Mais t’as pas froid ?

– T’as pris ton manteau 

– …

– Houhou t’as pris ton manteau, il fait 8°C

– Ah…

– « Ah », quoi ? Tu comptais sortir en sweat à capuche ?

– Bha… ouais. Chepa, j’ai pas froid.

Tous les matins c’est la même chose. Le jeune part à poil dans les frimas de l’automne, le cou au vent, les chevilles à l’air (avec ses mini-chaussettes), faisant s’emblant d’avoir complètement mais complètement oublié sa parka (et le concept même d’enfiler quelque chose au-dessus d’un pull) quand il ne rentre pas avec ledit objet roulé en boule sous son bras comme si on l’avait forcé à porter une armure médiévale pour aller au collège. Après une large enquête d’investigation, il semblerait que mon jeune ne soit pas seul. Que tous les Français de moins de trente ans rechignent à enfiler le moindre effet à fonction réchauffante. « Encombrant », « trop relou » (« bha ouais, c’est trop relou, un manteau »… à mon tour de dire « ah »), moche… J’en parle à ma mère qui ricane. « Tu te souviens que tu attendais d’être au coin de la rue pour faire la même chose ? Tu crois que je ne te voyais pas ?! ». Merde mais c’est vrai… Soudain, je me souviens du duffle-coat balancé l’air de rien sur la anse du sac en paille, des pulls Benetton superposés les uns sur les autres sous une mini-veste en jean à se les peler sévère (sans plus pouvoir bouger les bras) pour le simple bénéfice du staïle. Je me souviens de ma grand-mère qui s’exclamait toujours « ah mais tu es réchauffée, toi ! Tu me fais froid » Et moi qui me demandais comment on pouvait tolérer de porter trois Damart, un cachemire et un foulard en intérieur. Je me souviens aussi des filles de Sex and the city quand elles sont apparues dans nos vies, et de ma soudaine envie de me balader sans collants, en sandalettes à paillettes en plein mois de décembre pour aller au Lady’s night du bus.  De tous ces « mais t’as pas froiiiiid ? » qu’on me balançait, et moi qui me disais « mais quand bien même les gars, qu’est-ce qu’on s’en fout ? » J’observe ma dégaine du jour. Manches longues, chaussettes épaisses, et la fameuse micro-doudoune doudoune Uniqlo (des vieux) glissée discrétos sous mon trench. Damned, je me dis que ayé, j’ai franchi la barrière. La barrière du froid. Et que vieillir, c’est dire des phrases trop relou du style « je te l’avais bien dit » ou « arrête de lire, tu vas être crevé demain ». Mais c’est aussi vouloir que tout le monde ait froid comme soi. Merde alors. Bon allez, demain, je sors sans manteau. #foreveryoung.

Les mini-chaussettes

Quand on ne couche plus qu’avec une seule personne de manière exclusive (ce qui est déjà cool me direz-vous), c’est toujours sympa d’avoir une copine qui vous rancarde sur les dernières tendances chez les plans cul. Ce matin, quelle ne fut pas ma joie en écoutant, en lieu et place de messages boringuissimes du whatsapp des parents d’élève, une note vocale (oui, les copines à plan cul sont modernes et jeunes dans leur tête, avis aux parents d’élève) pleinement dédiée à la thématique précitée.

« Faut que je te parle d’un truc que personne n’évoque », susurre la voix à mon oreille, tandis que Petit Frère rentre dans l’école sous l’œil las du directeur masqué, et de darons en PLS prêts à sauter dans le métro. « Le mec que je vois en ce moment, bha, il est cool mais enfin… Chepa si tu vois ces trucs horribles, là. Bon, ok, ça fait deux fois qu’il dort à la maison et qu’il porte ses mini-chaussettes. CHEZ MOI. C’est le truc le plus antisexy que j’aie jamais vu. Ouais, c’est notoirement le truc le plus anticlimax qui existe. Je sais pas si t’as déjà été confronté à ça ? Enfin, faut en parler, quoi. »

Alors, ouais. Déjà, j’étais hyper contente que quelqu’un aborde un autre sujet que celui de LA Covid 19, Jean Castex, Nicolas Bedos ou les tests dans les trous de nez, en particulier un lundi matin. Mais surtout, j’ai trouvé qu’elle avait pas tort. Qu’on n’en débattait pas assez, de ces objets étranges apparus un beau (quoique) jour dans nos dressings, habilement destinés il est vrai à mimer le nu pied en basket basse en évitant l’attentat olfactif que les adeptes des Bensimons et autres Keds enfilées dans le plus simple appareil connaissent bien. Mais soyons sérieux, comme tout accessoire utilitaire et non esthétique planqué sous le vêtement d’apparat, ce slip-kangourou du panard n’est pas destiné à être exposé en public. Et moins encore dans un contexte de séduction, dut-elle être appliqué à la vie d’un couple qui a déjà bien baroudé. Ouais, ce petit décolleté de coup de pied moulant un grand panard (poilu et) ravi de ne pas se les cailler sur le parquet sans non plus péter de chaud dans une chaussette saucissonnante et surchauffée, on comprend, c’est tentant. Mais comme la gaine, le scotch de seins, le slibard moche pour faire du vélo ou le plaid-poncho en bouteille recyclé de chez Nature et découvertes, la chaussette-ballerine doit rester un plaisir solitaire. D’autant qu’en terme de plaisir, quiconque les a déjà testées sait qu’elles roulottent sournoisement, s’abiment en deux deux (merci la planète) quand elles ne divorcent pas plus vite encore que leurs homologues montantes de leur binôme minuscule lui-même englouti par le tambour de la machine à laver.

De retour à l’école, j’observe les individus mâles qui font le pied de grue devant le portail. Le directeur masqué, ce papa pas trop mal et celui-là tout moche. Portent-ils des mini-chaussettes derrière leurs masques fleuris, trop grands ou bien gainants ? Trainent-ils chez eux dans cette tenue peu affriolante devant Olivier Véran annonçant que la deuxième vague menace de nous engloutir ? Et d’ailleurs, Olivier Véran, porte-t-il lui-même des mini-chaussettes ? Je prends mon portable et j’envoie « merci » à ma copine lanceuse d’alerte. Parce que grâce à elle, je tiens enfin un sujet non anxiogène et digne de la plus grande attention.  

Le bruit des clés

Ayé c’est arrivé. J’avais lu il y a quelque temps une interview de Vincent Delerm qui évoquait cette première fois dans la vie d’un parent. Celle où votre enfant passe le pas de la porte seul, avec ses clés, et pas derrière vous, à sautiller parce qu’il a envie de faire pipi, de foncer dans sa chambre ou qu’il vous raconte mille trucs incompréhensibles pendant que vous vous battez avec le trousseau pour lui ouvrir parce que vous seule pouvez lui permettre de rentrer chez lui. Je crois qu’il avait dit un truc comme : « la première fois que votre gamin rentre seul à la maison, que vous êtes là et que vous entendez le bruit des clés, c’est une page qui se tourne » ou quelque chose de ce genre. Je me souviens que je remplissais le lave-vaisselle en l’écoutant distraitement à la radio, et que ça m’avait glacé les sangs, cette histoire de page qui se tourne dans un bruit des clés. Parce que pour moi, le bruit des clés, c’est celui que faisaient mes parents quand ils rentraient le soir il y a des décennies, et puis celui que fait mon mec aujourd’hui. Rien d’autre. Non, je n’avais finalement jamais connu d’autre bruit de clés.

Ce matin, j’ai emmené mon aîné au collège pour la première fois. Il avait un peu honte que je sois là mais finalement, plein d’autres parents que j’ai personnellement trouvés beaucoup moins « cool » que moi étaient là aussi alors ça l’a pour ainsi dire détendu. Le grand portail s’est ouvert, il m’a maladroitement effleuré la main pour me dire « au revoir » et un peu « merci pour tout » et puis il s’est éloigné, fier et digne, vers la grande cour arborée. Je suis restée un moment et j’ai écouté les autres familles parce que je suis curieuse. J’ai esquissé seule des petits sourires émus, j’ai même essuyé une larme devant un grand frère qui souhaitait « bon courage » à son cadet après l’avoir embrassé avec une gêne mêlée d’une immense tendresse, et puis je suis rentrée chez moi. A midi vingt-sept, j’ai entendu ce fameux cliquetis que j’avais tant redouté et puis finalement j’ai trouvé ça chouette. Qu’il soit là tout seul, souriant, terriblement fier avec son trousseau au bout des doigts, et heureux de cette liberté nouvelle de pouvoir entrer et sortir sans nous de cet endroit où il vit depuis tant d’années.

On est sortis manger un grec, on a parlé des profs, de l’emploi du temps, de la qualité des frites et puis, il est reparti. Et pour la première fois (et j’en suis sûre pas la dernière), j’ai lancé comme ma mère naguère : « t’as bien tes clés ? ». Et j’ai compris qu’une page qui se tourne, c’est aussi une nouvelle histoire pas forcément triste qui commence. Et que peut-être Vincent Delerm évoquait cela dans son interview, ensuite, mais que le bruit de mon lave-vaisselle avait couvert la fin de son histoire.

Le gang des « mamans prévoyantes »

A chaque début de saison c’est la même chose. Vous attendez paisiblement que la précédente s’efface à pas feutrés, laissant poliment sa place à la suivante, avant de lever subitement la tête. Ahurie. Ou plutôt, en bad. Exaspérée par votre incapacité à apprendre de vos expériences passées. Oui, parce qu’à chaque nouvelle saison depuis maintenant des années (moins si vous débutez dans le secteur de la maternité), vous vous faites royalement carotte par le gang des « mamans prévoyantes ».

Mais si, vous savez, ce groupuscule intimidant de mères qui consignent bien au fond de leur tête, avec la précision d’un codeur de la Nasa, les dates auxquelles il est fortement recommandé de filer en boutique pour tout rafler avant qu’il ne soit trop tard. Les bonnets, moufles, gants et collants avant octobre. Les slips, intercalaires multicolores, agendas, feutres effaçables, cartables et cartouches bleues avant mi-août. Les maillots de bains, shorts, lunettes de soleil et sandales avant les premiers sursauts du mercure. Ouais, en plein mois de mars, elles sont là. En embuscade, organisées, silencieuses, à remplir leurs paniers d’été avec une discipline toute germanique pendant que vous, cigales naïves, vous en êtes encore à vous congratuler d’avoir dégoté en ligne (à 15 euros la livraison depuis l’Antarctique) un pull en laine pour le petit dernier qui se les pelait depuis des semaines (le Monop’ ayant évidemment été dévalisé par ladite mamafia). Résultat, quand vous vous rendez enfin compte que ce serait pas mal de choper une casquette pour les kids rapport au soleil qui tape pendant les barbecs du mois de juin (« Mamaaaan, ça brûle ! »), ou que vous découvrez avec horreur de la liste infinie du trousseau de colo, c’est trop tard. Elles ont agi. Encore une fois.

« Vous n’auriez pas des brassards », demandez-vous alors, penaude, au monsieur de chez Décathlon, qui part dans un éclat de rire sardonique devant votre pitoyable désorganisation maternelle. « MOUWAHAHAHAHAHAHA ! M’enfin madame, on est sur les crampons pour septembre, là. » (intérieurement : « Elle a pas la lumière à tous les étages, celle-là…Pauvres gosses ! ») Ah, et… vous savez où je pourrais en trouver ?

Sachez-le. Si vous faites partie de ces gens qui ne savent pas ce qu’ils font au mois d’août suivant dès septembre, ou qui n’arrivent pas à acheter un billet de concert pour dans deux ans, le gang aura toujours un bon train d’avance. Trop rapide, au courant de tout, il aura toujours acheté, désétiqueté, lavé, repassé et cousu au nom de son enfant toute la marchandise saisonnière disponible sur le marché.

Petite consolation : lorsque, emplie de rage et de cette force maternelle immense surgie du tragique de la situation, vous parviendrez finalement à mettre dans un panier de eshopping le dernier bob en 7 ans de tout le réseau mondial, vous serez alors envahie par un sentiment de fierté inestimable, probablement proche de celui expérimenté par une daronne préhistorique parvenue à fabriquer un sac à dos en peau de mamouth à son petit dernier ébahi devant tant d’ingéniosité (« T’es vraiment trop forte, maman »).

Un sentiment qui ne gagne plus depuis bien longtemps les membres du réseau précité. Blasé. HAHA, on fait moins les malignes, hein ?

Cheh, le gang !

Le « télétravail »

« Suite à votre mail, veuillez trouver….

– Mamaaan ?

– Quoi ?

– Je comprends pas l’exercice 4.

– … ci-joint le docuuuument…. Whaou ! Super, chéri.

– Quoi, super ?

– Hein ?

– Pourquoi tu dis « super » ? Je comprends paaaas le truc de maths. Ca veut rien dire « combien Perrine achète de billes… ».

– Ah pfff. euh, attends. Bon, ok, je continuerai plus tard. Alors, combien Perrine. Tu vois c’est simple, Perrine a cinq billes…

– Maman ?

– Oui ?

– Je peux prendre ton ordi pour regarder la vidéo d’histoire ?

– Hein ? Mon ordi ? Bha euh… attends, j’étais en train de faire un mail de boulot.

– Ah… Je fais quoi, alors ?

– Je… Tu n’as pas d’autres exercices ?

– Nan, je les ai faits. Tu m’as dit que tu allais les corriger. Ils sont sur ton bureau depuis hier.

– Hein ? Ah. Oui, oui. Je fais ça tout à l’heure.

– Et Perriiine ? Elle en a combien, des billes, alors ?

– J’arrive, chéri, attends.

– Alors, je peux prendre ton ordi ?

– Oui, vas-y. Nous on va s’occuper de cette bitch de Perrine avec ses putains de billes.

– C’est quoiii une bitch ?

– Rien chéri.

10 heures. Le cas Perrine finalement réglé, l’enfant a replongé dans son fichier. Tiens, je vais prendre mon iPhone pour envoyer mon mail, ce sera déjà ça de pris. « Suite à votre mail, veuillez trouver… » Nan mais il est obligé de lire à voix haute ? « Chéri, tu es obligé de lire à voix haute ? Ah, tu apprends ta poésie. Pardon. Oui, oui, je comprends. ‘Le bourgeon’, génial, c’est très joli. Non, je ne connais pas Paul Géraldy. Très bien, apprends. » Elles sont où ces putains de boules Quiès ? « Suite à votre mail, veuillez trouver Paul Géraldy… » Non mais n’importe quoi…

– Maman, y’a plus de batterie dans l’ordi.

– Hein ? Bon bha ça tombe bien, rends-le moi ! Et lis un livre, je sais pas. C’est quoi, cette manie des écrans ? On est pas dans la Silicon Valley ! Oui, voilà, prends le Bled. Oui, c’est chiant mais c’est la vie. C’est chiant.

– Mamaaaan ?

– Quoiiiiii ?

– On peut faire les collages ensemble ? La maîtresse elle a dit de chercher dans la maison des objets rapportés de voyage, de les dessiner et de faire des collages.

– Elle commence à me courir sur le haricot, moi, la maîtresse. J’ai du boulot, moi, MERDE.

– Tu dis beaucoup de gros mots, mamaaaan, nan ?

– N’importe quoi.

– Bha sinon, on peut aller regarder la télé, si tu veux travailler, on te dérangera pas.

– NON ! Non non non, le matin, c’est l’école ! On a dit qu’on faisait comme ça.

– On mange quoi, ce midi ?

– MERDEUUU !

– Gros mot.

– Me dites pas qu’il faut ENCORE refaire des courses !

11h30. Dans la queue du Franprix, alors que mes enfants font semblant de bosser, qui avec MON ordinateur et ses milliers de mails dont les expéditeurs attendent désespérément une réponse, qui avec mon téléphone portable dans lequel je retrouverai des centaines de selfies de trous de narines, je me demande qui sont ces mystérieux géniteurs qui ont « trouvé leur équilibre dans le télétravail ». Je me demande si ces gens ont des enfants muets, cuisiniers, séquestrés ou s’ils ont simplement baissé les bras. S’ils ont arrêté depuis belle lurette de corriger les exercices de « 1000 – fucking – problèmes », de compter les billes de Perrine et de chercher à offrir à leur progéniture un semblant de vie normale en les emmenant ensuite, après le goûter, humer l’air du dehors, en faisant un Risk ou en cuisinant une énième pâtisserie parce que, contrairement à plein de gens dans la société qui semblent avoir renoué avec la réalité, mes enfants continuent de recevoir des listes de trucs à faire enfermés dans leur appartement. Je me demande comment ces gens parviennent à faire des Zooms, des Skype, des Teams, parfaitement coiffés et maquillés, à rédiger des trucs intelligents, à aller se faire épiler deux mois de mollets confinés ou même à lire plus de trois lignes d’un bouquin. Et puis je paye sans contact derrière mon rideau de plastoc la tonne de courses que je vais ranger, éplucher, bouillir, cuisiner dans des ustensiles de cuisine que je vais laver, entasser dans ce putain de lave-vaisselle que j’aurai jamais autant vu de ma vie.

En rentrant, les enfants ont laissé tomber mon ordi et mon iPhone (tous deux évidemment déchargés), pleins de messages de gens qui ne comprennent pas pourquoi je ne peux pas répondre tout de suite à leurs demandes et ce que je bien foutre au juste. Alors, je les colle devant Disney +. Je capitule. Ouais, je me dis que ça doit être ça, télétravailler. Foutre la télé, et travailler. En toute culpabilité.

Tellement proches

On nous aura privé de pas mal de trucs. Comme ça, paf, du jour au lendemain. De nos amis, de nos ainés, de notre liberté. De nos cinés, de vos copains, de vos récrés, de mes dîners, de nos sorties, de nos vacances, de vos compètes, de vos goûters, de nos restaus, de vos kermesses et de plein de trucs que les familles aiment faire, avec ou sans les autres, quand s’installe le printemps.

Mais on se sera adaptés. Jour après jour. A ce qui nous semblait inconcevable, peut-être invivable. On aura compté, lu, écrit, divisé, épelé, cousu, cuisiné, pétri, sucré, attendu, observé, planté, colorié, rangé, rigolé, gueulé que naaaaaan c’est pas juuuuste pourquoi c’est toujours LUI qui gagne grrr ?, nettoyé, visionné, découpé, collé, classé, débriefé, bitché. Oui, on se sera levés chaque matin avec l’absolue certitude de notre présence à tous les quatre, derrière notre porte close, pour les heures à venir, les jours, les semaines. Et l’amour aura gonflé comme les pétrins qu’on n’aura pas arrêté de confectionner pour une raison à ce jour restée inexpliquée. On se sera découverts et offerts aux autres comme peut-être on ne l’aurait jamais fait sans cet inconcevable kidnapping de nos existences individuelles, qui ne se nouaient finalement que soir et matin, s’entortillaient autour du frigo, d’un café rapidement avalé, d’un bisou vite expédié avant de se quitter pour toute la journée. Ca a été l’école ? Ouais…

On aura joué les uns pour les autres tous les rôles désormais laissés vacants par leurs acteurs confinés. Le BFF, le prof, le confident, la meilleure copine – ça va maman ? mais t’es sûre hein, ça va ? L’animateur, le consolant, le pote péteur, le pote gameur. Ouah Brawl stars grave bien sûr mon amour, c’est TROP bien (sic). On aura fait en deux mois plus de Unos, de puissance 4, de dominos, de riz au lait, de Legos, de Kaplas, de Koh-Lanta que dans toute la vie de famille qui nous était originellement destinée. On aura empilé tant de souvenirs rien qu’à nous, de private jokes, de reliques complices qui nous lieront à jamais, comme si nous étions pour toujours soudés par un secret. Et c’est probable que nous le serons.

Oui, on nous aura volé tant de choses. Mais est-ce que nous, on n’aura finalement pas chapardé ces moments-là au train-train qui passe toujours trop vite ? Cette proximité dingue absolument pas prévue au programme, c’est quand même un chouette cadeau bonus, ou plutôt la larme de miel qui fait glisser le medoc dégueu écrasé dans la cuillère à café. Et ça qui sait, lorsque la vie nous rendra finalement nos bonheurs d’antan, oui lorsque nous pourrons enfin empoigner, embrasser, voyager, regarder à nouveau loin, très loin de la porte close de notre foyer, qui sait, peut-être que tout ça me manquera. Parce que putain, on aura été tellement proches.

La « vie » entre guillemets

Alors c’était ça. On s’y attendait. Comme souvent. Mais quoi. Ce « déconfinement », finalement, qu’est-ce que ça va changer ? A partir du 11 mai, on pourra, donc, « sur la base du volontariat » – c’est jamais bon, cette expression, quand les gens l’emploient. Ca sonne un peu comme « à vos risques et périls », enfin – mettre quelques-uns de nos enfants à l’école. Et pendant ce temps-là, faire des tours dans le quartier. Sans attestation. Yeah, rock n’roll. Des grands tours, même. De 1 à 99 kilomètres. Tout de suite, c’est à peu près tout. Puisque les restaus, les bars, les théâtres et les cinés resteront fermés. Qu’on devra couvrir nos visages pour à peu près tout, et attendre bêtement chez nous devant Netflix que la vie économique veuille bien reprendre du service, à moins bien sûr que la crise sanitaire ne regagne du terrain et nous réenferme tous dans notre « vie » des derniers mois. Mais non, soyons optimistes et voyons plus loin. Juin. En juin, donc, on pourra appeler une copine pour boire un coup à la terrasse d’un café. Et ça c’est cool. Enfin, si on est du genre à aimer les crêpes sans gluten, les hamburgers au tofu, la bière sans alcool ou les kouign-amans à la margarine. Oui parce que bon, je nous imagine avec ma copine, calées chacune devant une plaque en plexi, soulevant nos masques lavables à chaque gorgée de vin, hurlant sous nos baillons à travers le guichet amovible pour kiffer ensemble les premiers rayons estivaux, peut-être les seuls éléments un peu réels de ce simulacre de petit bonheur tout simple. Nos « voisins » de beuverie seront à des mètres de nous, même pas moyen de mater qui se planque sous le bandana. Idem au restau, où on sera si « heureux » de retrouver le plaisir incomparable de « partager » un bon repas tendu de loin par des serveurs apeurés, trinquant facticement comme au parloir (cling !), agrippant désespérément la frontière de plastique qui nous séparera désormais parce que ça n’est plus « raisonnable ». Un par un, à la bibli, chez le primeur, le boulanger, et même à la plage. Sur les croix au sol, les gommettes, droits comme des « i », on poireautera sagement les uns derrière les autres, pas trop près, non. Pour grignoter, vite, des petits bouts de cette vie entre guillemets avant que l’hiver ne nous rattrape ? Est-ce qu’on fera semblant d’être heureux, aussi ? Ou est-ce qu’on kiffera vraiment ces retrouvailles au compte-goutte, comme on croque discrétos dans le gâteau de son mec en plein régime, tiraillée entre la culpabilité et l’envie de se vautrer franchement dans cette belle grosse part, d’ouvrir les vannes, de laisser s’engouffrer la liberté totale, l’absence de toute limite qui nous ramène toujours à l’euphorie inoubliable d’émancipation lorsque, devenu adulte, on jouit enfin de son autonomie après des années de soumission parentale ?

Pour ma part, je me suis toujours demandée pourquoi les vegans cherchaient à retrouver le « vrai goût du burger » avec des simulacres de viande habilement reconstituée. Pourquoi ils ne gambadaient pas plutôt gaiment dans leur nouveau périmètre de droits plutôt que de chercher à reconstituer des semblants de plaisirs désormais interdits. Ouais, je ne sais pas si j’aimerai cette… « vie »-là, ces… « apéros », ces « restaus », ces micro réjouissances consolatrices aux allures de bière sans alcool… J’irai donner mon argent aux bistrots, aux troquets, à toutes ces tables que j’ai tant aimé arpenter, la gorge probablement nouée par la souvenir des jours tant heureux des cacahuètes au pipi et des voisins de table qu’il faut pousser du coude. Mais que ce soit clair, je nourrirai cette vie entre guillemet avec colère, hargne et espoir. Oui, l’espoir ferme de l’en libérer. Et vite.

Au bal masqué ohé ohé

Que ce soit clair. J’ai bien conscience de l’importance / la nécessité absolue du port du masque. De celle d’obstruer nos orifices, bouche et nez, à l’intérieur desquels le sournois virus rêve de se jeter à corps perdu, sautant de la bouche de la vieille dame postillonante croisée au Monop vers nos pauvres poumons qui n’en demandaient pas tant aussi adroitement qu’un pou de la tête d’un enfant de quatre ans vers une autre tête d’enfant de quatre ans. Je SAIS tout ça. Mais ça ne m’empêche pas de juger cette néo-néccesité de nos vie d’après. Mal.

Récemment, dans une interview, Alain Minc comparait ces accessoires faciaux à des baillons. Et je me suis dit que c’était peut-être ça qui me gênait. Cette barre sur le visage, comme un trait au marqueur, qui sangle notre parole, nos sourires, cache aux reste du monde nos traits, nos joies et nos tristesses, ne laisse plus apparaître que nos yeux effrayés de frôler dans la sphère dite publique certains de nos semblables. « Oh mais ça va pas la tête celle-là, tu l’as vue ? Elle était genre à… 45 cm de moi cette FOLLE ! ». Dans les ruelles étroites du pâté de maison devenu ma cour de Fresnes familiale, je m’agite, je gueule, je fusille du regard de pauvres passants peu soucieux des distances de sécurité. Et ce que je remarque au passage, c’est que ceux qui sont tranquillous planqués sous leurs FFP2 paradent pour beaucoup comme s’ils avaient chopé le collier d’immunité entre les racines de manioc et la végétation dense du camp des rouges. « Denis ? J’ai mon masque, je peux me frotter à l’aise dans les rayons yaourts du Carrefour city nan ? »

NAN !

Bon, n’empêche qu’il faudra bien que je m’y résolve, je sais. A enfiler ce machin qui me renverra des heures durant ma propre haleine nourrie à la levure boulangère engouffrée par kilos, et aux plats oignonés réalisés en live avec Cyril Lignac le soir à 19h. A m’orienter au son des bagnoles quand je porterai mes lunettes bien calées sur le masque, qui s’empliront alors de buée comme quand j’ouvre le lave-vaisselle et qu’à chaque fois, putain, j’oublie. « Madame ? Vous marchez dans le caniveau. » A huuuurler sous le tissus, postée à 1 mètre de distance des autres mamans de l’école (ça va en faire un barnum sur le trottoir) quand je viendrai chercher mes enfants à partir du 11 mai. « Mprflll che disais BOOOON-VOUUUUUR ! ». A moins qu’on ne fasse plus que des sortes de clins d’œil avec ce qui nous reste de moyen d’expression, ou un petit signe de la main, de loin, en mode indien, parce qu’on flippe trop de se refiler le truc à cause duquel on a bousillé notre job, nos vacances de Pâques, notre sexualité et notre summer body en acceptant un enfermement désespérant pendant trois mois. Ouais, ça aurait un peu à voir avec s’enfiler frénétiquement trois pains au choc de suite debout dans la rue devant la boulange en plein aprem alors qu’on tenait à fond un challenge hypocalorique 30 jours depuis trois semaines. Donc, probable qu’on fera l’indien derrière nos vieilles culottes tire-bouchonnées derrière les oreilles plaquées sur nos visages blafards parce que les « masques grand public » prévus pour le 4 mai n’auront pas encore été livrés au gouvernement par Aliexpress.

Quant à nos enfants, les imaginer sortant un par un, éloignés de leurs potes d’une distance égale à leur propre taille est déjà psychologiquement compliqué. Mais alors les visualiser en mode cow-boy du pauvre ou chirurgien démoniaque alors que c’est pas Mardi gras et qu’ils n’auront même pas de crêpes pour se consoler, va falloir s’y faire.

En entreprise, ayé, le port du masque semble devoir être intégré pour les prochains mois (années ?). Ca va être gai, en réu, avec Jacqueline qui marmonnait déjà tellement qu’on captait rien à ses explications. Calée à trois mètres, bien loin, va falloir bien continuer le yoga live et la méditation pour pouvoir lui dire hyper calmement « Hein Jacqueline ? Quoi ? On ne t’entend pas bien sous ton masque ON CAPTE RIEN PUTAIN JACQUELINE A-RTI-CULE. »

Enfin enfin, je vais m’y faire. Il faudra bien, si je veux retrouver un job, une sexualité, un semblant de vacances d’été et un summer body. Ah tiens, ils rouvrent quand la salle de sport ? Ca va être sympa le RPM en apnée. Mouais, je me demande si je vais pas rentrer me reconfiner, tout compte fait.

La Vie virtuelle

New York incarne tout ce que j’aimais dans la vie d’avant. Le bruit. L’urbanité brute et rassurante. L’énergie, la foule qui grouille, se faufile dans les artères, sûre d’elle et de sa puissance, passants disparates et agglutinés fonçant tous vers un objectif qui semblait toujours important. Un rendez-vous professionnel, un rancard amoureux, un apéro entre copains, un cours de gym, de yoga, un footing, un shopping, des courses rapides ou appliquées pour le dîner du soir, du week-end à venir, d’une fête où on se collerait les uns contre les autres près de la fenêtre ouverte d’une cuisine enfumée. La musique trop forte qui s’échappait des boutiques à touristes, les sirènes criardes des bagnoles de flics, les notes feutrées des bars souterrains, des hôtels de luxe et le boucan des cahutes de rues à l’odeur de graillon, de pralines, de chaussons. Une ville toujours sur le qui-vive, dont le scintillement continu et rassurant témoignait de la vie qui se déroule, faite de joies immenses et de peines abyssales, d’éclats de rire, de cuites et de matins blêmes, d’étreintes, de petits et de grands tracas, bref de tout ce qui ponctuait nos existences d’individus dont le moteur se mettait en route au contact des autres. Au contact.

Aujourd’hui, New York s’est tue et compte ses habitants tombés de s’être trop touchés. Parlé. Aimés. Comme le (presque) reste du monde. Le soir, le silence envahit les rues. Noir, épais, gluant. De mes fenêtres parisiennes, je n’entends plus les soulards gueuler jusque tard dans la nuit, ni les groupes de jeunes venus s’attrouper encore un peu devant les bars avant de rentrer réviser, parce que le printemps est là, que les exams approchent, et qu’il faut bien s’y mettre avant de vivre le plus beau des étés. Il n’y aura pas cette année le bruit des balles jaunes de Roland Garros à peine couvert par le chant des oiseaux pendant qu’ils s’angoisseront devant leurs bureaux. Ni la promesse d’un Euro suivi ensemble, collés les uns contre les autres sur les canaps familiaux, la liesse et l’ivresse dans les rues du pays, enveloppés dans des drapeaux sans se soucier de rien et surtout pas du lendemain.

Alors oui, on vante les nouvelles technologies qui nous permettent de maintenir un lien, d’atténuer cette inhumaine distanciation sociale. On s’émerveille, on s’emballe devant ces petits et grands groupes Whatsapp qui tiennent encore un peu chaud au cœur. Ok, c’est mieux que rien. Mais franchement, quand on en aura fini avec tout ça, j’espère bien ne plus JAMAIS prendre de cours de yoga virtuel, ni trinquer avec mes parents à travers un écran. Ni mater bêtement deux célébrités venues papoter devant mes yeux las d’avoir trop cherché dans mon smartphone à renouer avec le bonheur d’antan. Je ne veux pas déambuler toute ma vie avec un masque, sans savoir si mon commerçant ou les autres passants sourient ou pleurent derrière le leur. Je veux retourner voir Fabrice Lucchini dans un vrai théâtre, m’asseoir sur d’inconfortables fauteuils en velours patiné, boire de mauvaises pintes debout dans les rues sales de ma ville, carrer mes fesses dans un cinoche devant l’écran immense, communiant avec des centaines d’inconnus, plonger mes doigts dans le même pop-corn que mes enfants. Retrouver l’odeur des livres neufs et puis celle de mes parents.

Merde, puisse cette vie virtuelle n’avoir vraiment qu’un temps.

La triple charge mentale du parfait confiné

Bouclée entre quatre murs H24 avec toute la millefa, on s’était dit qu’on pourrait tranquillou abandonner le make-up, le lisseur, le rasoir et le bien-manger pour se glisser mollement, tous ensemble, sous un plaid et se coller devant Netflix en attendant que la vague passe.

Eh bien pas du tout !

On avait pourtant bien claqué la porte d’entrée, désinfecté les poignées, laissé à l’extérieur la société honnie et exigeante qui nous bouffait le cerveau avec ses injonctions incessantes de perfection tous azimuts, et bha elle a réussi je ne sais pas comment à se glisser sous la porte. Comme les poux retrouvés hier soir par dizaines sur la tête de mon fils, manifestement pas plus angoissés que ça par l’émergence de ce virus assassin qui semble (mais quel dommage) n’avoir aucun effet néfaste sur eux. Mais c’est une autre histoire.

Chaque jour, il faut gérer l’école des enfants. Oui, le Ministère l’a dit. C’est important d’exercer un « suivi pédagogique », comme si on y pouvait quelque chose à tout ce tintouin. Alors on s’y colle. Avec un, deux, quatre enfants de niveaux différents, dont il faut imprimer, classer, expliquer, corriger les milliers de devoirs envoyés par les profs confinés eux-mêmes effrayés par les ordres venus d’en haut. Ensuite, pendant que chaque minute, un élève multi-niveau passe une tête perplexe dans le bureau de la dirlo (« Nan maman je sais qu’il qu’il faut pas te déranger mais juste… c’est quoi un adverbe ? »), il faut supporter sa propre gueule ravagée filmée par les caméras cruelles des merveilleux outils technologiques qui nous permettent de « garder le contact » (youpi) avec notre employeur. Bonheur du matin.

Pause dej. On vide le lave-vaisselle, on prépare le repas pour tout le monde (sain, hein, faudrait pas oublier de manger sinq fuizélégumes par jour). On range, on essuie, on gronde ceux qui se lèvent de table sans demander, ne mangent pas assez vite, râlent. Et puis on s’y remet. Un pied dans le boulot mal fait, l’autre dans la classe qui, au fur et à mesure de la journée, perd sa patience et s’échauffe. Impression chelou d’être Jean-Claude Van Damne en équilibre entre deux bagnoles qui roulent à vive allure.

Ah bha justement, il ne s’agirait pas de ramollir ses fessiers, ou de déroger à la règle d’une activité physique quotidienne indispensable à notre équilibre. Las, c’est pas en allant se caler dans la sinistre queue du Monop qu’on risque d’avoir des cuisses de Kardashian cet été. Ah mais géniaaaal, plein de happy confinés se filent rancard en ligne pour bouger leur booty. Vite, on saute dans un legging ! Et on subit les ordres de coachs manifestement enchantés d’enchaîner les squats dans leurs salons immaculés en gueulant qu’il faut rester po-si-tifs. Oui oui, bien sûr. Alors on sue avec le sourire, on suffoque, on gémit, mais faut ce qu’il faut, pas vrai? Toc toc. « Maman, stu fous en poirier ? Nan juste je m’ennuiiiie. » Hop on y retourne. Casquette centre aéré. Jeu de société. Monop’ ? Croque-carotte ? On a modifié les règles, ajouté des cartes. Pourtant, après 65 victoires, 134 défaites et 34 crises de larmes (« il a trichéééééé »), on se lasse. On compte même plus les points. Allez hop, « temps d’écran ! ». Le silence, enfin. Si on en profitait pour bosser ? Mouais. Faudrait songer au dîner quand même. Eplucher, couper, émincer. Merde, y’a un liiiive de méditation sur Instagram. Tout le monde le fait. TOUT. LE. MONDE. Ok, ok, on s’y met. Haaaaaaammm ! Haaaaaaammm. « Ca va maman ? Qu’est-ce tu fous à marmonner toute seule au milieu des Legos ? Tu pleures ? »

On prendrait bien l’air pour recharger les batteries. Ah merde, c’est interdit. La dernière fois, on voulait juste faire le tour du pâté de maison mais on s’est fait gueuler dessus par le mégaphone d’une bagnole de condés. Ambiance La Servante écarlate. Praise be. Alors on va faire des ronds dans la cour de l’immeuble avec les kids. Parce qu’il faut qu’ils s’ébrouent. C’est ce que font les parfaits confinés. Vague impression d’être à Fleury. Allez, on remonte en cellule. Faut se coucher tôt parce que demain, y’a à nouveau école, et qu’on a plein de devoirs à corriger de toute façon.

Sur Insta, des gens beaux, maquillés et heureux lancent sans relâche des lives pour qu’on voit à quel point ils font bien le confiné. On est tenté de mettre un commentaire rageux mais on n’est pas comme ça. On coupe et on allume la radio. Au secouuuuuurs, Edouard Philippe. Tututututututut on veut plus l’écouter mais sa voix, comme les diktats du dehors, se glissent sous les parois de nos mains pour atteindre nos oreilles incrédules.

Il parle de rallonger de « quelques semaines ». Les boucles Whatsapp s’agitent. On évoque 5 semaines. 5 SE. MAINES.

Les enfants, foutez vos joggings, sortez les Pitchs et balancez les cartables. Pas grave, vous redoublerez. Quoi, vous allez m’arrêter pour mauvais confinage ?