Le « télétravail »

« Suite à votre mail, veuillez trouver….

– Mamaaan ?

– Quoi ?

– Je comprends pas l’exercice 4.

– … ci-joint le docuuuument…. Whaou ! Super, chéri.

– Quoi, super ?

– Hein ?

– Pourquoi tu dis « super » ? Je comprends paaaas le truc de maths. Ca veut rien dire « combien Perrine achète de billes… ».

– Ah pfff. euh, attends. Bon, ok, je continuerai plus tard. Alors, combien Perrine. Tu vois c’est simple, Perrine a cinq billes…

– Maman ?

– Oui ?

– Je peux prendre ton ordi pour regarder la vidéo d’histoire ?

– Hein ? Mon ordi ? Bha euh… attends, j’étais en train de faire un mail de boulot.

– Ah… Je fais quoi, alors ?

– Je… Tu n’as pas d’autres exercices ?

– Nan, je les ai faits. Tu m’as dit que tu allais les corriger. Ils sont sur ton bureau depuis hier.

– Hein ? Ah. Oui, oui. Je fais ça tout à l’heure.

– Et Perriiine ? Elle en a combien, des billes, alors ?

– J’arrive, chéri, attends.

– Alors, je peux prendre ton ordi ?

– Oui, vas-y. Nous on va s’occuper de cette bitch de Perrine avec ses putains de billes.

– C’est quoiii une bitch ?

– Rien chéri.

10 heures. Le cas Perrine finalement réglé, l’enfant a replongé dans son fichier. Tiens, je vais prendre mon iPhone pour envoyer mon mail, ce sera déjà ça de pris. « Suite à votre mail, veuillez trouver… » Nan mais il est obligé de lire à voix haute ? « Chéri, tu es obligé de lire à voix haute ? Ah, tu apprends ta poésie. Pardon. Oui, oui, je comprends. ‘Le bourgeon’, génial, c’est très joli. Non, je ne connais pas Paul Géraldy. Très bien, apprends. » Elles sont où ces putains de boules Quiès ? « Suite à votre mail, veuillez trouver Paul Géraldy… » Non mais n’importe quoi…

– Maman, y’a plus de batterie dans l’ordi.

– Hein ? Bon bha ça tombe bien, rends-le moi ! Et lis un livre, je sais pas. C’est quoi, cette manie des écrans ? On est pas dans la Silicon Valley ! Oui, voilà, prends le Bled. Oui, c’est chiant mais c’est la vie. C’est chiant.

– Mamaaaan ?

– Quoiiiiii ?

– On peut faire les collages ensemble ? La maîtresse elle a dit de chercher dans la maison des objets rapportés de voyage, de les dessiner et de faire des collages.

– Elle commence à me courir sur le haricot, moi, la maîtresse. J’ai du boulot, moi, MERDE.

– Tu dis beaucoup de gros mots, mamaaaan, nan ?

– N’importe quoi.

– Bha sinon, on peut aller regarder la télé, si tu veux travailler, on te dérangera pas.

– NON ! Non non non, le matin, c’est l’école ! On a dit qu’on faisait comme ça.

– On mange quoi, ce midi ?

– MERDEUUU !

– Gros mot.

– Me dites pas qu’il faut ENCORE refaire des courses !

11h30. Dans la queue du Franprix, alors que mes enfants font semblant de bosser, qui avec MON ordinateur et ses milliers de mails dont les expéditeurs attendent désespérément une réponse, qui avec mon téléphone portable dans lequel je retrouverai des centaines de selfies de trous de narines, je me demande qui sont ces mystérieux géniteurs qui ont « trouvé leur équilibre dans le télétravail ». Je me demande si ces gens ont des enfants muets, cuisiniers, séquestrés ou s’ils ont simplement baissé les bras. S’ils ont arrêté depuis belle lurette de corriger les exercices de « 1000 – fucking – problèmes », de compter les billes de Perrine et de chercher à offrir à leur progéniture un semblant de vie normale en les emmenant ensuite, après le goûter, humer l’air du dehors, en faisant un Risk ou en cuisinant une énième pâtisserie parce que, contrairement à plein de gens dans la société qui semblent avoir renoué avec la réalité, mes enfants continuent de recevoir des listes de trucs à faire enfermés dans leur appartement. Je me demande comment ces gens parviennent à faire des Zooms, des Skype, des Teams, parfaitement coiffés et maquillés, à rédiger des trucs intelligents, à aller se faire épiler deux mois de mollets confinés ou même à lire plus de trois lignes d’un bouquin. Et puis je paye sans contact derrière mon rideau de plastoc la tonne de courses que je vais ranger, éplucher, bouillir, cuisiner dans des ustensiles de cuisine que je vais laver, entasser dans ce putain de lave-vaisselle que j’aurai jamais autant vu de ma vie.

En rentrant, les enfants ont laissé tomber mon ordi et mon iPhone (tous deux évidemment déchargés), pleins de messages de gens qui ne comprennent pas pourquoi je ne peux pas répondre tout de suite à leurs demandes et ce que je bien foutre au juste. Alors, je les colle devant Disney +. Je capitule. Ouais, je me dis que ça doit être ça, télétravailler. Foutre la télé, et travailler. En toute culpabilité.

Une réflexion au sujet de « Le « télétravail » »

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