Ces gens qui trouvent stylé d’arriver à l’arrache à l’aéroport

« Il est à quelle heure, l’avion ? »

Quand on part en vacances, et alors qu’on a éventré la moitié de son placard au milieu du salon, réussi à réunir des couples de chaussettes en nombre suffisant, enfermé des monceaux de produits de beauté dans des ziplocs au futur bien sombre, vient fatalement le sujet du départ. Le vrai. Celui qui se fait bien souvent à cinq du mat, après une nuit d’angoisse passée à rêver, en sueur, que pour la première fois de notre existence le réveil n’a pas sonné, et que les enfants se sont réveillés à midi.

Et là il y a deux écoles.

– La première, la mienne. Celle des gens qui aiment aller à l’aéroport, lieu qu’ils considèrent comme une première étape de villégiature fort agréable. Qui adorent trainasser au Relay H pour acheter des monceaux de revues improbables, des Maltesers et des best-sellers qui pèsent un âne mort, s’attabler au Starbucks avant même d’avoir passé la sécurité, faire du lèche-vitrines à la pharmacie, acheter à prix d’or des produits de beauté Clarins et du maquillage Chanel, de la vodka en bouteille de 5 litres, des cartouches de clopes par nostalgie et parce que c’est moins cher, du parfum parce que décoller c’est un peu changer de vie, et puis faire pipi aussi parce qu’il faut bien évacuer le mocha grande à 6,80 euros. Bref il y a donc l’école de ceux qui ont besoin de quatre grosses heures pré-embarquement pour se sentir BIEN. Et puis aussi parce qu’on ne sait JAMAIS ce qui peut arriver. Un arbre en travers de l’autoroute, le taxi qui tombe en panne d’essence, qu’on se soit trompé d’aéroport (« Roissy, c’est bien Charles de Gaulles ? T’es sûr ? Hein ?? ») ou un changement d’heure dans la nuit duquel on n’ait pas été avisé.

– Et puis il y a l’autre « école » (enfin « école »…), celle de mon mec. Soit celle des gens qui disent, hyper fiers : « L’avion est à 10h20 ? Pfff, partons à 8h45, on sera large ». Et qui se moquent ouvertement de vous lorsque vous écarquillez des yeux, au bord de l’apoplexie devant tant de nonchalance temporelle crasse. Et la personne de cette « école » de vous rétorquer chaque fois : « Mais, on a déjà enregistré ! On peut arriver jusqu’à 9h27, on ne va quand même pas partir trois heures avant. » Comme si ne pas flirter avec cet irrémédiable danger qui clignote – avion / raté / avion / raté / vacances / annulées / billets / repayer – avait quelque chose d’un peu ridicule, mémère. Et le petit rire énervant qui subsiste tout le long du voyage en taxi alors que je suis cramponnée à mon sac à main, les mains moites, fixant le temps qui court (couhouhouuurt) sur le cadran de la montre, sous les euros qui s’entassent au compteur, et que j’imagine les autres passagers, sereins, heureux entre covoyageurs de la même espèce, prenant joyeusement place en salle d’embarquement alors que notre véhicule s’immobilise dans un bouchon impromptu et que je me visualise sortant en hurlant avec ma valise à roulettes pour faire les derniers kilomètres en courant sur la bande d’arrêt d’urgence.

Chez nous, on fait en gros une fois sur deux. Une fois avec « mes » horaires (comme on dit « ton » restau à celui qui a réservé dans un endroit qui s’avère dégueu comme s’il était en cuisine), une fois avec « les siens ». Ce matin, je me suis laissée porter, bien décidée à ne pas regarder ma montre, tant pis, on le raterait, on n’avait pas de correspondance. La bagnole s’est immobilisée dans une grosse chaine de taxis affolés. « Ca va, il nous reste douze minutes pour déposer nos bagages, on est enregistrés », a dit crânement mon mec, une goutte de sueur perlant discrètement sur son front. Au dépose-bagages automatique auquel personne ne comprend rien ni où on scanne ces foutues immense étiquettes à code-barre, ça se bousculait sévère. Ca a pris une plombe. Et puis on a vu la queue en serpentins interminables à la sécurité, et ses centaines de voyageurs partis en avance derrière lesquels il a bien fallu patienter, avec notre avion dont le pilote avait certainement déjà mis le contact (« vroum vroummmm, tout le monde est là ? »). Mon cœur s’est arrêté, ma respiration s’est bloquée, mon ventre s’est noué. A quelques mètres des portiques, mon mec a dit : « merde, l’avion ferme ses portes dans 4 minutes ». Alors, on a dû passer devant tout le monde (la honte), balancer sur le tapis l’ordi, nos sacs, les lunettes et tout le tintouin, attendre que la douane comprenne que les talkie-walkies de mon fils ne servaient pas à fomenter un terrible attentat, fourrer n’importe comment les affaires dans nos sacs éventrés et puis courir, courir dans les allées de l’aéroport, regarder avec tristesse le Duty-Free clignoter, cracher nos poumons en cherchant la porte D66 et arriver, enfin, devant le comptoir pas encore ouvert parce que l’avion avait du retard. Et alors mon mec m’a regardé avec son sourire énervant et il m’a dit :

« Tu vois, c’était pas la peine de se presser. »

 

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Ma summer booklist 2019

Comme je reçois pas mal de livres, et que j’en lis aussi beaucoup (trop peu à mon goût, parce que je lis malheureusement hyyyyper lentement), mon entourage me demande souvent des conseils de lecture pour l’été. J’ai donc décidé de consigner ici une petite playlivres de l’été 2019 absolument subjective et basée sur mes goûts personnels, pour celles et ceux qui seraient perdus dans les méandres des librairies de bords de plage, et pas forcément enclins à ne fourrer dans leur panier d’osier que les best-sellers du moment. Allez, c’est parti :

Camilla Lackberg, « La Cage dorée »

Ok, celui-ci fait partie des meilleures ventes, sa couverture est hideuse et son titre bidon mais il vaut vraiment le coup. Je n’avais, honte à moi, jamais lu la romancière à succès suédoise, dont les livres à couverture noire de chez Actes Sud avaient pourtant souvent croisé mon regard. Personnage féminin ultra badass et attachante, scènes de sexe bien troussées, enquête haletante, héros pervers et intrigue à tiroirs, « La Cage dorée » coche pas mal de cases du kiff estival. On entre dedans facilement, et surtout on ne peut rapidement plus le lâcher. La super nouvelle, c’est qu’il s’agit du premier tome d’une nouvelle série enclenchée par l’auteure. La seconde c’est qu’en attendant et si on ne les a pas lus, on peut comme moi se plonger dans toute l’œuvre offerte par cette prolixe romancière venue de Fjällbacka.

Pierre Lemaître, « Robe de marié » 

L’auteur des sublimes « Couleurs de l’incendie » et d’ « Au revoir là-haut » (Goncourt 2013) est aussi celui de polars exceptionnels. Celui-ci était tombé entre mes mains par hasard l’été dernier et m’a marqué à jamais pour son machiavélisme, sa construction parfaite, son personnage principal sublimement incarné.

Agathe Ruga, « Sous le soleil de mes cheveux blonds »

Premier roman de l’auteure, également booktubeuse influente, j’ai adoré cette histoire de chagrin d’amitié. J’avais écrit pour le Elle une critique que vous pouvez trouver ici.

« Les victorieuses », de Laetitia Colombani 

Il y a deux ans, on a tous lus La Tresse affalés sur nos paréos, et balancé du sable entre les pages de ce joli roman qu’on n’a pas lâché. Good news, l’auteure a sorti son second, moins inoubliable mais fort honnête et parfait pour les paresseux car court et tout aussi attrape-lecteur que le premier.

« Les gratitudes » de Delphine de Vigan

Moins récent mais incontournable pour qui n’a pas eu le temps de lire le dernier de la meilleure romancière française du moment (avis subjectif et personnel mais totalement assumé). Un sujet pas facile et « à la mode » ici traité avec la délicatesse de l’orfèvre Vigan : de la dentelle d’émotion.

« Les Actes », de Cécile Guidot

Pas encore lu mais prochain sur ma PAL, dont le pitch ne peut que plaire aux amoureux de sagas estivales. Un roman à la « Dix pour cent » (la série) mais situé dans une étude de notaires, lieu ô combien boring de prime abord, mais si croustillant si on prend conscience que c’est là que se trament et se nouent les histoires de divorces, d’héritages, d’enfants adultérins révélés, de testaments secrets, bref de secrets de famille comme on les aime quand ils ne nous concernent pas. En plus, ce sera une trilogie, une bonne raison de voir si on aime ce tome 1 et si on peut ajouter un item à la courte liste de choses qui nous pousseront à nous réjouir de la rentrée.

Je pourrais en ajouter plein, évidemment. Ceux que l’on relit chaque été, Bonjour tristesse, La Chamade, Le lit défait (un de mes titres préférés), A demain Sylvie, Autant en emporte le vent (je vous jure, ça se relit très bien, la terre rouuuuge de Tara). Ceux qui sont obvious, Sérotonine, ne serait-ce que pour voir si on l’aime ou si on le déteste, la tiédeur de réception n’étant manifestement pas propre à Houellebecq. La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné, parce que c’était indéniablement le livre de l’année. Ceux qu’on nous conseille depuis des mois, des années, mais qu’on n’ouvre pas comme un sale gosse qu’on pousserait à jouer avec des enfants d’amis « parce qu’ils ont ton âge, tu vas les adorer » : Petit pays de Gael Faye, le dernier Olivier Norek, Une éducation de Tara Westover, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu (Goncourt 2018), L’Art de perdre, d’Alice Zeniter. Ah, et puis vous pouvez lire le mien, aussi. Allez, bel été à vous. Prêts ? Lisez !

Le défi #FaceApp, si LOL ?

Si vous trainez sur les réseaux sociaux, vous n’avez pas pu passer à côté de ce nouveau phénomène trop LOL qui consiste à poster une photo de soi vieux. L’appli Face App, si elle existe depuis plusieurs mois, a réellement décollé il y a peu et depuis tout emporté sur son passage.

Le concept ? Prendre en photo son visage, puis cliquer sur l’icône « vieux » pour avoir une idée de son aspect des décennies plus tard. Poches sous les yeux, dégringolage des tissus, tâches, raréfaction des cheveux devenus gris et filasses, rien n’est épargné au sujet qui se retrouve face à son double du futur en quelques secondes avec un résultat bluffant. Car c’est bien ce qui agite les utilisateurs enthousiastes, le réalisme délirant de l’appli star qui propose aussi de découvrir son visage rajeuni, lequel ressemble tant à celui qu’on était qu’on ne peut alors douter de la fiabilité du vieillard goguenard apparu sur l’écran.

Dans nos soirées d’été, le sujet arrive rapidement sur le tapis, alors que les premiers smartphones surgissent. « Allez, c’est marrant, fais-le toi ! » Et qu’on se compare en poussant des petits cris effarés. « Ouah, t’as pris cher ! », « Franchement, tu t’en sors bien ! », « Regarde je suis atroce !! ». Les mecs adorent, et comparent déjà les ravages d’un temps pas encore passé. Les filles rechignent ou calculent déjà si elles préfèrent ressembler à ça ou à Madonna. On se shoote, on se reshoote en fronçant les sourcils, en levant le menton, en retirant sa chemise (« le rose, ça me vieillit, j’te jure ! reprends-moi ! ») ou en gonflant les joues. On propose de prendre ses parties génitales en photo pour envisager le futur de sa bite, ou la tarte sur la table, qui sait ce que ça pourrait donner ?

Bref, on s’éclate à sauter les années, la peur au ventre mais surtout avec la consolation de se dire que tout ça c’est « pour de faux », que pour l’instant on n’est encore pas si mal, hein ? Comme si se voir ridé était le grand frisson du moment, la frayeur nocturne qui s’en va au petit matin, le « non mais imagiiine » des enfants hilares, le petit film d’horreur qu’on se mate en loosedé avant de se lover avec bonheur dans la normalité retrouvée de notre petite vie confortable.

Mais qu’est-ce que ça traduit de notre rapport à la vieillesse, finalement ? Toujours ce rejet non avoué d’avancer dans le temps, lorsque le dégoût non dissimulé des visages abimés est chaque jour plus présent, dans un époque du paraître, du selfie et du filtre Insta qui boute hors du sérail la vie qui passe. Schizophrénie totale, toutefois. Unetelle aurait « succombé à la chirurgie esthétique », honte à elle qui n’accepterait pas les marques d’une existence sur sa jeunesse envolée. Telle autre aurait « pris cher non mais t’as vu ? Elle est tellement tapée, faut qu’elle se cache ». Alors quoi, tout le monde a tout faux ?

Autrefois ou dans d’autres sociétés lointaines et sages, les anciens étaient respectés et choyés pour leur expérience, interrogé par les plus jeunes sur ce chemin d’une vie qu’ils avaient parcouru, acceptant alors d’être ici et maintenant en cette étape du périple parce que leur âge inscrit sur leur visage ne faisait pas d’eux des phénomènes de foires, des Elephant mans de flux Instagram.

Il paraîtrait par ailleurs que l’appli goberait nos données personnelles, afin notamment d’enrichir les bases de reconnaissance faciale du monde entier grâce à nos sourires édentés épouvantés. Allez, assez rigolé. Si péché d’âgisme n’est pour l’heure pas mortel, il pourrait devenir un poison lorsque le retrait de filtre ne sera plus possible, et que le vieillard goguenard sera bel et bien là dans le miroir à nous lbesrver, bien amer d’avoir été le cauchemar de son double du passé.

Les filles myopes qui ne mettent pas leurs lunettes

J’ai longtemps cru que j’étais seule et puis non, récemment, j’ai échangé sur Twitter avec d’autres folles dans mon cas : des filles qui, depuis leur plus tendre enfance et puis durant des décennies, ont fait le choix coquet et chelou de traverser le monde dans un brouillard épais quitte à vivre une existence absolument en marge de celle du reste de la planète.

Quand elle est petite, une fille myope ne sait pas encore qu’elle l’est. Elle plisse les yeux, elle ne voit pas forcément bien le tableau ni les sous-titres, trouvent que mamie a une peau de bébé et que le papier peint de sa chambre est nickel jusqu’au jour où, comme moi, elle se jette à la sortie de l’école dans les bras d’un grand monsieur blond en le prenant pour sa mère, une femme à carré foncé…

Hyper heureuse, la fille myope acquiert alors enfin des lunettes à verre épais, son rêve de toujours comme pas mal de crétins de primaire qui fantasment sur des béquilles ou des appareils dentaires à palais baveux parce qu’on est vraiment con quand on a huit ans.

Et puis, arrivée au collège, la fille myope se rend brutalement compte que les filles à lunettes ont vachement moins de succès que les bombasses à jogging Compagnie de Californie qui arrivent par ailleurs super bien à appliquer leur eye-liner Agnès B. Et c’est LÀ que le fille myope décide de ne plus porter ses binocles amochissantes (non non, ne dites pas « c’est super mignon une fille à lunettes », sachez que les verres de myopes font des yeux tout PETITS) qu’en cas d’ultime obligation, et de passer le reste de sa vie confortablement lovée dans son handicap.

Vingt-cinq ans plus tard, ça donne une meuf qui :

  • pense qu’elle a exactement la même tête qu’à quinze ans, parce que ses yeux ne font pas le focus dans le miroir
  • pense qu’elle est hyper bien maquillée alors que son fond de teint fait du tie and dye sur son visage buriné
  • ne reconnaît personne à l’école, ne répond aux « bonjour » courroucés dans la rue que des plombes plus tard, passe pour une grosse connasse qui se la pète alors qu’il faut bien imaginer qu’elle prend déjà des risques en traversant la rue avec la visibilité d’un skieur en haut d’un ravin un jour de tempête et sans masque
  • passe pour une grosse connasse qui se la pète parce qu’elle porte des lunettes de soleil de février à octobre, parce que ce sont des soleil/vue
  • passe un spectacle entier à prendre en photo un enfant qui n’est pas le sien (« tu me montres les vidéos, maman » euh…)
  • fait un grand sourire le matin à un « papa de l’école » et se rend compte que c’est un total inconnu qui n’a même pas daigné répondre à son avance égrillarde
  • n’arrivera jamais à apprendre un enchainement de mouvements au yoga / à la zumba / à la salsa parce que dans le miroir, elle ne voit qu’une silhouette floue (la sienne ? who knows…) qui s’agite et tourne en sens inverse des autres
  • n’a toujours pas compris Usual Suspect parce qu’elle l’a vu en VO avec le premier mec à qui elle a roulé une pelle, et qu’en plus d’être miro elle est nulle en anglais (Keizeur Sozeyyy)
  • sursaute, voire hurle en croyant voir passer un rat au restau alors que c’est le reflet d’une poussette dans une vitrine
  • sursaute voire hurle en croyant voir une énorme araignée sur son pull alors que c’est un mouton de poussière/un cheveux/rien
  • peut tout à fait se barrer tranquille avec le caddie d’autrui au supermarché
  • peut tout à fait se barrer tranquille avec le gamin d’autrui au cours de ski (quelle idée de porter des casques en 2019)
  • trouve pas mal du tout une immense proportion de la gent masculine, même les grumelés, ceux qui ont des sourcils avec lesquels on pourrait faire des tresses, des poils dans les oreilles ou la raie du plombier apparente (ah booon ? j’ai pas vu)
  • peut croiser Madonna ay Carrefour Market sans lui adresser un regard
  • sourit bêtement quand quelqu’un lui fait coucou (on sait jamais, cf. les problèmes à l’école), puis répond au coucou avant de se rendre compte que c’était à la personne derrière elle qu’on faisait coucou…
  • sursaute en découvrant un cadavre étendu dans son salon, qui n’est en fait qu’une pile de linge sale
  • donne la main à un inconnu dans une foule, se frotte amoureusement contre son épaule, avant de se rendre compte que son mec est derrière elle (merde, mais à qui est cette main molle et chaude ?)
  • dit tout le temps « je vois pas, d’ici »
  • a toujours l’air d’être là sans être là, ou de penser à quelque chose d’hyper profond
  • n’entend parfois pas non plus très bien parce qu’elle ne voit pas les lèvres s’agiter
  • a peur de rentrer dans un restaurant
  • a peur de rentrer dans toute salle où elle va devoir identifier une personne avec laquelle elle a rendez-vous
  • ne peut pas choisir de plat des les bistrots genre cool qui n’écrivent le menu que sur des ardoises minuscules et très lointaines
  • a peur de plisser les yeux parce qu’on lui a dit il y a longtemps que ça faisait des pattes d’oie (vous allez me dire, elle s’en fout, elle ne les voit pas)
  • suit le mauvais cortège à un enterrement
  • ne voit pas combien elle pèse sur la balance
  • ne voit donc pas non plus ses doigts de pied -> a souvent des pédicures de merde qu’elle pense tout à fait passables
  • ne voit pas non plus les détails sur ses enfants -> a souvent des enfants tâchés / avec des ongles très longs / des crottes d’œil

Et vous me direz, bien sûr, mais POURQUOI cette fameuse femme ne met pas ses lunettes, maintenant qu’elle a trouvé un mec ? Ou pourquoi ne porte-t-elle pas de lentilles / ne se fait-elle pas opérer… ? Eh bien parce que malgré tous ces petits désagréments de la vie qui n’en sont pas forcément tous, évoluer en brouillard épais est probablement devenu pour elle une habitude, un statement, un way of life comme on dit dans les magazines féminins. Parce qu’elle ne voit pas vieillir son entourage plus qu’elle-même ou la peinture de son apparte, parce qu’elle se marre bien quand même avec toutes ces anecdotes auxquelles sa famille commence à être habituée, parce qu’il est bien possible qu’après toutes ces années de purée de pois, sa personnalité-même ait été formatée par ce handicap non corrigé, et que c’est peut-être bien comme ça.

Et puis parce que vous avez déjà essayé de retrouver vos lunettes en voyant aussi mal ? « Quelqu’unnnnn a vu mes luneeeeeettes ??? »

Bha voilà.

Les goûters d’anniversaire

Aujourd’hui je marchais avec mes fils dans la rue et je leur expliquais combien les moments de bonheur passaient vite et combien, dans le sens inverse, les moments pénibles  passaient lennntement. Pressée de questions, il a fallu que je trouve un exemple desdits moments pénibles. « Genre quoi, maman ? Hein ? » Et là… horreur, je me suis entendue répondre : « BHA, les goûters d’anniversaire, par exemple ! Ca passe hyyyyyyper lentement ! » Double regard interloqué de gens qui n’ont pas la même échelle de valeur (et auraient pour leur part certainement évoqué une séance shopping de eux enfermés avec moi dans une cabine surchauffée, ensevelis sous des fringues trop petites et une mère excédée par ses fesses molles).

Mais oui, pour moi, la quintessence du moment relou, outre le frottis, le détartrage ou l’épilation de l’arrière des cuisses, c’est le goûter d’enfants.

Attention j’adore mes enfants et leur faire plaisir reste ma priorité absolue dans la vie donc je m’y colle, hein, je fais les choses bien. Mais depuis le temps que j’ai essayé toutes les options, je sais… que c’est TOUJOURS l’enfer.

A commencer par l’envoi des cartons, toujours les mêmes dégotés chez Hema depuis dix ans que le DA n’a jamais cherché à changer sa créa. Et puis ensuite l’attente des réponses pour savoir combien de minuscules individus bien veneres tu vas recevoir à domicile. Réponses que tu reçois au compte-goutte, entre les cartons égarés dans les sacs, bien écrasés sous les gâteaux, ou les darons « étourdis » qui pensent que t’as balancé ton 06 juste pour décorer et que tu dois relancer comme si VRAIMENT tu cherchais à recevoir un maximum d’invités à ta petite sauterie.

Et puis ce jour qui arrive, angoissant, énorme point noir dans ta semaine déjà éreintante. Et THE question, surtout si tu as eu le malheur d’avoir eu des bébés d’hiver : qu’est-ce qu’on va faire pendant TROIS HEURES, enfermés à dix personnes dont la grosse moitié ne sait pas faire caca seul, en huis-clos dans un appartement aux murs encore blancs, en ce long dimanche de pluie ? Deux périodes viendront répondre à cette question : la « pré-sept ans », où si les enfants sont peu autonomes, potentiellement angoissés, sales et impatients, ils répondront plutôt positivement à tes propositions. Et l’ère post-petite enfance où le pré-ado et ses amis crieront son ennnnnui si nulle console, laser game, bowling ou mur d’escalade n’est prévu au programme. Le premier groupe, lui, enchainera dans une cacophonie déconcertant le maquillage (« Nan, pas un papillon c’est pour les filles ! »), les sculptures sur ballon en forme d’épée qui ressemblent à des bites, les marionnettes (« Non, les enfants, on ne fait pas tomber le théâtre ! »), les un-deux-trois-soleil (« il a triché ! ») et autres jeux de la cuillère (« Il a triché ! »), les coloriages (« j’m’ennuie ! »), les chaises musicales (« aiiiiie il s’est assis sur mouaaaa ! »), la pêche à la ligne (« Pourquoi j’ai pas eu la balle rebondissante, moi ? »), la mise à sac de caisse à jouet (et donc de chambre) avant le cérémonial du gâteau-bougies et enfin l’incontournable pinata dont le contenu achèvera de rendre fous ces Gremlins chauffés à blanc devenus alors absolument incontrôlables, même par un professionnel du genre déguisé en Pirate ou en Reine des neige auquel tu auras filé la moitié de votre salaire pour assurer l’animation.

Quant au second groupe, bien moins incontinent mais plus exigeant, il t’aura fait parcourir la ville entière pour rejoindre son lieu d’ébroue, te faisant subir ses conversations absolument imbittables tournant autour d’obscurs auras de Kaio, de Vegeta plus ou moins forts que les Sayan (« supa crew les enfants ? Non non, rien… »), de Pokemon et autres récits obscurs et alambiqués de parties de handball ou de trucs chelous appris en classe, qui te fileront le coup de vieux de la décennie, toi pauvre accompagnateur scolaire de jour férié, lesté de tes gros sac Franprix rempli de victuailles que tu déballeras dans un parc près du bowling, abattu et encerclé par la joyeuse bande redevenue alors aussi indomptable que les kids précédemment évoqués.

Et pourtant, malgré l’immense fatigue qui vous envahira ton mec et toi le soir venu, le ventre lesté des bonbons acides qui vous auront rongé les organes, et la tête vrillée par le champagne que vous aurez proposé aux parents fringants venus rechercher leur bruyante progéniture, tu repenseras avec tendresse à ces moments d’enfance qui s’enfuient si vite, et avec effroi aux soirées alcoolisées pas si lointaines qui attendent votre appartement finalement sorti indemne de ces free partys hardcore mais somme toute tellement cute.

Les filles de l’hiver et les filles de l’été

Les températures grimpent et les silhouettes s’effeuillent peu à peu. En ce vrai jour de l’été (et des musiciens plus ou moins bien inspirés de se caler sous vos fenêtres), toute une partie de la population féminine, dont je ne fais pas partie, se réjouit de pouvoir troquer sa garde-robe hivernale pour d’affriolants décolletés, de divines robes fluides ou charmants petits shorts, baladant leur élégante silhouette caramel en milieu urbain.

Peut-on néanmoins avoir une pensée pour la seconde catégorie, dont je fais donc partie, qui entame là des semaines de désespoirs matinaux devant son dressing, rêvant devant les looks sublimes des pubs de magazines, s’imaginant elles aussi déambulant en débardeur micro-jupette les cheveux au vent, la peau tannée par un soleil bienveillant, avant de se rendre à l’évidence : cette saison n’est pas pour elle. Car oui, il y a selon moi deux typologies de filles : celles de l’hiver et celles de l’été.

Les filles de l’été ont des cheveux lisses qui ondulent joliment au contact du sel et du vent, au lieu de former une abominable petite boule sèche et frisottée au moindre coup de chaud. Les filles de l’été, ont des seins rebondis entre lesquels même la sueur est appétissante, et pas des plaques bleuo-rosacées qui se placent un peu partout sur leur poitrail-vampire épouvanté par tant de lumière (« houlalaaa qu’est-ce qui se paaaasse éteignez la lumière ! »). Non, les filles de l’été ont une peau à la carnation uniforme et mate, qui planque les imperfections rendues en revanche ultra visibles par la transparence incongrue de l’épiderme des novembrettes. Elles peuvent passer en 24 heures du jean-sous-pull synthétique au short-body sans même une marque d’élastique de chaussette aux chevilles, semblent épilées et manucurées de partout pour l’éternité, quand leurs homologues lutteront vaillamment deux mois durant pour tolérer leur triste enveloppe perdue dans des tissus fleuris aussi en phase avec leur blancheur qu’un riz cantonais et une escalope milanaise. Oui, nous filles de l’hiver avons souvent l’air d’un saucisson lyonnais recouvert d’un chiffon trop vif.

Les filles de l’été, elles, ont de beaux pieds rondelets sublimés par de jolis cuirs et des bracelets de cheville qui, sur celles de l’hiver, pousseraient à leur demander si elles n’ont pas zappé d’enlever leur clé de vestiaire de piscine municipale. Les filles de l’été plongent dans l’eau comme des sirènes, éclaboussent en sortant l’assemblée avec leur chevelure trempée gouttant gracieusement sur leurs épaules (« Pacifiiique, force anis ! »), les chapeaux de paille leur donnent des airs mutins et leurs rare coups de soleil se muent en adorables tâches de rousseur éparpillées sur les ailes de leurs nez.

Nous, filles de l’hiver, on a toutes connu ces stars des colonies, ces bombasses du kids club qui, telles des papillons de lumièèèère, prennent une ampleur désarçonnante et imprévue sous les projecteurs estivaux. Faisons le dos ronds, sœurs de l’hiver, car reviendra bien le temps où nos brushings bien figés par les souffles glaciaux des jours brefs referont leur petit effet. Où notre pâleur protégée à la SPF 50+ retrouvera sa place sur ce petit pull marine qui la met en valeur, épousant à merveille notre silhouette transcendée par notre jean préféré, celui-là même qui nous a été refusé tout l’été. Pendant ce temps, les Grâces du club Mickey repenseront tristement à leur bronzage des heures passées, reniflant à leur tour devant un dressing qui se dérobe et semble subitement ne plus rien contenir de portable. Chacune son tour.

Bon, en attendant, je ne sais toujours pas quoi mettre aujourd’hui.

Les gens qui « ont arrêté de fumer »

Dans les années 90, tout le monde fumait. Du soir au matin, on restait solidement amarré à son paquet de 25, allumant allègrement et sans culpabilité clope sur clope, au réveil (la tête dans le cendars) avant même le café, au boulot en crapotant avec son unique coburelier en mode bocal, au dej, entre chaque plat, éteignant certaines à même la bavette à l’échalote, et puis évidemment à l’apéro et bien plus tard dans la soirée, accélérant le rythme en sprint final jusqu’au coucher (rhaaa, ça fait du bien !). Mais ça, c’était avant, bien sûr. Avant l’interdiction de cloper dans les bars, dans les trains, sur les quais de gare et même chez les autres qui vous ont progressivement invité à vous les peler sur le balcon si vous souhaitiez continuer à imposer votre habitude d’antan aux autres qui, eux, lâchaient un à un le navire nicotinier pour une vie saine, familiale et no-glu.

Aujourd’hui, tout le monde ou presque a quitté les rangs, préférant pour beaucoup téter grotesquement d’étranges bangs à la fumée sucrée, fiers d’annoncer entre deux taffes radioactives à l’assemblée médusée : « Moi, j’ai arrêté ! ».

Si bien qu’est progressivement né en soirée un étrange ballet de repentis affamés, rôdant comme des vautours autour des derniers adeptes de la bonne vieille clope à filtre.

Vendredi soir, alors que je discutais avec une copine vraie clopeuse qui n’emmerdait personne, fumant tranquillou au centre des clopeurs anonymes, je les ai vus rappliquer. Les uns après les autres, par l’odeur alléchés, ces sevrés du tabac postant crânement sur Instagram leurs exploits marathoniens et leurs assiettes arc-en-ciel. Oui je les ai vus s’approcher poumons à terre et le regard suppliant : « Dis… pardon, tu parlais hihi. Non, excuse-moi. Il est à toi, le paquet ? Ah. Euh… Je pourrais t’en prendre une ? Merci hihi. Noooon, j’ai arrêté mais bon… une de temps en temps. Tu continues, toi ? Tu devrais pas. ». Un, puis deux, puis cinq grands gaillards assumant pleinement d’aspirer comme des maboules sur une Vogue incongrue, puis de revenir supplier comme des enfants à quarante berges parce qu’évidemment une première entraîne une seconde, pour la simple satisfaction de se dire que oui, ils ont ARRÊTÉ du FU-MER, Madame !

Le lendemain, je savais qu’ils oublieraient leur méfait parce que paquet pas acheté n’est pas paquet fumé, et que taxer par-ci par-là, c’est comme baiser à Vegas, ça compte pas.

Ajoutez à cela les non fumeurs qui trouvent ça hyper rigolo d’essayer, le fumeur de roulés qui s’en ferait bien une vraie, celui qui ne trouve plus son paquet mais vous la rend bien sûr dès qu’il met la main dessus, et ceux qui ne demandent même plus parce qu’à cette heure-ci pfiou on n’en est plus là, imaginez l’état du paquet de ma copine en mode machine à distribuer gentiment des récréations à 10 euros la Malbak…

Alors, je me suis demandé si tout ça n’avait pas un rapport avec le fait de commander une salade tout en boulottant l’intégralité de l’assiette de frites de son mec au restau (« ça compte pas ! »), ou d’acheter des pompes hors de prix sous prétexte qu’elles étaient à 50% (« j’ai gagné 300 balles ! »). Ouais, avec le concept du « ça compte pas » dont on définit seul les contours, bien en phase avec notre conscience.

J’aurais voulu leur demander, mais les « anciens fumeurs » avaient tous décampé pendant que ma copine extrayait péniblement sa dernière clope sauvée des eaux (ou plutôt des cocktails) et que s’envolaient sur la piste les derniers volutes aériens de leur passé.

Aujourd’hui, une étude est tombée, annonçant que 600 000 fumeurs quotidiens avaient arrêté au premier semestre 2018. Je me suis dit que ça allait lui en faire, des clopes à acheter, à ma copine.