Le tripotage 2020 des Braniston, cet espoir fou que rien ne passe ni ne lasse

Ca doit avoir quelque chose avec l’enfance, ou la nostalgie, ou la totale incapacité de vieillir qu’ont les pauvres ères qui ont grandi dans les années 90. Toujours est-il que, quinze ans après (15 ANS), ils sont nombreux à avoir cette nuit pété les plombs et les Internets à la vue de cette photo déjà légendaire : Brad Pitt huggant son ex-wife Jennifer Aniston aux Sag Awards. Pendant près de 5500 jours après l’annonce funeste de leur rupture, toute une génération a toujours refusé la triste vérité. Comme des gamins qui croiraient dur comme fer que papa et maman vont se remettre ensemble. Bha oui, papa s’est fait retourner la tête par une méchante sorcière à grosse bouche et yeux diaboliques et il a planté maman avec ses beaux cheveux et son humour potache, mais il allait forcément revenir à la raison. Après six enfants avec la diabolique femme tatouée, on s’est mis à douter, forcément. Mais voilà qu’hier soir, Brad et Jen, tous deux célibataires, quinqua cool et encore tout à fait appétissants, se sont TOUCHÉS. Cheh, Angie ! Ca faisait un petit bout de temps qu’ils se tournaient autour. Jen avait invité Brad à sa sauterie de Noël. Ils étaient réunis la semaine dernière aux Golden globes. Mais JAMAIS depuis 2005 on ne les avait vus sur la même photo.

Et pourtant… Hier soir, après que Brad a remporté une nouvelle statuette et prononcé un discours trop cute (« Il faut que j’ajoute ça à mon profil Tinder », a-t-il déclaré en brandissant son trophée), il est parti backstage. De là-bas, il a assisté sur une petite télé au sacre de son ex, elle aussi lauréate. Les pros ont retenu leur souffle, parce qu’ils ont alors compris qu’ils allaient se croiser là-bas devant les bretzel et les gobelets de mousseux. Et bam ! Dans sa robe de satin blanc très Carolyn Besset, Jen a frotté son corps contre celui de son ex, touché son épaule et puis elle est partie comme ça, grand prince. Alors il l’a retenue par le poignet, comme le font les gars qui vous draguent en soirée quand vous feignez de les planter. Avec une sorte de tension sexuelle palpable (si, si, et puis de toute façon on a bien le droit de faire de l’interprétation gestuelle si on a envie).

Ce rapprochement des ex qu’on a tant aimés nous remplit de joie et d’excitation parce qu’il symbolise l’espoir que tout peut recommencer. Que rien ne passe ni ne lasse, qu’on ne vieillit guère et que l’amour ne meurt pas. Que les amours anciennes et inachevées ne sont pas forcément perdues, que sous les réseaux sociaux, le réchauffement climatique, le Blue Monday et la réforme des retraites, le cœur des ninetees bat toujours, et pourrait, pourquoi pas, nous ramener sans prévenir vers la douce insouciance de nos jeunes années. Chers Braniston, si vous ne le faites pas pour vous, faites-le au moins pour nous !

Le Megxit, ce divorce fratricide qui ne dit pas son nom

Team Harry ou team William ? Depuis mercredi dernier, il va falloir choisir.

Le Megxit, pour ceux qui vivraient dans un monde absolument déconnecté de toute information, est le terme donné par les médias au souhait annoncé par Meghan Markle et le prince Harry de prendre leurs distances avec leurs fonctions officielles pour gagner leur vie au Canada (je la fais courte). Bref, une rupture brutale et inattendue (un Brexit, quoi) initiée selon eux par Meghan (un terme empreint de sexisme, donc, qui sous-entendrait que l’indomptable bru aurait pris cette décision seule, imposant à son nigaud mari sous influence une décision radicale qui changera le cour de sa vie et celui de la royauté).

De prime abord, cette « info » semble bien inintéressante. Sixième dans l’ordre d’accession au trône (après papa Charles, William, George, Charlotte et Louis), le coquin rouquin a de toute façon peu de chance de faire trembler quoi que ce soit par ses choix de vie, dont on se fout pas mal. D’autant que son tonton Edward, dont on a récemment découvert qu’il fricotait avec des mineures pendant son (looong) temps libre, n’a pas spécialement fait reluire cette place de cadet du king. Sauf que cette annonce n’est pas si anodine que cela.

Il faut savoir que les Sussex (qui, depuis quelques mois, construisent patiemment leur « marque » à coup de compte Insta à part de la millefa, de site perso léché, d’apparitions en mode Obama) ont bien des privilèges et des devoirs qui les lient au peuple britannique, ultra vénère par toute cette affaire. Suivis en permanence par une pléiade de gardes du corps payés par le contribuable, les ingrats aristos devront bien être protégés, au Canada ou ailleurs. Paieront-ils de leur poche ? Garderont-ils leur titre ? Seront-ils toujours présents sur les photos officielles (ou chez Madame Tussaud, haut-lieu du tourisme adolescent des petits frenchies) ? Peuvent-ils réellement exercer n’importe quel métier ? N’utilisent-ils pas la notoriété que leur offre la monarchie pour la faire fructifier ? Autant de questions que la reine, 93 ans et semble-t-il embarquée dans une nouvelle annus horibilis dont elle se serait bien passé, va tenter de régler aujourd’hui au cours d’une réunion au sommet qu’elle a convoquée en urgence. Charles, William, Harry et Meghan par call (« un nouveau participant a rejoint la conférence téléphonique »), ils seront tous devant The Queen pour tenter de démêler les nœuds de cette affaire. Ambiance.

Mais ce qui touche surtout dans cette affaire, qu’on appellera donc plutôt le Rouxit, c’est l’attitude de Harry vis à vis de sa famille. De sa mémé, déjà, qu’il n’a pas pris la peine de prévenir avant de balancer son scud (pour quelle raison, je vous prie ?). De son père, bien sûr. Mais surtout de son grand frère, celui-là même dont il était si proche, avec lequel il vécut des heures douloureuses et dont il semblait ne jamais se plaindre. Las, comme dans bien des familles, la vie a manifestement séparé la fratrie. Enfin, mettons-nous à sa place. Qui aurait envie de passer son existence dans l’ombre tutélaire de son aîné, amené à régner ? De sa parfaite petite famille bien peignée, de sa femme docile et sans défaut manifeste, de son destin monarchique ? Les temps ont changé, une personne extérieure au clan a rappliqué et réveillé la rébellion tapie de Dirty Harry. Il lui fallait se trouver un rôle, un trône à lui. Il n’allait pas, comme des kilomètres de générations avant lui, couper des rosiers et serrer pour toujours les paluches que le king n’aurait pas le temps d’étreindre. Harry souhaite semble-il épouser un destin, une notoriété bien à lui. Jouer les power couple outre Atlantique, détrôner Jay Z et Beyonce, gagner plus de likes que son frère, venger tous les cadets avant lui. Bref, divorcer pour mieux régner.

«J’ai toujours soutenu mon frère, mais aujourd’hui je ne suis plus en mesure de le faire. Nous sommes des entités séparées. Cela me rend triste», aurait déclaré Will, so sad qui, après la perte irrémédiable de ses cheveux, doit supporter une amputation supplémentaire de ses biens les plus précieux. Aujourd’hui, les deux petits orphelins écrasés de chagrin devant le cercueil de leur mère, unis par les souvenirs et l’injonction d’apprendre à vivre sans elle, mais en pouvant compter l’un sur l’autre, semblent avoir été irrémédiablement désunis par la vie.

Et ça me fout bien le bourdon.

 

« Je te rappelle dans 5 minutes »

Il y a deux catégories de gens. Ceux qui prennent les mots pour argent comptant (moi), et les autres. Quelqu’un comme moi, par exemple, si on lui demande « ça va ? », va vraiment croire qu’on veut de ses nouvelles, et se préparera à répondre alors que son interlocuteur est déjà parti sur autre chose, ou parti tout court en fait. Idem, si on me dit « je te rappelle dans 5 minutes », je crois vraiment que 5 minutes plus tard, le téléphone va sonner…

Alors je reste devant l’objet. Sans bouger. Sans oser faire pipi ni rien, ni même boulotter un bonbon on ne sait jamais. Aaaah, 4 minutes. Attention je mets bien le volume de mon tel, au cas où j’entendrais pas la sonnerie, ça serait idiot. Et tiens, si j’allais me faire un thé en attendant ? Nan c’est con. Un thé, ça prend plus que 4 minutes. 3 minutes 58 en fait maintenant. Non, le temps de mettre l’eau dans la bouilloire, d’attendre que ça chauffe, de verser le tout dans la tasse et ahhh, mais rien qu’à réfléchir, là, il me reste que 2 minutes 50 maintenant. La pression monte. Elle a dit 5 minutes. « Je vous rappelle dans 5 minutes pour vous dire où est votre commande Zara ». C’est vrai, ça fait deux semaines que je l’attends, ma commande. Il y a deux jours, j’ai eu quelqu’un du service client qui m’a dit de ne pas m’inquiéter. Que la commande arriverait hier. Alors je me suis pas inquiétée, hein. Je fais ce qu’on me dit, moi. J’ai attendu docilement devant ma boîte aux lettres. Elle a dit hier. Alors le colis va arriver, forcément. Et puis non, en fait, rien n’est arrivé. Alors j’ai rappelé, redonné mon numéro de commande et pas si vite madame, je note. Et la dame a regardé l’état de ma commande, comme j’avais déjà fait dans mon compte client, en fait. Et elle a dit « ah, c’est bizarre ». Oui, c’est sûr, c’est bizarre. Surtout qu’elle devait arriver hier vous m’aviez dit, j’ai dit. Elle a dit que c’était pas elle qui avait dit ça, qu’ils sont nombreux, au service clients. Mais qu’elle allait se renseigner, qu’elle me rappelait dans 5 minutes. J’ai confiance. Maintenant, dans 1 minute 02, elle va rappeler. Elle va me dire où sont mon trench, mon haut à boutons dorés qui n’est plus disponible sur le site ni en magasin et mon serre-tête catho que mon mec va trouver ignoble. 37 secondes. Merde mon téléphone sonne mais ça n’est pas la dame. C’est un recruteur à qui j’avais envoyé mon CV. Merde merde, je peux pas répondre. Ca tombe vraiment mal mais dans 27 secondes, la dame de Zara va rappeler. Si je réponds au recruteur je vais tout faire capoter. On a rendez-vous, la dame et moi. Et moi, je suis polie. Une promesse est une promesse. Le recruteur est basculé sur messagerie. J’attends. Il va laisser un message c’est sûr. 0 seconde. Je me racle la gorge, fais des vocalises. Babeubibobuuuuuu. La dame de Zara va rappeler. Ah, tiens, elle a dix secondes de retard. Mais bon, je suis un peu à cheval sur les horaires, j’avoue. Peut-être qu’elle aussi elle est tombée sur une collègue qui lui a posé une question dans un couloir alors qu’elle courait à son poste pour notre rendez-vous téléphonique (« ça va ton fils ? » / « tu pars à la Toussaint ? » / « Bha nan tu sais bien qu’on est au Vanuatu pour coûter moins cher à Zara, ici c’est pas les mêmes vacances scolaires – ah ouais chus con »). 2 minutes de retard. Je suis pas folle, elle a bien dit 5 minutes. Ah tiens, le recruteur a pas laissé de message. C’est con quand même, si j’avais su, j’aurais pu lui répondre.

Une heure plus tard, j’ai vraiment trop envie de faire pipi. J’emporte quand même mon téléphone au cazou (oui, j’ai honte mais elle est quand même pas bien polie cette dame de chez Zara. Et puis pas sûr que du Vanuatu, elle entende un bruit de pipi).

Une journée plus tard, je dois me rendre à l’évidence. Elle a zappé notre rendève. Mais elle rappellera, forcément. Non ?

Et je me rappelle soudain de ce type qu’une copine à moi avait chopé en boîte quand on avait quinze ans, dont on avait dégoté le numéro et qu’on avait appelé le lendemain, surexcitées. « Je te rappelle dans 5 minutes », il avait dit, quand elle avait énoncé son blabla. On était tellement excitées, devant son fixe à grosses touches, prêtes à bondir. C’était il y a près de trente ans…

Alors à tous les disciples de David Parienti, ghosteurs professionnels, pleutres services clients, plans cul foireux ou hâbleurs et autres mythos du call back qui vaquent tranquillement à leurs occupations pendant qu’une partie de l’humanité attend logiquement devant son téléphone, allez vous faire foutre ! Non mais.

Le décommandage

Jeudi soir, 18h45, quelque part dans Paris.

– Allô ? Ouais, t’as bientôt fini ? Nan c’était pour voir avec toi, t’y vas à quelle heure au vernissage d’Emilie ? Tu t’habilles comment ?

– Pfffff chais pas ! T’y vas, toi ?

– Bha chais pas, c’est ce qu’on avait dit nan ?

– Bha ouais. Enfin, dit… On l’avait évoqué, quoi.

– Oui.

– C’est à quelle heure, déjà ?

– A partir de 19h.

– What ? Nan mais laisse tomber, c’est super tôt !

– Je sais. En plus, il pleut.

– Ah ouais, il pleut ?

– Nan, pas encore vraiment vraiment mais ça va pas tarder. C’est ce qu’ils disent sur l’iPhone, en tous cas.

– T’avais pas dit que tu croyais plus la météo de l’iPhone ?

– Mmh, n’empêche qu’ils disent aussi que Paris est complètement bouché. Impraticable. C’est très chaud de bouger, là. Sans mauvaise volonté, hein.

– Grave, complètement. C’est où, déjà ?

– Dans le 8e !

– Hein ? Mais qu’est-ce que c’est que ce vernissage chelou ?

– Je sais ! Genre vers les Champs !

– Quoi, les Champs ? Nan mais elle charrie, quand même. On n’a pas idée de faire déplacer les gens un jeudi soir, et en plus sur les Champs.

– Grave. C’est abusé.

– Franchement, c’est pas que j’ai pas envie d’y aller mais elle y met vraiment pas du sien, avec son orga.

– J’avoue. Surtout que bon, si je me souviens bien, quand on l’a croisée et qu’on lui a dit qu’on venait, elle a pas non plus sauté de joie, hein.

– Nan, t’as raison. Bon, elle avait l’air contente. Mais elle pas non plus hurlé de joie c’est vrai.

– Ouais. Bon, après, elle nous a quand même envoyé les cartons par courrier.

– Mmh…

– Enfin, si ça se trouve, elle a une secrétaire ou quelqu’un qui le fait pour elle, qui en envoie plein à n’importe qui.

– Ouais, et si ça se trouve elle a peut-être invité trop de monde, et elle rêve que certains se décommandent.

– C’est clair.

– Mmh…

…..

– Dis-moi, elle est jamais venue voir ton bébé, finalement ?

– T’as raison, jamais ! Attends mais ça se fait pas j’avais zappé.

– Mmh…

…..

– Nan mais en plus je suis sortie hier soir, je me sens toute bizarre. Genre malade, tu vois. J’ai des frissons, je voudrais pas refiler mes microbes à tout le monde. Limite c’est un service que je rends à la société.

– Arrête, je rêve de me foutre en grenouillère sous un plaid devant Netflix.

– Viens, on annule.

– Han, mais t’es FOLLE. On peut PAS.

– Tu crois ?

– Chais pas.

– Mais… on dirait quoi ?

– Bha on dit pas la même chose, déjà. Moi je peux dire que la petite se sent pas bien.

– Ah nan, tu me prends pas l’enfant malade !

– Si, je l’ai dit en premier !

– Bitch. Mais je dis quoi, moi, alors ?

– Rien.

– Rien ?

– Ouais, envoie rien, c’est mieux. C’est comme les gens qui viennent te dire au revoir en pleine soirée, ça fout le bourdon à tout le monde. Mieux vaut partir discrétos.

– Tu crois ?

– Ouais. Carrément.

– T’as raison. Et puis de toute façon, moi, le champagne tiède…

– Mmmh. Bon bha c’est réglé en tous cas.

– Mmh.

– Tu veux passer à la maison ?

– Grave !

– Génial. 21h ?

– Parfait ! A toute !

– A toute !

 

Ces gens qui trouvent stylé d’arriver à l’arrache à l’aéroport

« Il est à quelle heure, l’avion ? »

Quand on part en vacances, et alors qu’on a éventré la moitié de son placard au milieu du salon, réussi à réunir des couples de chaussettes en nombre suffisant, enfermé des monceaux de produits de beauté dans des ziplocs au futur bien sombre, vient fatalement le sujet du départ. Le vrai. Celui qui se fait bien souvent à cinq du mat, après une nuit d’angoisse passée à rêver, en sueur, que pour la première fois de notre existence le réveil n’a pas sonné, et que les enfants se sont réveillés à midi.

Et là il y a deux écoles.

– La première, la mienne. Celle des gens qui aiment aller à l’aéroport, lieu qu’ils considèrent comme une première étape de villégiature fort agréable. Qui adorent trainasser au Relay H pour acheter des monceaux de revues improbables, des Maltesers et des best-sellers qui pèsent un âne mort, s’attabler au Starbucks avant même d’avoir passé la sécurité, faire du lèche-vitrines à la pharmacie, acheter à prix d’or des produits de beauté Clarins et du maquillage Chanel, de la vodka en bouteille de 5 litres, des cartouches de clopes par nostalgie et parce que c’est moins cher, du parfum parce que décoller c’est un peu changer de vie, et puis faire pipi aussi parce qu’il faut bien évacuer le mocha grande à 6,80 euros. Bref il y a donc l’école de ceux qui ont besoin de quatre grosses heures pré-embarquement pour se sentir BIEN. Et puis aussi parce qu’on ne sait JAMAIS ce qui peut arriver. Un arbre en travers de l’autoroute, le taxi qui tombe en panne d’essence, qu’on se soit trompé d’aéroport (« Roissy, c’est bien Charles de Gaulles ? T’es sûr ? Hein ?? ») ou un changement d’heure dans la nuit duquel on n’ait pas été avisé.

– Et puis il y a l’autre « école » (enfin « école »…), celle de mon mec. Soit celle des gens qui disent, hyper fiers : « L’avion est à 10h20 ? Pfff, partons à 8h45, on sera large ». Et qui se moquent ouvertement de vous lorsque vous écarquillez des yeux, au bord de l’apoplexie devant tant de nonchalance temporelle crasse. Et la personne de cette « école » de vous rétorquer chaque fois : « Mais, on a déjà enregistré ! On peut arriver jusqu’à 9h27, on ne va quand même pas partir trois heures avant. » Comme si ne pas flirter avec cet irrémédiable danger qui clignote – avion / raté / avion / raté / vacances / annulées / billets / repayer – avait quelque chose d’un peu ridicule, mémère. Et le petit rire énervant qui subsiste tout le long du voyage en taxi alors que je suis cramponnée à mon sac à main, les mains moites, fixant le temps qui court (couhouhouuurt) sur le cadran de la montre, sous les euros qui s’entassent au compteur, et que j’imagine les autres passagers, sereins, heureux entre covoyageurs de la même espèce, prenant joyeusement place en salle d’embarquement alors que notre véhicule s’immobilise dans un bouchon impromptu et que je me visualise sortant en hurlant avec ma valise à roulettes pour faire les derniers kilomètres en courant sur la bande d’arrêt d’urgence.

Chez nous, on fait en gros une fois sur deux. Une fois avec « mes » horaires (comme on dit « ton » restau à celui qui a réservé dans un endroit qui s’avère dégueu comme s’il était en cuisine), une fois avec « les siens ». Ce matin, je me suis laissée porter, bien décidée à ne pas regarder ma montre, tant pis, on le raterait, on n’avait pas de correspondance. La bagnole s’est immobilisée dans une grosse chaine de taxis affolés. « Ca va, il nous reste douze minutes pour déposer nos bagages, on est enregistrés », a dit crânement mon mec, une goutte de sueur perlant discrètement sur son front. Au dépose-bagages automatique auquel personne ne comprend rien ni où on scanne ces foutues immense étiquettes à code-barre, ça se bousculait sévère. Ca a pris une plombe. Et puis on a vu la queue en serpentins interminables à la sécurité, et ses centaines de voyageurs partis en avance derrière lesquels il a bien fallu patienter, avec notre avion dont le pilote avait certainement déjà mis le contact (« vroum vroummmm, tout le monde est là ? »). Mon cœur s’est arrêté, ma respiration s’est bloquée, mon ventre s’est noué. A quelques mètres des portiques, mon mec a dit : « merde, l’avion ferme ses portes dans 4 minutes ». Alors, on a dû passer devant tout le monde (la honte), balancer sur le tapis l’ordi, nos sacs, les lunettes et tout le tintouin, attendre que la douane comprenne que les talkie-walkies de mon fils ne servaient pas à fomenter un terrible attentat, fourrer n’importe comment les affaires dans nos sacs éventrés et puis courir, courir dans les allées de l’aéroport, regarder avec tristesse le Duty-Free clignoter, cracher nos poumons en cherchant la porte D66 et arriver, enfin, devant le comptoir pas encore ouvert parce que l’avion avait du retard. Et alors mon mec m’a regardé avec son sourire énervant et il m’a dit :

« Tu vois, c’était pas la peine de se presser. »

 

« Toi qui as le temps »

Avant, j’étais au bureau de 9h à 19h, avec 30 minutes de métro collées aux extrémités, une petite session d’écriture de l’aube certains jours, le tunnel « dîner/bain/dents/histoire » au bout, avant d’échouer comme une épave, mon sac encore pendu à l’épaule, à l’heure où même Hanouna a rendu l’antenne. Bref, j’étais la « fille qui n’a pas le temps ». Et puis un jour, à la faveur d’un changement professionnel, je suis passée du côté obscur des… « Toi qui as le temps ».

Femmes au foyer, en congé maternité, chômeurs de courte ou longue date, retraités, auteurs, pigistes, étudiants, 4/5e-istes et télétravailleurs, vous vous reconnaîtrez en cette catégorie d’individus dans laquelle je me suis malgré moi retrouvée catapultée du jour au lendemain, perdant peu à peu la notion du devoir ou du service, et même mes repères spatio-temporels avant d’apprendre à dire non.

« Tiens, toi qui as le temps… tu pourrais pas aller chercher Gaspard au judo / passer au pressing / regarder toutes les destinations pour les vacances de cet été / prendre nos billets de train / appeler Free pour demander une nouvelle télécommande / attendre le type d’EDF qui doit passer entre 7h et 23h30 / faire un grand rangement dans les placards de la cuisine / aller chercher mes trucs Amazon au Point Relay / appeler Free pour leur dire que la Box marche plus / défoncer Deliveroo qui nous a facturé deux fois en octobre 2016 / te renseigner sur les modalités de désabonnement à mes 132 newsletters / aller chercher mon recommandé à la poste / appeler le syndic / préparer un osso bucco pour le dîner de jeudi / racheter des pompes de foot aux enfants / appeler Free pour leur demander pourquoi on n’a plus BFM / chercher la clé de la cave qu’on a perdue au XXe siècle… ? »

En quelques jours, mon emploi du temps était full, archi plein à craquer d’activités que j’acceptais, évidemment, pleine de la culpabilité du oisif apparent, qui « pouvait bien », c’est vrai, « rendre un petit service » (entendez : plutôt que de trainer en fute Domyos sur son canapé en enculant les mouches). Oui, sacro-saints salariés à temps complets soumis au libéralisme économique de la société occidentale, je SAIS ce que vous pensez, quand vous visualisez les « toi qui as le temps » dans mon genre. Vous vous dites « après tout, qu’est-ce qu’elle a d’autre à foutre ? », voire même que ces activités extra-glandouilles devraient représenter une aubaine, une joie même, l’occasion inespérée de pouvoir enfiler enfin des fringues propres et des chaussures pour me frotter à nouveau avec bonheur au monde réel (celui des hotlines et des PTT) .

Eh bien non ! Sachez-le, nous autres « Toi qui as le temps » avons d’autres vies que les vôtres certes mais non dépourvues d’obligations et de plaisirs assumés qui n’ont point besoin d’être comblés par des tâches qui nous font « bien plaisir » et masquent le néant de nos existences. Parfois, vous vous dites « rho mais comme par hasard elle a un déjeuner JUSTE le jour où j’avais besoin qu’elle vienne nourrir le chat », ou d’autres trucs comme « avec tout le temps qu’elle a, elle est même pas foutue d’être à l’heure / de racheter du lait. A se demander ce qu’elle fait. » Replongez donc dans le présentéisme de réunions où le temps est siiii bien utilisé, va. Nous, on trouvera bien à s’occuper. Allez, je retourne sur mon canap’.

Ma summer booklist 2019

Comme je reçois pas mal de livres, et que j’en lis aussi beaucoup (trop peu à mon goût, parce que je lis malheureusement hyyyyper lentement), mon entourage me demande souvent des conseils de lecture pour l’été. J’ai donc décidé de consigner ici une petite playlivres de l’été 2019 absolument subjective et basée sur mes goûts personnels, pour celles et ceux qui seraient perdus dans les méandres des librairies de bords de plage, et pas forcément enclins à ne fourrer dans leur panier d’osier que les best-sellers du moment. Allez, c’est parti :

Camilla Lackberg, « La Cage dorée »

Ok, celui-ci fait partie des meilleures ventes, sa couverture est hideuse et son titre bidon mais il vaut vraiment le coup. Je n’avais, honte à moi, jamais lu la romancière à succès suédoise, dont les livres à couverture noire de chez Actes Sud avaient pourtant souvent croisé mon regard. Personnage féminin ultra badass et attachante, scènes de sexe bien troussées, enquête haletante, héros pervers et intrigue à tiroirs, « La Cage dorée » coche pas mal de cases du kiff estival. On entre dedans facilement, et surtout on ne peut rapidement plus le lâcher. La super nouvelle, c’est qu’il s’agit du premier tome d’une nouvelle série enclenchée par l’auteure. La seconde c’est qu’en attendant et si on ne les a pas lus, on peut comme moi se plonger dans toute l’œuvre offerte par cette prolixe romancière venue de Fjällbacka.

Pierre Lemaître, « Robe de marié » 

L’auteur des sublimes « Couleurs de l’incendie » et d’ « Au revoir là-haut » (Goncourt 2013) est aussi celui de polars exceptionnels. Celui-ci était tombé entre mes mains par hasard l’été dernier et m’a marqué à jamais pour son machiavélisme, sa construction parfaite, son personnage principal sublimement incarné.

Agathe Ruga, « Sous le soleil de mes cheveux blonds »

Premier roman de l’auteure, également booktubeuse influente, j’ai adoré cette histoire de chagrin d’amitié. J’avais écrit pour le Elle une critique que vous pouvez trouver ici.

« Les victorieuses », de Laetitia Colombani 

Il y a deux ans, on a tous lus La Tresse affalés sur nos paréos, et balancé du sable entre les pages de ce joli roman qu’on n’a pas lâché. Good news, l’auteure a sorti son second, moins inoubliable mais fort honnête et parfait pour les paresseux car court et tout aussi attrape-lecteur que le premier.

« Les gratitudes » de Delphine de Vigan

Moins récent mais incontournable pour qui n’a pas eu le temps de lire le dernier de la meilleure romancière française du moment (avis subjectif et personnel mais totalement assumé). Un sujet pas facile et « à la mode » ici traité avec la délicatesse de l’orfèvre Vigan : de la dentelle d’émotion.

« Les Actes », de Cécile Guidot

Pas encore lu mais prochain sur ma PAL, dont le pitch ne peut que plaire aux amoureux de sagas estivales. Un roman à la « Dix pour cent » (la série) mais situé dans une étude de notaires, lieu ô combien boring de prime abord, mais si croustillant si on prend conscience que c’est là que se trament et se nouent les histoires de divorces, d’héritages, d’enfants adultérins révélés, de testaments secrets, bref de secrets de famille comme on les aime quand ils ne nous concernent pas. En plus, ce sera une trilogie, une bonne raison de voir si on aime ce tome 1 et si on peut ajouter un item à la courte liste de choses qui nous pousseront à nous réjouir de la rentrée.

Je pourrais en ajouter plein, évidemment. Ceux que l’on relit chaque été, Bonjour tristesse, La Chamade, Le lit défait (un de mes titres préférés), A demain Sylvie, Autant en emporte le vent (je vous jure, ça se relit très bien, la terre rouuuuge de Tara). Ceux qui sont obvious, Sérotonine, ne serait-ce que pour voir si on l’aime ou si on le déteste, la tiédeur de réception n’étant manifestement pas propre à Houellebecq. La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné, parce que c’était indéniablement le livre de l’année. Ceux qu’on nous conseille depuis des mois, des années, mais qu’on n’ouvre pas comme un sale gosse qu’on pousserait à jouer avec des enfants d’amis « parce qu’ils ont ton âge, tu vas les adorer » : Petit pays de Gael Faye, le dernier Olivier Norek, Une éducation de Tara Westover, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu (Goncourt 2018), L’Art de perdre, d’Alice Zeniter. Ah, et puis vous pouvez lire le mien, aussi. Allez, bel été à vous. Prêts ? Lisez !