Les filles myopes qui ne mettent pas leurs lunettes

J’ai longtemps cru que j’étais seule et puis non, récemment, j’ai échangé sur Twitter avec d’autres folles dans mon cas : des filles qui, depuis leur plus tendre enfance et puis durant des décennies, ont fait le choix coquet et chelou de traverser le monde dans un brouillard épais quitte à vivre une existence absolument en marge de celle du reste de la planète.

Quand elle est petite, une fille myope ne sait pas encore qu’elle l’est. Elle plisse les yeux, elle ne voit pas forcément bien le tableau ni les sous-titres, trouvent que mamie a une peau de bébé et que le papier peint de sa chambre est nickel jusqu’au jour où, comme moi, elle se jette à la sortie de l’école dans les bras d’un grand monsieur blond en le prenant pour sa mère, une femme à carré foncé…

Hyper heureuse, la fille myope acquiert alors enfin des lunettes à verre épais, son rêve de toujours comme pas mal de crétins de primaire qui fantasment sur des béquilles ou des appareils dentaires à palais baveux parce qu’on est vraiment con quand on a huit ans.

Et puis, arrivée au collège, la fille myope se rend brutalement compte que les filles à lunettes ont vachement moins de succès que les bombasses à jogging Compagnie de Californie qui arrivent par ailleurs super bien à appliquer leur eye-liner Agnès B. Et c’est LÀ que le fille myope décide de ne plus porter ses binocles amochissantes (non non, ne dites pas « c’est super mignon une fille à lunettes », sachez que les verres de myopes font des yeux tout PETITS) qu’en cas d’ultime obligation, et de passer le reste de sa vie confortablement lovée dans son handicap.

Vingt-cinq ans plus tard, ça donne une meuf qui :

  • pense qu’elle a exactement la même tête qu’à quinze ans, parce que ses yeux ne font pas le focus dans le miroir
  • pense qu’elle est hyper bien maquillée alors que son fond de teint fait du tie and dye sur son visage buriné
  • ne reconnaît personne à l’école, ne répond aux « bonjour » courroucés dans la rue que des plombes plus tard, passe pour une grosse connasse qui se la pète alors qu’il faut bien imaginer qu’elle prend déjà des risques en traversant la rue avec la visibilité d’un skieur en haut d’un ravin un jour de tempête et sans masque
  • passe pour une grosse connasse qui se la pète parce qu’elle porte des lunettes de soleil de février à octobre, parce que ce sont des soleil/vue
  • passe un spectacle entier à prendre en photo un enfant qui n’est pas le sien (« tu me montres les vidéos, maman » euh…)
  • fait un grand sourire le matin à un « papa de l’école » et se rend compte que c’est un total inconnu qui n’a même pas daigné répondre à son avance égrillarde
  • n’arrivera jamais à apprendre un enchainement de mouvements au yoga / à la zumba / à la salsa parce que dans le miroir, elle ne voit qu’une silhouette floue (la sienne ? who knows…) qui s’agite et tourne en sens inverse des autres
  • n’a toujours pas compris Usual Suspect parce qu’elle l’a vu en VO avec le premier mec à qui elle a roulé une pelle, et qu’en plus d’être miro elle est nulle en anglais (Keizeur Sozeyyy)
  • sursaute, voire hurle en croyant voir passer un rat au restau alors que c’est le reflet d’une poussette dans une vitrine
  • sursaute voire hurle en croyant voir une énorme araignée sur son pull alors que c’est un mouton de poussière/un cheveux/rien
  • peut tout à fait se barrer tranquille avec le caddie d’autrui au supermarché
  • peut tout à fait se barrer tranquille avec le gamin d’autrui au cours de ski (quelle idée de porter des casques en 2019)
  • trouve pas mal du tout une immense proportion de la gent masculine, même les grumelés, ceux qui ont des sourcils avec lesquels on pourrait faire des tresses, des poils dans les oreilles ou la raie du plombier apparente (ah booon ? j’ai pas vu)
  • peut croiser Madonna ay Carrefour Market sans lui adresser un regard
  • sourit bêtement quand quelqu’un lui fait coucou (on sait jamais, cf. les problèmes à l’école), puis répond au coucou avant de se rendre compte que c’était à la personne derrière elle qu’on faisait coucou…
  • sursaute en découvrant un cadavre étendu dans son salon, qui n’est en fait qu’une pile de linge sale
  • donne la main à un inconnu dans une foule, se frotte amoureusement contre son épaule, avant de se rendre compte que son mec est derrière elle (merde, mais à qui est cette main molle et chaude ?)
  • dit tout le temps « je vois pas, d’ici »
  • a toujours l’air d’être là sans être là, ou de penser à quelque chose d’hyper profond
  • n’entend parfois pas non plus très bien parce qu’elle ne voit pas les lèvres s’agiter
  • a peur de rentrer dans un restaurant
  • a peur de rentrer dans toute salle où elle va devoir identifier une personne avec laquelle elle a rendez-vous
  • ne peut pas choisir de plat des les bistrots genre cool qui n’écrivent le menu que sur des ardoises minuscules et très lointaines
  • a peur de plisser les yeux parce qu’on lui a dit il y a longtemps que ça faisait des pattes d’oie (vous allez me dire, elle s’en fout, elle ne les voit pas)
  • suit le mauvais cortège à un enterrement
  • ne voit pas combien elle pèse sur la balance
  • ne voit donc pas non plus ses doigts de pied -> a souvent des pédicures de merde qu’elle pense tout à fait passables
  • ne voit pas non plus les détails sur ses enfants -> a souvent des enfants tâchés / avec des ongles très longs / des crottes d’œil

Et vous me direz, bien sûr, mais POURQUOI cette fameuse femme ne met pas ses lunettes, maintenant qu’elle a trouvé un mec ? Ou pourquoi ne porte-t-elle pas de lentilles / ne se fait-elle pas opérer… ? Eh bien parce que malgré tous ces petits désagréments de la vie qui n’en sont pas forcément tous, évoluer en brouillard épais est probablement devenu pour elle une habitude, un statement, un way of life comme on dit dans les magazines féminins. Parce qu’elle ne voit pas vieillir son entourage plus qu’elle-même ou la peinture de son apparte, parce qu’elle se marre bien quand même avec toutes ces anecdotes auxquelles sa famille commence à être habituée, parce qu’il est bien possible qu’après toutes ces années de purée de pois, sa personnalité-même ait été formatée par ce handicap non corrigé, et que c’est peut-être bien comme ça.

Et puis parce que vous avez déjà essayé de retrouver vos lunettes en voyant aussi mal ? « Quelqu’unnnnn a vu mes luneeeeeettes ??? »

Bha voilà.

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Les goûters d’anniversaire

Aujourd’hui je marchais avec mes fils dans la rue et je leur expliquais combien les moments de bonheur passaient vite et combien, dans le sens inverse, les moments pénibles  passaient lennntement. Pressée de questions, il a fallu que je trouve un exemple desdits moments pénibles. « Genre quoi, maman ? Hein ? » Et là… horreur, je me suis entendue répondre : « BHA, les goûters d’anniversaire, par exemple ! Ca passe hyyyyyyper lentement ! » Double regard interloqué de gens qui n’ont pas la même échelle de valeur (et auraient pour leur part certainement évoqué une séance shopping de eux enfermés avec moi dans une cabine surchauffée, ensevelis sous des fringues trop petites et une mère excédée par ses fesses molles).

Mais oui, pour moi, la quintessence du moment relou, outre le frottis, le détartrage ou l’épilation de l’arrière des cuisses, c’est le goûter d’enfants.

Attention j’adore mes enfants et leur faire plaisir reste ma priorité absolue dans la vie donc je m’y colle, hein, je fais les choses bien. Mais depuis le temps que j’ai essayé toutes les options, je sais… que c’est TOUJOURS l’enfer.

A commencer par l’envoi des cartons, toujours les mêmes dégotés chez Hema depuis dix ans que le DA n’a jamais cherché à changer sa créa. Et puis ensuite l’attente des réponses pour savoir combien de minuscules individus bien veneres tu vas recevoir à domicile. Réponses que tu reçois au compte-goutte, entre les cartons égarés dans les sacs, bien écrasés sous les gâteaux, ou les darons « étourdis » qui pensent que t’as balancé ton 06 juste pour décorer et que tu dois relancer comme si VRAIMENT tu cherchais à recevoir un maximum d’invités à ta petite sauterie.

Et puis ce jour qui arrive, angoissant, énorme point noir dans ta semaine déjà éreintante. Et THE question, surtout si tu as eu le malheur d’avoir eu des bébés d’hiver : qu’est-ce qu’on va faire pendant TROIS HEURES, enfermés à dix personnes dont la grosse moitié ne sait pas faire caca seul, en huis-clos dans un appartement aux murs encore blancs, en ce long dimanche de pluie ? Deux périodes viendront répondre à cette question : la « pré-sept ans », où si les enfants sont peu autonomes, potentiellement angoissés, sales et impatients, ils répondront plutôt positivement à tes propositions. Et l’ère post-petite enfance où le pré-ado et ses amis crieront son ennnnnui si nulle console, laser game, bowling ou mur d’escalade n’est prévu au programme. Le premier groupe, lui, enchainera dans une cacophonie déconcertant le maquillage (« Nan, pas un papillon c’est pour les filles ! »), les sculptures sur ballon en forme d’épée qui ressemblent à des bites, les marionnettes (« Non, les enfants, on ne fait pas tomber le théâtre ! »), les un-deux-trois-soleil (« il a triché ! ») et autres jeux de la cuillère (« Il a triché ! »), les coloriages (« j’m’ennuie ! »), les chaises musicales (« aiiiiie il s’est assis sur mouaaaa ! »), la pêche à la ligne (« Pourquoi j’ai pas eu la balle rebondissante, moi ? »), la mise à sac de caisse à jouet (et donc de chambre) avant le cérémonial du gâteau-bougies et enfin l’incontournable pinata dont le contenu achèvera de rendre fous ces Gremlins chauffés à blanc devenus alors absolument incontrôlables, même par un professionnel du genre déguisé en Pirate ou en Reine des neige auquel tu auras filé la moitié de votre salaire pour assurer l’animation.

Quant au second groupe, bien moins incontinent mais plus exigeant, il t’aura fait parcourir la ville entière pour rejoindre son lieu d’ébroue, te faisant subir ses conversations absolument imbittables tournant autour d’obscurs auras de Kaio, de Vegeta plus ou moins forts que les Sayan (« supa crew les enfants ? Non non, rien… »), de Pokemon et autres récits obscurs et alambiqués de parties de handball ou de trucs chelous appris en classe, qui te fileront le coup de vieux de la décennie, toi pauvre accompagnateur scolaire de jour férié, lesté de tes gros sac Franprix rempli de victuailles que tu déballeras dans un parc près du bowling, abattu et encerclé par la joyeuse bande redevenue alors aussi indomptable que les kids précédemment évoqués.

Et pourtant, malgré l’immense fatigue qui vous envahira ton mec et toi le soir venu, le ventre lesté des bonbons acides qui vous auront rongé les organes, et la tête vrillée par le champagne que vous aurez proposé aux parents fringants venus rechercher leur bruyante progéniture, tu repenseras avec tendresse à ces moments d’enfance qui s’enfuient si vite, et avec effroi aux soirées alcoolisées pas si lointaines qui attendent votre appartement finalement sorti indemne de ces free partys hardcore mais somme toute tellement cute.

Les filles de l’hiver et les filles de l’été

Les températures grimpent et les silhouettes s’effeuillent peu à peu. En ce vrai jour de l’été (et des musiciens plus ou moins bien inspirés de se caler sous vos fenêtres), toute une partie de la population féminine, dont je ne fais pas partie, se réjouit de pouvoir troquer sa garde-robe hivernale pour d’affriolants décolletés, de divines robes fluides ou charmants petits shorts, baladant leur élégante silhouette caramel en milieu urbain.

Peut-on néanmoins avoir une pensée pour la seconde catégorie, dont je fais donc partie, qui entame là des semaines de désespoirs matinaux devant son dressing, rêvant devant les looks sublimes des pubs de magazines, s’imaginant elles aussi déambulant en débardeur micro-jupette les cheveux au vent, la peau tannée par un soleil bienveillant, avant de se rendre à l’évidence : cette saison n’est pas pour elle. Car oui, il y a selon moi deux typologies de filles : celles de l’hiver et celles de l’été.

Les filles de l’été ont des cheveux lisses qui ondulent joliment au contact du sel et du vent, au lieu de former une abominable petite boule sèche et frisottée au moindre coup de chaud. Les filles de l’été, ont des seins rebondis entre lesquels même la sueur est appétissante, et pas des plaques bleuo-rosacées qui se placent un peu partout sur leur poitrail-vampire épouvanté par tant de lumière (« houlalaaa qu’est-ce qui se paaaasse éteignez la lumière ! »). Non, les filles de l’été ont une peau à la carnation uniforme et mate, qui planque les imperfections rendues en revanche ultra visibles par la transparence incongrue de l’épiderme des novembrettes. Elles peuvent passer en 24 heures du jean-sous-pull synthétique au short-body sans même une marque d’élastique de chaussette aux chevilles, semblent épilées et manucurées de partout pour l’éternité, quand leurs homologues lutteront vaillamment deux mois durant pour tolérer leur triste enveloppe perdue dans des tissus fleuris aussi en phase avec leur blancheur qu’un riz cantonais et une escalope milanaise. Oui, nous filles de l’hiver avons souvent l’air d’un saucisson lyonnais recouvert d’un chiffon trop vif.

Les filles de l’été, elles, ont de beaux pieds rondelets sublimés par de jolis cuirs et des bracelets de cheville qui, sur celles de l’hiver, pousseraient à leur demander si elles n’ont pas zappé d’enlever leur clé de vestiaire de piscine municipale. Les filles de l’été plongent dans l’eau comme des sirènes, éclaboussent en sortant l’assemblée avec leur chevelure trempée gouttant gracieusement sur leurs épaules (« Pacifiiique, force anis ! »), les chapeaux de paille leur donnent des airs mutins et leurs rare coups de soleil se muent en adorables tâches de rousseur éparpillées sur les ailes de leurs nez.

Nous, filles de l’hiver, on a toutes connu ces stars des colonies, ces bombasses du kids club qui, telles des papillons de lumièèèère, prennent une ampleur désarçonnante et imprévue sous les projecteurs estivaux. Faisons le dos ronds, sœurs de l’hiver, car reviendra bien le temps où nos brushings bien figés par les souffles glaciaux des jours brefs referont leur petit effet. Où notre pâleur protégée à la SPF 50+ retrouvera sa place sur ce petit pull marine qui la met en valeur, épousant à merveille notre silhouette transcendée par notre jean préféré, celui-là même qui nous a été refusé tout l’été. Pendant ce temps, les Grâces du club Mickey repenseront tristement à leur bronzage des heures passées, reniflant à leur tour devant un dressing qui se dérobe et semble subitement ne plus rien contenir de portable. Chacune son tour.

Bon, en attendant, je ne sais toujours pas quoi mettre aujourd’hui.

Les gens qui « ont arrêté de fumer »

Dans les années 90, tout le monde fumait. Du soir au matin, on restait solidement amarré à son paquet de 25, allumant allègrement et sans culpabilité clope sur clope, au réveil (la tête dans le cendars) avant même le café, au boulot en crapotant avec son unique coburelier en mode bocal, au dej, entre chaque plat, éteignant certaines à même la bavette à l’échalote, et puis évidemment à l’apéro et bien plus tard dans la soirée, accélérant le rythme en sprint final jusqu’au coucher (rhaaa, ça fait du bien !). Mais ça, c’était avant, bien sûr. Avant l’interdiction de cloper dans les bars, dans les trains, sur les quais de gare et même chez les autres qui vous ont progressivement invité à vous les peler sur le balcon si vous souhaitiez continuer à imposer votre habitude d’antan aux autres qui, eux, lâchaient un à un le navire nicotinier pour une vie saine, familiale et no-glu.

Aujourd’hui, tout le monde ou presque a quitté les rangs, préférant pour beaucoup téter grotesquement d’étranges bangs à la fumée sucrée, fiers d’annoncer entre deux taffes radioactives à l’assemblée médusée : « Moi, j’ai arrêté ! ».

Si bien qu’est progressivement né en soirée un étrange ballet de repentis affamés, rôdant comme des vautours autour des derniers adeptes de la bonne vieille clope à filtre.

Vendredi soir, alors que je discutais avec une copine vraie clopeuse qui n’emmerdait personne, fumant tranquillou au centre des clopeurs anonymes, je les ai vus rappliquer. Les uns après les autres, par l’odeur alléchés, ces sevrés du tabac postant crânement sur Instagram leurs exploits marathoniens et leurs assiettes arc-en-ciel. Oui je les ai vus s’approcher poumons à terre et le regard suppliant : « Dis… pardon, tu parlais hihi. Non, excuse-moi. Il est à toi, le paquet ? Ah. Euh… Je pourrais t’en prendre une ? Merci hihi. Noooon, j’ai arrêté mais bon… une de temps en temps. Tu continues, toi ? Tu devrais pas. ». Un, puis deux, puis cinq grands gaillards assumant pleinement d’aspirer comme des maboules sur une Vogue incongrue, puis de revenir supplier comme des enfants à quarante berges parce qu’évidemment une première entraîne une seconde, pour la simple satisfaction de se dire que oui, ils ont ARRÊTÉ du FU-MER, Madame !

Le lendemain, je savais qu’ils oublieraient leur méfait parce que paquet pas acheté n’est pas paquet fumé, et que taxer par-ci par-là, c’est comme baiser à Vegas, ça compte pas.

Ajoutez à cela les non fumeurs qui trouvent ça hyper rigolo d’essayer, le fumeur de roulés qui s’en ferait bien une vraie, celui qui ne trouve plus son paquet mais vous la rend bien sûr dès qu’il met la main dessus, et ceux qui ne demandent même plus parce qu’à cette heure-ci pfiou on n’en est plus là, imaginez l’état du paquet de ma copine en mode machine à distribuer gentiment des récréations à 10 euros la Malbak…

Alors, je me suis demandé si tout ça n’avait pas un rapport avec le fait de commander une salade tout en boulottant l’intégralité de l’assiette de frites de son mec au restau (« ça compte pas ! »), ou d’acheter des pompes hors de prix sous prétexte qu’elles étaient à 50% (« j’ai gagné 300 balles ! »). Ouais, avec le concept du « ça compte pas » dont on définit seul les contours, bien en phase avec notre conscience.

J’aurais voulu leur demander, mais les « anciens fumeurs » avaient tous décampé pendant que ma copine extrayait péniblement sa dernière clope sauvée des eaux (ou plutôt des cocktails) et que s’envolaient sur la piste les derniers volutes aériens de leur passé.

Aujourd’hui, une étude est tombée, annonçant que 600 000 fumeurs quotidiens avaient arrêté au premier semestre 2018. Je me suis dit que ça allait lui en faire, des clopes à acheter, à ma copine.

Sortie scolaire

« Bon les enfants vous m’écoutez ? Je vais appeler vos noms et vous dire avec quelle maman vous êtes. Ah, on n’a pas de papas aujourd’hui, que des mamans. V… Voilà, vous m’écoutez ? Vous allez partir avec ‘votre’ maman, rester bien groupés, et surtout garder votre étiquette autour du cou. Parce que i on perd l’étiquette, qu’est-ce qui se passe ?

– Bha on se perd !

– Non, si on perd l’étiquette on n’a plus l’adresse et le numéro de la maîtresse.

Bon, arrivés en bas, vous mettrez vos gilets jaunes…

– HAHAHAHA giletsjaunes, giletsjaunes, GIIILETS JAUUUUUNES !

– Taisez-vous ! Oui, bha c’est malin, hein. Et vous mettrez vos pique-niques dans vos sac à dos. C’est compris ?

– Quand est-ce qu’on mange le pique-nique ?

– Pour le déjeuner. Là, on est le matin. On ne court pas dans les couloirs… NI la rue, on tient la main, on aide les petits, on ne CRIE pas.

 

A L’Opéra…

– Madame ?

– Oui ?

– Quand est-ce qu’on mange le pique-nique ?

– Bha… Pas maintenant, on vient d’arriver. Chut, écoute la maîtresse. Regarde comme c’est beau, whouuu. Regarde les peintures, incroyable, hein ? Et ces moulures dorées !

– Mmh.

– Les enfants, levez le nez, regardez ces plafonds c’est ma-gni-fique ! Et cette statue en bronze, là, vous avez vu son pied ? Pourquoi est-ce qu’il n’a pas la même couleur que le reste, vous le savez ?

– Naaaan !

– Parce que tous les visiteurs posent leur main dessus pour monter l’escaler, du coup le métal s’est modifié.

– Oooooh, oui, on peut toucher nous aussi ?

– Non c’est moi.

– NON MOI

– MAIS C’EST MOUAAAAAA !

– Il a pas bougé, le pied ?

– Les enfants, lâchez ce pied, allez, on va monter voir les loges.

– Madame ?

– Oui ?

– Quand est-ce qu’on mange le pique-nique ?

– Je ne sais pas, chut, écoute.

– Les enfants, regardez cette loge, c’est la numéro 5, celle du fantôme de l’Opéra, personne n’avait le droit d’aller dedans.

– Pourquoiiii ?

– Parce que c’était celle du fantôme.

– Il va nous tuer le fantôme ?

– Bha… non, bien sûr que non.

– Ah ? Il va vous tuer alors maîtresse ?

– Mais non, voyons.

– Il est où le fantôme ?

– Quand est-ce qu’on mange ?

– Elles chont où les dannnncheuses ?

– Hein ?

– Les daaancheuses ?

– Ah, mais il n’y a pas de danseuses. Elles dansent le soir. Là on visite juste l’Opéra. Regarde la scène, c’est beau, hein tu as vu, les musiciens, ils se mettent là, dans le trou. Tu imagines, ces beaux spectacles ? Tu veux devenir danseuse ? Tu m’écoutes ? Ils sont où les autres attends j’en ai 5 à charge. Suzanne ? Où est Suzanne ? Valérie, euh… Valentine ! Comment elle s’appelle déjà ? Non mais qu’est-ce que tu fous dans cette cheminée, sors de là.

– Hihihi, NAN !

– Quand est-ce qu’on mange, madame ?

– JE-SAIS-PAS.

– Les enfants écoutez, vous savez combien il y a d’ampoules, sur le lustre ? 400 ! Vous vous rendez compte ? Et vous savez combien de spectateurs peut contenir l’Opéra ? 2000 !

– Ouah, 2000 !

– Oui, 2000 ! C’est fou, hein ?

– 2000, c’est 1000 + 1000 !

– Oui, voilà, 1000+1000.

– C’est moi qui l’ai dit.

– Nan c’est moi.

– C’EST MOUAAAAAA.

– MENTEUR !

– Bon, bon, on s’en fiche. Allez, suivez-moi. On va aller dans la salle des cafés.

– Y’a des glaces ?

– Moi, j’aime bien les glaces.

– J’ai faiiiiiim.

– Mais… je comprends pas qu’est-ce que vous avez tous, il est 10h14 ! On va pas manger maintenant !

– Voilà, regardez cette salle, c’est ici que les belles dames et messieurs venaient déguster un café pendant le spectacle, c’est ma-gni-fique, non ?

– Mmh.

– Madame ?

– Q.U.O.I ?

– Quand…

– … Est-ce qu’on fait le pique-nique ?

– Oui.

– Alors quand ? Maintenant ?

– NON

– Y’a du pâté.

– Quoi ?

– Dans les sacs y’a du pâté, j’ai regardé. Y’a du pain aussi.

– Oh, du pain, j’ai faim !

– Et une pomme !

– Moi z’aime pas les pommes.

– Moi z’aime bien.

– C’est pas bon.

– Y’a des chips !

– Ouais, des chips !

– Madaaaaaame, ma fermeture elle est coincééée.

– T’es coincé dans ton blouson ?

– Ouiiii.

– Attends, je vais t’…

– Eh, madame ?

– Oui ?

– C’est quand qu’on mange ?

– Je vais rester coincé dans mon blouson toute ma viiiiie ?

– Mais non, mais non.

– Venez, les enfants, on reprend l’escalier, regardez, c’est du marbre. C’est une très belle pierre, très froide. Regardez, il y en a du rose, du vert, du noir, du bl… attention, ne courez pas dans l’escalier. Non, l’escalier n’est pas un toboggan. Les enf…

TAGADOUM TAGADOUM TAGADOUM hahahahahahaha ENCORE ! TAGADOUM TAGADOUM TAGADOUM

– Ca glisse trop bien, le marbre maîtresse !

– C’était une belle visite, hein ? Vous étiez contente ?

– Très, très ! C’est magnifique ! Sinon… quand est-ce qu’on mange le pique-nique ?

– Ah, il n’y a pas de pique-nique pour les mamans, je ne vous l’ai pas dit ?

– Ah… Non.

 

 

Je ne suis pas désagréable, je suis misophone

Parfois dans la vie, on est heureux parce qu’on découvre un mot, et par ce biais le fait que l’on n’est pas seul. Ca m’a fait cela lorsqu’on m’a parlé pour la première fois de la notion de « phobie d’impulsion », phénomène qui consiste à s’imaginer très concrètement faire un truc de manière totalement instinctive, mais sans le faire vraiment (jeter un bébé par terre quand on vous le tend, mettre la main au cul de son boss quand il se retourne ou taper les frites des clients de la table voisine quand on a la dalle… quoi, ça ne vous vient jamais à l’esprit ?). Eh bien cela me l’a refait il y a quelques jours lorsque, en librairie, je suis tombée sur le nouveau livre de Bruno Salomone, l’inoubliable interprète de Médusor (les fans de Denis Boulay savent), intitulé « Les Misophones ». Tiens donc, c’est quoi ce truc ? me suis-je alors élégamment interrogée. Sur la quatrième de couverture l’éditeur m’informait que « Damien est misophone. Tous les petits bruits du quotidien lui sont insupportables : les croustillements de pop-corn au cinéma, les aspirations interdentaires d’un voisin de table, les mastications de chewing-gum dans le métro… À sa solitude s’ajoute ce fardeau qu’il pense être seul à porter. »

Quel bonheur, j’avais donc découvert que le mal dont je souffrais existait réellement, avait un nom reconnu, d’autres sujets atteints et que bref, quand quelqu’un croquait lentement une pomme granny à côté de moi et que j’avais alors rapidement envie de lui éclater la tête contre la table, ça n’était pas ma faute. Oui, j’ai appris d’un coup d’un seul que j’étais misophone.

Le bruit du sachet plastique qu’on tripote, qu’on ouvre difficilement, qu’on froisse, qu’on réouvre et réfroisse (PUTAIN tu l’ouvres ou tu le fermes ?), la mastication lente et feutrée de l’intégralité d’un paquet de M&M’s aux cacahuètes, subie en plein bac français il y a des décennies mais dont le souvenir me hante encore, le reniflement continu et métronomique d’un inconnu dans le métro, les bruits de salive collée au palais d’un journaliste à la bouche sèche perçu à la radio, le tic tac de la montre de quelqu’un qui dort à côté de moi, les slurps de mon mec qui zippe sa soupe « parce que c’est chaud » même quand elle n’est plus chaude… toutes ces choses qui me rendent DINGUE, au point que je ne peux plus penser à rien d’autre qu’à ces tic tic, ces sluuurp, ces atch’a atch’a, ces krrrrrr, ces glouglous mais TA GUEULE, entretenaient en fait depuis des années ma pathologie latente et planquée. Même quand j’ai vu La Belle et le Clochard petite, je me demandais comment cette pauvre chienne pouvait tolérer le bruit d’aspirage de spaghettis de sa target pendant la scène mythique (je te lui en aurais collé une, moi). Pourtant si, longtemps, j’ai mis ma réaction sur le compte de mon antipathie avérée, d’un manque potentiel de générosité ou de bienveillance à l’égard des soucis inélégants de mes congénères, j’ignorais que je n’étais pour rien dans mes réactions.

Sachez-le, non non, je n’étais alors ni intolérante ni foncièrement antipathique ou impatiente, j’étais simplement malade. Alors compatissez, merde. Et de même que vous n’ouvririez pas une bonne cannette devant un pote alcoolique, ou n’emmèneriez pas Pierre Palmade en soirée là tout de suite, ayez l’obligeance de prendre en considération cette pathologie qui est la mienne en remballant vos chips, vos craquements de phalanges, vos zippements à la paille et vos cahuètes en ma présence.

Reste maintenant à savoir s’il existe des soins, des thérapies, des cures pour combattre cette misophonie décelée tardivement (si ça se trouve, si je l’avais su avant, j’aurais eu une meilleure note au Bac français). Vais-je devoir aller voir une phonothérapeute ? Va-t-elle me faire écouter comme dans Orange mécanique, sanglée sur une chaise et les oreilles grandes ouvertes des gens qui font pipi la porte ouverte ou des vieux qui se raclent la gorge pour élargir doucement ma tolérance à l’horreur et me guérir de mes maux ? Vais-je rejoindre un groupe de paroles où, entre misophones, nous palabreront autour de nos pires cauchemars phoniques en ayant mutuellement envie de nous tabasser parce qu’il me semble que qu’être misophone n’exempte pas d’être soi-même potentiellement auditivement exaspérant (je m’auto-énerve bien quand je marche la nuit et que mes articulations cracottent) ?

Ouais, conclusion, ça semble râpé pour un dîner avec Bruno Salomone.

Je hais le ski

ski

Avertissement avant lecture : *Ne me jugez pas, il y a bien des gens qui n’aiment pas Noël*

Dire qu’on n’aime pas le ski, c’est un peu comme annoncer sans rire qu’on a trouvé La La Land un peu chiant : une hérésie. Pourtant, plus les années passent et moins je comprends l’engouement (l’hystérie ?) collectif pour cette étrange activité devenue pour beaucoup un passage obligatoire entre les fêtes de fin d’année et les beaux jours qui semblent si loin. « Attends mais c’est génial ! Les meilleures vacances du monde ! T’es dingue. » Ah oui ?

Passer six jours à faire les valises. Emprunter des gros vêtements sac poubelle, voire les acheter, sans aucun espoir de les reporter le reste de l’année (bon, d’un sens tant mieux…). Parcourir des kilomètres en train ou en voiture. Nettoyer le vomi familial à l’arrivée parce que forcément, après une soixantaines de mini-virages en épingle, et huit heures à boulotter des Pepitos et des chips au vinaigre, le pire n’est plus une option. Arriver de nuit. Dans le FROID qui nous accueille, goguenard, en mode « habitue-toi ma vieille, je risque pas de bouger ». Porter les milliers de sacs, les enfants tout verts, les skis de ton mec qui tient absolument à avoir son propre matériel. Investir les couloirs lambrissés à l’odeur de fringues mouillées mal séchées d’un immeuble au nom d’animal montagnard. S’engouffrer dans un apparte qui fait la taille de tes chiottes. Se les peler. S’endormir en chien de fusil sur un lit dur en sachant que le lendemain sera plus épuisant que n’importe quel autre jour de l’année écoulée et à venir (ou de ta vie ?).

Se lever aux aurores avec des gamins surexcités par la neige qui tombe à gros flocons. Merde, manquait plus que ça. Sortir les salopettes, enfiler à tout le monde un slip un collant des chaussettes un sous-pull un pull un anorak, chercher les bonnets les gants les masques les casques. Etaler de la crème épaisse sur plein de visages. Faire pareil pour les lèvres. Coller ses doigts gras à la laine. Faire pareil pour soi. Se trouver plus moche que jamais, forcément, ce type de tenue, ça aide PAS. Tenter de se maquiller snowproof sur la crème épaisse. Abandonner. Aller louer les skis, les chaussures. Parler à un type en polaire qui a couché avec toute la station. Marcher comme une demeurée ploc ploc, avec les enfants qui pleurnichent parce que c’est louuurd, les skis, et que les bâtons tombent par terre putain ! Sentir ses cheveux frisotter au contact des flocons. Regarder la montagne avec anxiété. Voir qu’elle est entièrement recouverte de brouillard. Renouer avec la boule au ventre qu’on avait déjà en classe de neige et se demander sérieusement ce qu’on fout encore là à quarante berge, à engloutir la moitié de son salaire annuel dans un tel cauchemar. Acheter les forfaits. Se dire en tapant son code de CB que pour le même prix on pourrait partir en week-end avec une copine à Ibiza et siroter des mojitos sur la plage.

Poireauter à l’école de ski. Rire avec des mamans canons en fuseau alors qu’on a son gros cul moulé dans un vêtement fluo emprunté. S’extasier devant des enfants tous similaires, recouverts de dossards avec des numéros et heureusement sinon on ne les reconnaîtrait pas et on repartirait avec un nain casqué qui ne nous appartient pas. Les envier parce qu’ils se contentent de faire la chenille sur la piste piou-piou sans avoir à risquer leur vie tout là-haut.

Prendre une grande inspiration, quitter la vallée et s’engouffrer dans les œufs. Puanteur de neige froide mêlée à la sueur et à la fameuse chaussette mal séchée. Péter de chaud. Retirer son bonnet. Sentir ses cheveux humides carrément collés au crane. Croiser son reflet effrayant dans la vitre embuée. Remettre son bonnet. Regarder la station qui s’éloigne et les skieurs, minuscules tâches inconscientes qui sillonnent vaillamment les pistes malgré la purée de pois. Penser à nouveau mais putain POURQUOI ? Descendre de l’œuf à temps, attraper ses skis viiiiite avant qu’ils ne se barrent. Se péter le dos en les portant. Chausser. Clac, clac. Pousser sur les bâtons. Perdre des yeux son mec hou houuu. Avoir peur à nouveau. Prendre un télésiège. Se taper la barre de fer dans le cul et le bâton de son voisin dans le bras. Discuter de tout et de rien avec des inconnus pleins d’une joie incompréhensible. Ou pire, rester silencieuse à nouveau avec la grêle qui fait un peeling douloureux à des bouts de visage congelés. Arriver. Remonter la barrière avec jambes lourdes qui pendouillent dans le vide. Descendre vaillamment. Ne pas tomber. Ne pas aller trop vite. Ni trop lentement. Ne pas perdre les gens. Ne pas faire de chasse-neige. Planter de bâton. Flexion, extension. Ne pas skier comme dans les années 80. T’as des paraboliques, putain, qu’est-ce que tu fous avec tes mouvements ! Hein ? QUoiii ? J’entends rien. Vouuuu Vouuuuu, sentir le vent gelé dans ses oreilles, enfin ce qu’il en reste. Voir qu’il n’est que onze heures. Remonter.

Redescendre.

Remonter

Redescendre.

Manger des choses au fromage fondu à cinquante euros par tête la gueule cramoisie par les changements de température. Cheveux qui fondent.

Y retourner. Va plus vite ! On s’en refait une ? Ah bha oui, tiens, quelle bonne idée (nan mais sérieux).

Aller chercher les enfants à l’école de ski. Souffler, enfin. Kiffer le minuscule abri de bois qui pue. Passer son tour de douche. A quoi bon ? Faire des pâtes avec encore du fromage sur une plaque électrique. Déposer les fringues mouillées de tout le monde sur le radiateur en rang d’oignon.

Et recommencer chaque jour. Avant de retourner au boulot. Avec les cuisses pleines de fromage fondu et de vin blanc tiède, de courbatures, les ligaments pétés, le compte à zéro et un mois de machines à s’enquiller en grignotant du chou kale pour expier.

C’est ça ouais, les meilleures vacances du monde.