Il y a vingt ans, les révisions du Bac et leurs « pauses Roland »

ROLAND GARROS 95:DEFAITE DE SAMPRAS FACE A SCHALLER "SIPA PHOTOGRAPHE" "ROLAND GARROS" FRANCE PARIS TENNIS DEFAITE "SAMPRAS PETE ACCOMPAGNE" "IMAGE NUMERISEE"

Promotion 95, levez le doigt ! Vous en étiez, comme moi, de cette première mousson du S, du L et du ES, qui laissait choir ses prédécesseurs du côté des croûtons au diplôme à l’intitulé incompréhensible pour les générations futures. Cette année-là, vous l’avez passée dans l’angoisse plus ou moins permanente de cette épreuve finale qui viendrait couronner (ou non) les 15 années (15 ANS !) d’une scolarité cahotique où s’étaient succédés dans un ordre anarchiques égyptiens, collages, batailles napoléoniennes, dissection de blattes, circuits en série, chevaux d’arçon, propositions relatives, flûte à bec, angles optus et patin coufin (bref, un tas de trucs sur lesquels vous ne seriez finalement pas évalué).

Bacs dits blancs comme laborieux entraînement, l’hiver qui fout le camp et la certitude toujours présente qu’il vous reste du temps, beaucoup, alors que les premiers rayons pointent leur nez et avec eux la progressive prise de conscience du couperet à venir. Les premiers week-ends de mai passés enfermés dans les chambres surannées de maisons de famille pendant que les adultes, sereins,  bouquinent au soleil persuadés que leur progéniture engloutit enfin les kilomètres de résumés fichés du programme, d’Annabacs achetés chez Gibert, gavée au Guronzan et galvanisée par cet avenir qui se jouera dans quelques semaines. « Ca va, mon chéri, pas trop dur ? ». La porte qui s’ouvre de temps en temps, vous extrayant violemment d’une torpeur inextricable, alors que les dates et les millions d’habitants ivoiriens se mêlent sous vos yeux désespérés, coupables, de répondre « Oui maman, pfiou, ça bosse, ça bosse » alors que vous comptiez les feuilles du peuplier ( Google n’existait pas).

Juin, c’est loin. Vous êtes large.

Puis les potes qui se font pourtant de plus en plus rares aux réunions glandouille du mercredi aprem. Et même les plus flemasses qui rentrent finalement chez eux (« ma mère, tu comprends… ») vous poussent enfin à la tâche.

Alors que le tournoi commence. La Quinzaine.

Et que chaque journée se rythme avec souplesse autour des ballets gracieux, passionnants, inoubliables, de ces joueurs et joueuses venus battre le fer sur la terre ocre, et que la promesse de cette « pause Roland » à l’heure du déjeuner puis du souper vous permet d’endurer l’insupportable.

Et là, han, han, sous le cagnard du Central, vous vous enthousiasmez comme jamais pour ces surhommes soumis depuis l’enfance à l’entraînement drastique qui les a emportés au sommet.  Agassi, Sampras, Becker, Brugera, Chang, Muster, Courier, Barasategui, Krajicek…  il sont encore là, ces légendes des courts, et vous enchantent plus que jamais dans cette compétition que vous savourez d’autant plus qu’elle est votre unique respiration dans le tunnel inquiétant qui vous mènera enfin à la délivrance. Belmondo, Pierre Richard, Bruel, PPDA dans les tribunes. « Au prochain set, je m’y remets », « Après le tie-break, j’éteins »… la douleur, le tiraillement, la VOLONTE que vous testez réellement pour la première fois de votre si courte existence. Les cuisses fuselées de Steffie, la guerre d’Algérie, la hargne d’Arantxa, la grotte de Platon, le courage d’Agassi, le PIB des Etats-Unis, tout se mêle et s’entrelace en ces nuits moites où votre cerveau tente de faire le tri dans cette masse d’nfos disparates qui lui sont quotidiennement envoyées.

Et puis la finale, le tapis rouge, Christian Bimes, votre cafard, la coupe brandie par l’Autrichien, et ce dimanche soir où vous vous rendez compte soudain que les jours ont tant rallongé qu’ils semblent ne jamais finir. Dans la rue, tous ces individus libres de toute entrave qui sirotent des Perrier en terrasse, se baladent, rient sous vos fenêtres alors que vous reprenez vos bristol, vos stabilos, vos post-its, et le gobage de ces dates indigestes que vous oublierez dans quelques semaines pour l’éternité.

Aujourd’hui, je pense à tous ces malheureux qui révisent, enfermés dans leurs chambres d’adolescents alors que le soleil tape sur le Philippe Chatrier.

Pour moi, c’était il y a vingt ans mais qu’ils en soient certains, alors que je pensais évidemment le contraire, je n’ai jamais plus suivi avec tant de passion (et de discipline) un tournoi Roland Garros que pendant cette monacale et pas si désagréable période dite de révisions.

 

L’année du bac

bac

Les médias ne parlent déjà plus que du Bac, cet examen un rien suranné que, pourtant, une grande partie des français continuent de passer chaque année avec la même discipline, le même stress, la même conscience que quelque chose de vraiment important est en train de se passer, que ses parents avant soi ont connu, que ses enfants connaîtront peut-être. C’est au mois de mai que tout s’agite soudainement, qu’on réalise avec effroi qu’il ne reste plus que 19 jours avant la date fatidique.

Alors on s’installe devant ce bureau tant de fois ignoré pour aller refaire le monde au bistrot du coin en fumant clope sur clope devant un unique café payé 5,50 Francs, une fortune. Et c’est devant une fenêtre béante, au son des oiseaux, qu’on ouvre enfin ses cahiers grands formats grands carreaux, ses annales du Bac, ses profils de l’œuvre, qu’on ressort ses bacs blancs, et qu’on consigne tout ça sur des fiches Bristol colorées format A5. Ces fiches, on les feuillettera ensuite avec l’énergie du désespoir, celui de ne pas avoir su retenir au fur et à mesure ces putain de formules mathématiques que l’on n’a même plus le temps de chercher à comprendre. C’est le dos à ce même bureau que, lors de chaudes soirées de fin de printemps, on se fera fatalement happer par un match à rallonge de Roland Garros – sponsor officiel de l’échec aux examens -,  hypnotisé par la terre ocre, pleurant d’émotion devant des victoires à l’arrachée d’un Agassi revenu de l’enfer, tutoyant à nouveau les Dieux de la petite balle jaune. Allez, encore un jeu et je m’y remets !

Les jours défilant, et alors qu’il devient manifestement impossible de faire machine arrière, c’est sur la cabine de la douche qu’on scotche la superficie de la Côte d’Ivoire (322 000 km2, jamais oublié) ou les noms des ministres de la IVe République, la tête pleine à craquer d’informations diverses et volumineuses, lesquelles commencent sérieusement à nous empêcher de dormir. A moins que ce ne soit tous ces Guronzan indigestes avalés chaque matin avant les « barres mémoires » magiques achetées par maman (« j’sens rien, il marche p’têtre pas, le mien ? »).

Soudain grisé par le rythme quasi monastique imposé par ces révisions forcées, on se prend alors à apprécier avec un plaisir masochiste cette discipline militaire, de celles qui vous font vous sentir fier, dans les clous, le sentiment du devoir accompli comme après deux heures au Gymnase Club.

La veille du jour J, on mange avec ses parents ou sa mère s’ils sont divorcés. On réfléchit mille fois à l’heure à laquelle mettre son réveil à aiguilles. On tourne et retourne entre les draps, pas aidé par la moiteur de juin. On se relève pour checker qu’on a bien sa carte d’identité en carton beige (merde, un peu déchirée) et sa trousse Hervé Chapelier. Plume, effaceur, compas, criterium, rapporteur, gomme, cartouches, typex. Tout y est. Ouf.

Dans la voiture, le parent parle beaucoup. Cabrol donne la météo à la radio. On prend place dans la salle de classe inconnue de ce lycée qu’est dans un quartier où on n’a même jamais mis les pieds. Les feuilles gris-blanc arrivent. On y écrit son prénom, son nom et son matricule, grave, dans  le coin droit intimidant qu’il faut ensuite replier, lécher et coller.

Et puis en quelques jours, tout sera soudainement fini. Comme ça, sans prévenir, une fin de journée qu’on n’aura pas vue venir parce qu’on « avait physique » et que c’était alors tout ce qui comptait dans cet horizon plein de Ln de x et de Petit Clamart.

On se donnera rendez-vous dans un bar ou sur les bords d’un canal pour boire des bières tard dans la nuit, enfin libéré de ce poids encombrant, ce bruit sourd qu’on se traîe depuis septembre, ou plus encore. Chacun a fait ses vœux pour l’avenir. Qui ira en médecine, qui en droit, qui en prépa. Personne ne sait bien à quoi correspondent tous ces trucs-là, et puis de toute façon c’est pour dans trois mois, une éternité. Chaque soir on sortira, enchaînant les journées ensoleillées passées tous ensemble dans une béatitude inattendue avec les soirées de flirt de ce qui s’avérera être une parenthèse enchantée, de celles que jamais on ne revivra car la vie ne sera tout simplement plus jamais la même.

Rencontres, vie commune, mariages, naissances… D’autres bonheurs viendront alors ponctuer cette existence sournoisement basculée dans son second tome à partir de ce fameux jour, le dernier de cette épreuve arbitrairement choisie pour marquer le passage obligé où l’enfance doit bien s’en aller.