Chicouf : pourquoi nos parents ne gardent plus les enfants ?

lacrise

Quand on était petits, on passait toutes nos vacances chez nos grands-parents, ou une grande partie. Nos mamies, absolument enchantées de nous recevoir, se pliaient en quatre pour nous mitonner nos petits plats préférés, nous apprendre à tricoter, nous emmener au cirque ou chez Disney pendant que leurs époux, ancienne génération oblige, souriaient complaisamment derrière leurs grands journaux, participant une heure par jour à une heureuse activité transgénérationnelle telle que le cirage de chaussure, la pêche, le nettoyage de bagnole ou le rangement de caisse à outils.

Ces pauvres seniors désoeuvrés, boutés hors de la vie active par une société cruelle, se réjouissaient des semaines à l’avance, c’est certain, d’aider leurs propres enfants croulant, eux, sous les obligations professionnelles, les injonctions sociétales de réussite, le challenge de devenir ce couple sur deux qui ne divorcera pas tout en élevant des enfants sans les tabasser alors que ces morveux, contrairement à leurs aïeux, avaient acquis le droit de prendre la parole à table et exigeaient aussi tout un tas d’attention auxquelles les individus mineurs n’avaient jamais eu droit dans toute l’histoire mondiale de l’enfance.

Aujourd’hui, ces casse-têtes organisationnels n’ont pas changé et pourtant, nos parents, eux, ont décidé de sortir du jeu. Oui. Le senior nouvelle génération n’a pas envie de s’emmerder. Il a toujours mille trucs à faire avec des couples d’amis, des dejs à l’autre bout de Paris, le plombier qui passe, la peinture qui sèche, un stage de yoga en Auvergne ou un voyage en Scandinavie prévu de longue date pile pendant les vacances scolaires, bref, mille et une raisons qui l’empêchent, le pauvre, de garder ses petits-enfants. Et puis c’est fatigant, tu ne te rends pas compte. Quoi, les deux ? Ah non pas les deux. Un à la rigueur (oui enfin, ça sert à rien). Ah et il mange quoi ? Et à quelle heure ? Et je fais quoi s’il pleure ? A croire que ces sexagénaires en pleine forme sont redevenus des ados jamais passés par la case parentalité (ah mais oui, en fait, puisque nous, on était chez mamie), ados toutefois très très fatigués au point de ne pouvoir outrepasser deux à trois jours pleins en compagnie des boulettes d’énergie ingérables qu’on leur dépose mollement sur la moquette neuve et immaculée de leur douillet intérieur (oui, le senior nouveau aime bien faire plein de petits travaux chez lui, travaux qui l’empêchent de recevoir par la suite quelconque animal ou personne aux doigts potentiellement crottés).

Et plouf, les chicoufs 

Autour de moi, tous les quadras acquiescent, et ouvrent des yeux ronds comme des billes lorsque je leur fais la révélation qui me fit ma mère aux dernières vacances de Noël. Au téléphone avec sa sœur, elle lui demandait : « Tu fais quoi ? » lors que celle-ci lui répondit : « Bha… (soupir) je grand-merde ». Moi, n’osant comprendre : « Maman… c’est quoi grand-merder ? » Ma mère, un peu emmerdée pour le coup quand même : « Bha grand-merder ! On dit toutes ça. C’est garder les petits-enfants. » Moi, boule dans la gorge : « Mais… parce que… ça vous emmerde tant que ça ? » Ma mère, sans répondre mais avec un air désolé et incrédule, le même qu’aurait eu un ado de 15 ans si ses parents lui avaient demandé de confirmer que partir en vacances avec eux était moins cool que de squatter dans un apparte lugubre entre potes.

La claque. Là, tout s’est éclairé. Ils étaient donc regroupés, ces sexagénaires anarchistes, en une communauté secrète, hostile aux jeunes actifs que sont devenus leurs enfants enfin partis de la maison, se soutenant mutuellement dans leur refus suprême de se voir coller une nouvelle génération de mouflets alors même que le dernier de leurs vieux ados suce-finance venait enfin de leur rendre leur liberté. C’était certain, ils en parlaient lors de leurs fameux « dîners » et week-ends si importants, usant, comme leurs homologues acnéiques, d’un vocable bien à eux destiné à rester incompris de l’ennemi (nous). Un exemple ? Chicouf. Mot utilisé par nos géniteurs pour désigner notre progéniture. Pour « on dit chic quand ils arrivent et ouf quand ils s’en vont »…

Je vous imagine, abasourdis par tant de révélations crasses, la colère grondant au fond de vos corps fatigués. « Mais comment peuvent-ils ne pas avoir ENVIE de les garder, ces petits anges ? De les voir, de partager, de discuter, de leur faire parcourir le monde, de leur apprendre le tricot le crochet les Fables de Lafontaine la pâtisserie ? » Eh bien peut-être que, comme vous, ils en ont envie avec parcimonie. Parce que contrairement à leurs propres parents, ils ont la patate, le pouvoir d’achat et l’envie de profiter de cette liberté recouvrée. Et que moi je dis que pour ça, tant mieux pour eux. Et que vous aussi, si vous aviez le choix, vous préféreriez aller golfer avec des copains au soleil plutôt que de changer des couches malodorantes, vous lever à 5 du mat’ ou vous les cailler au parc le mercredi après-midi.

Le truc c’est qu’au final, c’est surtout tant pis pour nous.

bEt ça, ça vous grand-merde.

 

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