« On se fait un café-clope au comptoir ? »

Que les ardents défenseurs de l’interdiction de fumer dans les lieux publics passent leur chemin, le contenu qui va suivre risque fort de les courroucer. Prenons néanmoins les précautions nécessaires imposées par notre époque aseptisée en indiquant que ce billet n’est en rien une apologie du tabac, qui tue, pue et coûte une blinde comme chacun sait… mais pas que.

Je voulais vous parler d’un temps où on se la kiffait pas mal. Un temps pas si lointain où la prohibition et le grand nettoyage bien-pensant de l’état-papa n’avait pas encore gagné nos contrées, époque bénie où pour se détendre, on pouvait aller au café du coin s’en griller une petite en papotant avec son voisin de comptoir tout en s’épluchant un œuf dur sous le regard bienveillant d’un vieux barman dégarni aux dents jaunies. Les blondes, on les jetait par terre sur un beau sol en carreaux de ciment, tout étonnés à chaque fois d’avoir ce droit, comme des enfants auxquels on permettrait de faire des batailles d’eau dans leur chambre. Adolescents, nous investissions Les Ambassades et autres cafés Jean Bart bordant tous les lycées de France et de Navarre, enfumant l’endroit à coup de dizaines de LM Light, Chesterfield 25 (qui faisaient saigner les poumons – légende urbaine numéro 4712), Marlboro light menthol (qui rendaient stériles – légende urbaine numéro 12432) et même aux Royal Anis, dont on tripotait indéfiniment l’embout rempli d’obscures et certainement très toxiques petites billes parfumées, accompagnant ces nourritures impalpables d’un café pour 5 sur la soucoupe duquel on dessinait des arabesques en glosant sur la vie sexuelle de la prof d’espagnol. Les plus courageux s’en allaient faire claquer le flipper Terminator, avant de caler leur Malback sur le rebord pour pas gâcher leur multiball, jaunissant pour l’éternité les jointures du bel objet Williams.

Dans le train, de gros messieurs tétaient allègrement le cigare dans le wagon fumeur, lequel n’était supportable qu’aux professionnels de la profession. Dans l’avion, certains s’offusquaient qu’on leur demande d’éteindre leur cigarette le temps du décollage. A la télévision, nos stars préférées plissaient les yeux en disant des choses très intelligentes tout en arborant fièrement l’objet du délit. Quant au restaurant, on investissait de grandes brasseries dans lesquelles on refaisait le monde jusqu’à ce que le patron nous chasse, commandant carafes de vin sur carafes de vin, remplissant convulsivement de grands cendriers offerts par les marques d’alcool, sans laisser nos amis non fumeurs seuls, le regard vide, tentant fébrilement de se donner une contenance en checkant des mails imaginaires sur leur smartphone, d’autant que les smartphones n’existaient pas (à se demander si leur mise sur le marché n’a pas été accélérée fissa pour venir en aide aux victimes collatérales de la prohibition).

Au bureau, on s’occupait au téléphone en se la grillant pépère pendant que notre interlocuteur, intarissable, développait de vive voix ce qu’aujourd’hui il nous détaille froidement par mail.

Un jour pourtant, l’état-papa a décidé que la fête avait assez duré. Fumer, c’est mal. Ca fait mourir ! Alors interdiction de fumer en public, va donc te les cailler dehors avec tes potes toxicos, histoire d’accélérer le processus. Next step ? L’interdiction de fumer dans la rue. Plus le paquet à 1700 euros. Plus des photos de gens en train de s’arracher les poumons à mains nues. T’es dur, p’pa. On va devoir organiser des soirées chez nous, dont le seul objet sera de fumer un max. Bha ouais, où est-ce qu’on a vu que l’interdiction soignait l’addiction ?

Quand les ignobles fumeurs seront tous morts, étouffés dans leurs soirées aquarium dont les invitations se passeront sous le manteau (« Ca te dit une soirée clopes ? » « Graaave ! »), papa s’attaquera aux gros. « Vous allez m’arrêter pour fumage ? » demandait cyniquement Catherine Tramell en 1990. Si t’avais su, Catherine, t’aurais moins rigolé avec ton passement de jambes. « Vous allez m’arrêter pour mangeage de choucroute prohibée ? », reprenaient quelques temps plus tard Les Nuls dans une parodie de la scène mythique.

Bha ouais. Manger tue, pue, et coûte une blinde. Chassons les gros du paysage. Houuu, il mange du Mac Do ! Bhouuuu il boit du vin ! Remplaçons les Twix et les Balisto des distributeurs par des fruits coupés. Miam, on se régale. Vivons tous dans un Apple Store géant. Vous allez voir, on va bien se marrer, tout sera blanc, froid, propre, et puis on vivra looooooongtemps !

Elle est pas belle, la vie (future) ? Merci, papa.