extraite du flux numérico-téléphonique pour quelques heures d’un divertissement qui me comblera d’émotions diverses et variées sans être soumise à quelque facteur extérieur.

Dans ma planque, j’ai attendu les coups de fil de types qui ne rappelaient pas, et désenflammé pour un temps le fébrile poireautage devant écran qui me rendait dingue. J’ai vécu le bonheur de rallumer l’engin, alors, et l’extase de la petite enveloppe qui apparaît comme pour me féliciter de m’être détournée de mon obsession. J’ai hanté les salles lorsque, enceinte, j’ai découvert la fortune immense du temps à combler, et des films qu’on va voir sans même en connaître le pitch, comme ça, au petit bonheur la chance. J’ai croisé depuis des dizaines de cinésolistes assumés qui, le matin, à la séance de dix heures, coupent pour une grosse heure avec les travailleurs pressés qui battent le pavé avec l’air exaspéré de ceux qui n’ont pas une minute à perdre non mais oh. J’ai partagé avec ces artistes, ces free-lances, ces femmes enceintes, ces sans-emploi, ces sécheurs de cours ou de réunions, ces journalistes ou ces RTTistes des moments intimes, rien qu’à nous, à la fois seuls et solidaires, séparés par quelques sièges inoccupés mais conscients d’appartenir à la même caste de cinéphiles, nous jetant parfois des regards complices comme pour nous signifier les uns aux autres d’un air entendu : « c’est cool, hein, d’être cinésoliste ».

Quand je serai vieille, je m’achèterai une carte Pathé et j’irai au ciné tous les jours. Ainsi continuerai-je à palper ce monde qui me deviendra trop souvent étranger. J’y emmènerai mes copines retraitées, lorsqu’elles ne rechigneront pas à voir une grasse comédie ou un film d’auteur trop lent. J’y initierai mes petits-enfants, les tenant par la main, des dessins animés idiots ou poétiques de leur petite enfance à leurs premiers « vrais » films, avant de les lâcher dans la nature, et de leur souffler la liberté du ciné seul qui, à l’instar de la lecture, les accompagnera tout au long de leur tumultueuse existence.

Quand on sort de la salle, après un cinésolo, il faut un petit bout de temps pour que la réalité nous enveloppe à nouveau. Pendant quelques minutes, on flotte un peu, dans un coton confortable. On marche plus lentement, les bruits extérieurs semblent atténués, malgré les tut-tut des chauffeurs exaspérés des Champs-Elysées, le lien qui nous relie au film s’étire encore en peu, les autres sont loin, et puis on coupe, enfin, et on revient vers les siens. Parfois, on ne parle même pas de cet espace-temps parallèle qui nous a emporté ailleurs. C’était un moment pour soi. Un petit voyage à dix euros que chacun devrait expérimenter au moins une fois.

Vive le cinéma !

paradiso2

Sushi B : un voyage culinaire au Japon à prix (presque) abordable

oeufs

[Mise en garde : ce contenu s’adresse à un public averti. Détestateurs de food porn s’abstenir]

Pour situer, de nos jours, à Paris, pour s’offrir le plaisir d’un vrai japonais tradi avec maître sushi, démo en live et tutti quanti, il faut débourser en moyenne 200 euros par tête de pipe. Hein ? Quoiiii ? Mais moi chez Matsuri… Et mon beau-frère chez Planet sushi… Passez votre chemin gastronomes impies qui prenez des vessies pour des lanternes, et de vulgaires chinois à l’avocat généreux pour des nippons au génie ancestral.

Hier donc, pour l’anniversaire de mon concubin, nous nous sommes rendus chez Sushi B, lequel eût pu/du choisir un patronyme un peu moins convenu à mon sens mais passons. Situé rue Rameau, à quelques encablures de la rue Sainte-Anne bien connue des amateurs de culture japonaise, le restaurant de Masayoshi Hanada en jette. Face à un charmant petit parc, il est planqué derrière une porte close. Pour entrer, on sonne, la porte coulisse alors qu’une souriante jeune femme nous accueille dans l’antre à dégustation comme dans un dessin animé de notre enfance (la mienne, en tous cas). Autour d’un petit comptoir (8 place) sont installées de très chic japonaises. Au centre, le chef attend, couteaux au poing, ses grandes boîtes en bois remplies de poissons somptueux, les réjouissances peuvent commencer.

Le midi, 3 menus au choix : l’un à 53 euros, l’autre à 90 et le 3e à 135. Nous optons pour le menu « déjeuner » à 90 euros, lequel annonce des amuse-bouche, une entrée, un plat, des sushis et un dessert. Ca fait maigre, pensez-vous comme mon convive et moi qui aurions pu allègrement bouffer le comptoir. Il est 13h45, on starve. Et pourtant, faites confiance au maître des lieux, ici, tout est calculé.

En boisson, nous choisissons le thé grillé à volonté (encore heureux pensez-vous, et vous n’avez pas tort) alors que tadadam débute l’expérience. Attachez vos serviettes, saisissez vos baguettes, le voyage peut commencer. Et quel voyage.

Un premier amuse-bouche : une étonnante bouchée de tofu chaud et fondant fils d’un shamallow qui aurait rencontré un fromage doux à Tokyo :

tofu2

Puis une boulette de thon dans son bouillon pimenté-cibouletté.

boulettedethon

Un tartare de bar wasabi orné de petits morceaux de foie de lotte (un peu comme du foie gras)… Un poisson fondant à tomber accompagné de ses radis vinaigrés que j’ai oublié de prendre en photo tant il vécut peu de temps. Plouf. Apati le poisson, comme dirait mon fiston.

Ces amuse-bouche m’ont mis en appétit (sans vous parler de mon voisin qui tressaute discrètement sur sa chaise confortable en laine grise) alors que les japonaises à notre gauche enchaînent les sushis. Je commence à avoir peur qu’on nous ait oubliés. Je tente des regards implorants à mister samouraï qui, derrière ses lunettes rondes, fait mine de ne pas comprendre. Jusqu’à ce que…

Sushi de dorade

sushiseche

Pour les non initiés, sachez qu’un vrai sushi (donc pas ceux que vous commandez et recevez gelés, fine tranche de poiscaille inoffensive ou nervurée écrabouillée sur une très épaisse couche de riz frigorifié compacté) doit recouvrir entièrement le le riz. Celui-ci est à température ambiante plus un ou deux degrés, non pâteux, et recouvert d’une tranche épaisse, souvent incisée et assaisonnée par le chef lui-même, au pinceau et dans les règles de l’art, de sauce soja. Réclamer un bol et sa sausauce, c’est un peu comme couper la salade en France, les spaghetti en Italie ou saucer son assiette en fin de repas. Bref, ploucos. Place à la suite…

La Saint-Jacques (à se rouler par terre, failli pleurer)

sushithongras

La langoustine nacrée perfect, et son corail iodé (mon keum a failli pleurer, moi j’avais déjà quitté la sphère).

sushilangoustine

 

Le thon rouge (cherchez pas, aucune relation avec son cousin sushi shopesque)

sushithon

Le thon gras (un peu comme un bœuf de Kobé, autant vous dire qu’il n’est pas même besoin de croquer dans ce sushi-ci – répétez sushi-ci sushi-ci – tant il fond immédiatement dans votre bouche).

sushistjacques

Entre chaque bouchée touchée par la grâce, vous pouvez « laver votre palais » en croquant dans le gingembre déposé sur le coin de votre assiette. Non, il n’est pas rose fluo. Quant au sushis, et puisqu’on vous a proposé la fameuse petite serviette brûlante pour vous laver les mains avant votre repas, vous êtes tout à fait autorisé (pour ne pas dire invité) à les manger à la main. En une bouchée ! Pour les nettoyer entre chaque, une minuscule serviette fraîche pliée en origami et coincée dans une coupelle de taille idéale est discrètement placée à votre côté. On continue ?

Suivront la bouchée de riz aux œufs de truite des mers à déguster à la petite cuillère de bois (en photo d’illustration), l’omelette japonaise, la sèche échevelée…

sushivraiesecheLe Temaki (non californien) tendu de la main à la main, à manger comme un sandwich dans sa feuille d’algue croustillante (et non caoutchouteuse) dont j’entends encore crépiter la fraîcheur au moment où j’écris. Scrouitch scrouitch.

maki

Et enfin, parce que c’est ainsi qu’on fait quand on est japonais, la soupe miso qui vient clore ce joyeux ballet béni des dieux de la gastronomie. Concentrée, servie à température idéale, elle ferme doucement la porte de notre estomac ni trop repu ni affamé.

miso

Un petit besoin de sucré ? Place au dessert, tout en délicatesse et subtilité lui aussi : une quenellette de glace au riz, très peu sucrée, posée sur un habile mix de caramel de sauce soja sucrée et salée, qui ferait passer nos meilleurs caramels au beurre salé pour de la mélasse industrielle.

Pendant tout ce temps, placés devant l’artiste, nous avons observé ses gestes gracieux, ses découpes soignées, ses petits coups de serviette dans nos assiettes dès lors qu’un minuscule élément semblait avoir quitté la place exacte qu’il devait censément occuper, le tout dans une ambiance zen et coupée du monde (quoiqu’assez peu joyeuse). Dehors, il fait beau, mes papilles sont encore toute retournées, comme mon portefeuille, certes mais je vous le dis comme je le pense, quitte à économiser longtemps pour se faire un étoilé, ou offrir un massage de luxe à une amie épuisée, pensez-y. Il est une expérience que tout amateur de bouffe et de japonais devrait au moins une fois dans sa vie tenter : sushi B.