« Je te rappelle dans 5 minutes »

Il y a deux catégories de gens. Ceux qui prennent les mots pour argent comptant (moi), et les autres. Quelqu’un comme moi, par exemple, si on lui demande « ça va ? », va vraiment croire qu’on veut de ses nouvelles, et se préparera à répondre alors que son interlocuteur est déjà parti sur autre chose, ou parti tout court en fait. Idem, si on me dit « je te rappelle dans 5 minutes », je crois vraiment que 5 minutes plus tard, le téléphone va sonner…

Alors je reste devant l’objet. Sans bouger. Sans oser faire pipi ni rien, ni même boulotter un bonbon on ne sait jamais. Aaaah, 4 minutes. Attention je mets bien le volume de mon tel, au cas où j’entendrais pas la sonnerie, ça serait idiot. Et tiens, si j’allais me faire un thé en attendant ? Nan c’est con. Un thé, ça prend plus que 4 minutes. 3 minutes 58 en fait maintenant. Non, le temps de mettre l’eau dans la bouilloire, d’attendre que ça chauffe, de verser le tout dans la tasse et ahhh, mais rien qu’à réfléchir, là, il me reste que 2 minutes 50 maintenant. La pression monte. Elle a dit 5 minutes. « Je vous rappelle dans 5 minutes pour vous dire où est votre commande Zara ». C’est vrai, ça fait deux semaines que je l’attends, ma commande. Il y a deux jours, j’ai eu quelqu’un du service client qui m’a dit de ne pas m’inquiéter. Que la commande arriverait hier. Alors je me suis pas inquiétée, hein. Je fais ce qu’on me dit, moi. J’ai attendu docilement devant ma boîte aux lettres. Elle a dit hier. Alors le colis va arriver, forcément. Et puis non, en fait, rien n’est arrivé. Alors j’ai rappelé, redonné mon numéro de commande et pas si vite madame, je note. Et la dame a regardé l’état de ma commande, comme j’avais déjà fait dans mon compte client, en fait. Et elle a dit « ah, c’est bizarre ». Oui, c’est sûr, c’est bizarre. Surtout qu’elle devait arriver hier vous m’aviez dit, j’ai dit. Elle a dit que c’était pas elle qui avait dit ça, qu’ils sont nombreux, au service clients. Mais qu’elle allait se renseigner, qu’elle me rappelait dans 5 minutes. J’ai confiance. Maintenant, dans 1 minute 02, elle va rappeler. Elle va me dire où sont mon trench, mon haut à boutons dorés qui n’est plus disponible sur le site ni en magasin et mon serre-tête catho que mon mec va trouver ignoble. 37 secondes. Merde mon téléphone sonne mais ça n’est pas la dame. C’est un recruteur à qui j’avais envoyé mon CV. Merde merde, je peux pas répondre. Ca tombe vraiment mal mais dans 27 secondes, la dame de Zara va rappeler. Si je réponds au recruteur je vais tout faire capoter. On a rendez-vous, la dame et moi. Et moi, je suis polie. Une promesse est une promesse. Le recruteur est basculé sur messagerie. J’attends. Il va laisser un message c’est sûr. 0 seconde. Je me racle la gorge, fais des vocalises. Babeubibobuuuuuu. La dame de Zara va rappeler. Ah, tiens, elle a dix secondes de retard. Mais bon, je suis un peu à cheval sur les horaires, j’avoue. Peut-être qu’elle aussi elle est tombée sur une collègue qui lui a posé une question dans un couloir alors qu’elle courait à son poste pour notre rendez-vous téléphonique (« ça va ton fils ? » / « tu pars à la Toussaint ? » / « Bha nan tu sais bien qu’on est au Vanuatu pour coûter moins cher à Zara, ici c’est pas les mêmes vacances scolaires – ah ouais chus con »). 2 minutes de retard. Je suis pas folle, elle a bien dit 5 minutes. Ah tiens, le recruteur a pas laissé de message. C’est con quand même, si j’avais su, j’aurais pu lui répondre.

Une heure plus tard, j’ai vraiment trop envie de faire pipi. J’emporte quand même mon téléphone au cazou (oui, j’ai honte mais elle est quand même pas bien polie cette dame de chez Zara. Et puis pas sûr que du Vanuatu, elle entende un bruit de pipi).

Une journée plus tard, je dois me rendre à l’évidence. Elle a zappé notre rendève. Mais elle rappellera, forcément. Non ?

Et je me rappelle soudain de ce type qu’une copine à moi avait chopé en boîte quand on avait quinze ans, dont on avait dégoté le numéro et qu’on avait appelé le lendemain, surexcitées. « Je te rappelle dans 5 minutes », il avait dit, quand elle avait énoncé son blabla. On était tellement excitées, devant son fixe à grosses touches, prêtes à bondir. C’était il y a près de trente ans…

Alors à tous les disciples de David Parienti, ghosteurs professionnels, pleutres services clients, plans cul foireux ou hâbleurs et autres mythos du call back qui vaquent tranquillement à leurs occupations pendant qu’une partie de l’humanité attend logiquement devant son téléphone, allez vous faire foutre ! Non mais.

Le décommandage

Jeudi soir, 18h45, quelque part dans Paris.

– Allô ? Ouais, t’as bientôt fini ? Nan c’était pour voir avec toi, t’y vas à quelle heure au vernissage d’Emilie ? Tu t’habilles comment ?

– Pfffff chais pas ! T’y vas, toi ?

– Bha chais pas, c’est ce qu’on avait dit nan ?

– Bha ouais. Enfin, dit… On l’avait évoqué, quoi.

– Oui.

– C’est à quelle heure, déjà ?

– A partir de 19h.

– What ? Nan mais laisse tomber, c’est super tôt !

– Je sais. En plus, il pleut.

– Ah ouais, il pleut ?

– Nan, pas encore vraiment vraiment mais ça va pas tarder. C’est ce qu’ils disent sur l’iPhone, en tous cas.

– T’avais pas dit que tu croyais plus la météo de l’iPhone ?

– Mmh, n’empêche qu’ils disent aussi que Paris est complètement bouché. Impraticable. C’est très chaud de bouger, là. Sans mauvaise volonté, hein.

– Grave, complètement. C’est où, déjà ?

– Dans le 8e !

– Hein ? Mais qu’est-ce que c’est que ce vernissage chelou ?

– Je sais ! Genre vers les Champs !

– Quoi, les Champs ? Nan mais elle charrie, quand même. On n’a pas idée de faire déplacer les gens un jeudi soir, et en plus sur les Champs.

– Grave. C’est abusé.

– Franchement, c’est pas que j’ai pas envie d’y aller mais elle y met vraiment pas du sien, avec son orga.

– J’avoue. Surtout que bon, si je me souviens bien, quand on l’a croisée et qu’on lui a dit qu’on venait, elle a pas non plus sauté de joie, hein.

– Nan, t’as raison. Bon, elle avait l’air contente. Mais elle pas non plus hurlé de joie c’est vrai.

– Ouais. Bon, après, elle nous a quand même envoyé les cartons par courrier.

– Mmh…

– Enfin, si ça se trouve, elle a une secrétaire ou quelqu’un qui le fait pour elle, qui en envoie plein à n’importe qui.

– Ouais, et si ça se trouve elle a peut-être invité trop de monde, et elle rêve que certains se décommandent.

– C’est clair.

– Mmh…

…..

– Dis-moi, elle est jamais venue voir ton bébé, finalement ?

– T’as raison, jamais ! Attends mais ça se fait pas j’avais zappé.

– Mmh…

…..

– Nan mais en plus je suis sortie hier soir, je me sens toute bizarre. Genre malade, tu vois. J’ai des frissons, je voudrais pas refiler mes microbes à tout le monde. Limite c’est un service que je rends à la société.

– Arrête, je rêve de me foutre en grenouillère sous un plaid devant Netflix.

– Viens, on annule.

– Han, mais t’es FOLLE. On peut PAS.

– Tu crois ?

– Chais pas.

– Mais… on dirait quoi ?

– Bha on dit pas la même chose, déjà. Moi je peux dire que la petite se sent pas bien.

– Ah nan, tu me prends pas l’enfant malade !

– Si, je l’ai dit en premier !

– Bitch. Mais je dis quoi, moi, alors ?

– Rien.

– Rien ?

– Ouais, envoie rien, c’est mieux. C’est comme les gens qui viennent te dire au revoir en pleine soirée, ça fout le bourdon à tout le monde. Mieux vaut partir discrétos.

– Tu crois ?

– Ouais. Carrément.

– T’as raison. Et puis de toute façon, moi, le champagne tiède…

– Mmmh. Bon bha c’est réglé en tous cas.

– Mmh.

– Tu veux passer à la maison ?

– Grave !

– Génial. 21h ?

– Parfait ! A toute !

– A toute !

 

Ces gens qui trouvent stylé d’arriver à l’arrache à l’aéroport

« Il est à quelle heure, l’avion ? »

Quand on part en vacances, et alors qu’on a éventré la moitié de son placard au milieu du salon, réussi à réunir des couples de chaussettes en nombre suffisant, enfermé des monceaux de produits de beauté dans des ziplocs au futur bien sombre, vient fatalement le sujet du départ. Le vrai. Celui qui se fait bien souvent à cinq du mat, après une nuit d’angoisse passée à rêver, en sueur, que pour la première fois de notre existence le réveil n’a pas sonné, et que les enfants se sont réveillés à midi.

Et là il y a deux écoles.

– La première, la mienne. Celle des gens qui aiment aller à l’aéroport, lieu qu’ils considèrent comme une première étape de villégiature fort agréable. Qui adorent trainasser au Relay H pour acheter des monceaux de revues improbables, des Maltesers et des best-sellers qui pèsent un âne mort, s’attabler au Starbucks avant même d’avoir passé la sécurité, faire du lèche-vitrines à la pharmacie, acheter à prix d’or des produits de beauté Clarins et du maquillage Chanel, de la vodka en bouteille de 5 litres, des cartouches de clopes par nostalgie et parce que c’est moins cher, du parfum parce que décoller c’est un peu changer de vie, et puis faire pipi aussi parce qu’il faut bien évacuer le mocha grande à 6,80 euros. Bref il y a donc l’école de ceux qui ont besoin de quatre grosses heures pré-embarquement pour se sentir BIEN. Et puis aussi parce qu’on ne sait JAMAIS ce qui peut arriver. Un arbre en travers de l’autoroute, le taxi qui tombe en panne d’essence, qu’on se soit trompé d’aéroport (« Roissy, c’est bien Charles de Gaulles ? T’es sûr ? Hein ?? ») ou un changement d’heure dans la nuit duquel on n’ait pas été avisé.

– Et puis il y a l’autre « école » (enfin « école »…), celle de mon mec. Soit celle des gens qui disent, hyper fiers : « L’avion est à 10h20 ? Pfff, partons à 8h45, on sera large ». Et qui se moquent ouvertement de vous lorsque vous écarquillez des yeux, au bord de l’apoplexie devant tant de nonchalance temporelle crasse. Et la personne de cette « école » de vous rétorquer chaque fois : « Mais, on a déjà enregistré ! On peut arriver jusqu’à 9h27, on ne va quand même pas partir trois heures avant. » Comme si ne pas flirter avec cet irrémédiable danger qui clignote – avion / raté / avion / raté / vacances / annulées / billets / repayer – avait quelque chose d’un peu ridicule, mémère. Et le petit rire énervant qui subsiste tout le long du voyage en taxi alors que je suis cramponnée à mon sac à main, les mains moites, fixant le temps qui court (couhouhouuurt) sur le cadran de la montre, sous les euros qui s’entassent au compteur, et que j’imagine les autres passagers, sereins, heureux entre covoyageurs de la même espèce, prenant joyeusement place en salle d’embarquement alors que notre véhicule s’immobilise dans un bouchon impromptu et que je me visualise sortant en hurlant avec ma valise à roulettes pour faire les derniers kilomètres en courant sur la bande d’arrêt d’urgence.

Chez nous, on fait en gros une fois sur deux. Une fois avec « mes » horaires (comme on dit « ton » restau à celui qui a réservé dans un endroit qui s’avère dégueu comme s’il était en cuisine), une fois avec « les siens ». Ce matin, je me suis laissée porter, bien décidée à ne pas regarder ma montre, tant pis, on le raterait, on n’avait pas de correspondance. La bagnole s’est immobilisée dans une grosse chaine de taxis affolés. « Ca va, il nous reste douze minutes pour déposer nos bagages, on est enregistrés », a dit crânement mon mec, une goutte de sueur perlant discrètement sur son front. Au dépose-bagages automatique auquel personne ne comprend rien ni où on scanne ces foutues immense étiquettes à code-barre, ça se bousculait sévère. Ca a pris une plombe. Et puis on a vu la queue en serpentins interminables à la sécurité, et ses centaines de voyageurs partis en avance derrière lesquels il a bien fallu patienter, avec notre avion dont le pilote avait certainement déjà mis le contact (« vroum vroummmm, tout le monde est là ? »). Mon cœur s’est arrêté, ma respiration s’est bloquée, mon ventre s’est noué. A quelques mètres des portiques, mon mec a dit : « merde, l’avion ferme ses portes dans 4 minutes ». Alors, on a dû passer devant tout le monde (la honte), balancer sur le tapis l’ordi, nos sacs, les lunettes et tout le tintouin, attendre que la douane comprenne que les talkie-walkies de mon fils ne servaient pas à fomenter un terrible attentat, fourrer n’importe comment les affaires dans nos sacs éventrés et puis courir, courir dans les allées de l’aéroport, regarder avec tristesse le Duty-Free clignoter, cracher nos poumons en cherchant la porte D66 et arriver, enfin, devant le comptoir pas encore ouvert parce que l’avion avait du retard. Et alors mon mec m’a regardé avec son sourire énervant et il m’a dit :

« Tu vois, c’était pas la peine de se presser. »

 

« Toi qui as le temps »

Avant, j’étais au bureau de 9h à 19h, avec 30 minutes de métro collées aux extrémités, une petite session d’écriture de l’aube certains jours, le tunnel « dîner/bain/dents/histoire » au bout, avant d’échouer comme une épave, mon sac encore pendu à l’épaule, à l’heure où même Hanouna a rendu l’antenne. Bref, j’étais la « fille qui n’a pas le temps ». Et puis un jour, à la faveur d’un changement professionnel, je suis passée du côté obscur des… « Toi qui as le temps ».

Femmes au foyer, en congé maternité, chômeurs de courte ou longue date, retraités, auteurs, pigistes, étudiants, 4/5e-istes et télétravailleurs, vous vous reconnaîtrez en cette catégorie d’individus dans laquelle je me suis malgré moi retrouvée catapultée du jour au lendemain, perdant peu à peu la notion du devoir ou du service, et même mes repères spatio-temporels avant d’apprendre à dire non.

« Tiens, toi qui as le temps… tu pourrais pas aller chercher Gaspard au judo / passer au pressing / regarder toutes les destinations pour les vacances de cet été / prendre nos billets de train / appeler Free pour demander une nouvelle télécommande / attendre le type d’EDF qui doit passer entre 7h et 23h30 / faire un grand rangement dans les placards de la cuisine / aller chercher mes trucs Amazon au Point Relay / appeler Free pour leur dire que la Box marche plus / défoncer Deliveroo qui nous a facturé deux fois en octobre 2016 / te renseigner sur les modalités de désabonnement à mes 132 newsletters / aller chercher mon recommandé à la poste / appeler le syndic / préparer un osso bucco pour le dîner de jeudi / racheter des pompes de foot aux enfants / appeler Free pour leur demander pourquoi on n’a plus BFM / chercher la clé de la cave qu’on a perdue au XXe siècle… ? »

En quelques jours, mon emploi du temps était full, archi plein à craquer d’activités que j’acceptais, évidemment, pleine de la culpabilité du oisif apparent, qui « pouvait bien », c’est vrai, « rendre un petit service » (entendez : plutôt que de trainer en fute Domyos sur son canapé en enculant les mouches). Oui, sacro-saints salariés à temps complets soumis au libéralisme économique de la société occidentale, je SAIS ce que vous pensez, quand vous visualisez les « toi qui as le temps » dans mon genre. Vous vous dites « après tout, qu’est-ce qu’elle a d’autre à foutre ? », voire même que ces activités extra-glandouilles devraient représenter une aubaine, une joie même, l’occasion inespérée de pouvoir enfiler enfin des fringues propres et des chaussures pour me frotter à nouveau avec bonheur au monde réel (celui des hotlines et des PTT) .

Eh bien non ! Sachez-le, nous autres « Toi qui as le temps » avons d’autres vies que les vôtres certes mais non dépourvues d’obligations et de plaisirs assumés qui n’ont point besoin d’être comblés par des tâches qui nous font « bien plaisir » et masquent le néant de nos existences. Parfois, vous vous dites « rho mais comme par hasard elle a un déjeuner JUSTE le jour où j’avais besoin qu’elle vienne nourrir le chat », ou d’autres trucs comme « avec tout le temps qu’elle a, elle est même pas foutue d’être à l’heure / de racheter du lait. A se demander ce qu’elle fait. » Replongez donc dans le présentéisme de réunions où le temps est siiii bien utilisé, va. Nous, on trouvera bien à s’occuper. Allez, je retourne sur mon canap’.

Ma summer booklist 2019

Comme je reçois pas mal de livres, et que j’en lis aussi beaucoup (trop peu à mon goût, parce que je lis malheureusement hyyyyper lentement), mon entourage me demande souvent des conseils de lecture pour l’été. J’ai donc décidé de consigner ici une petite playlivres de l’été 2019 absolument subjective et basée sur mes goûts personnels, pour celles et ceux qui seraient perdus dans les méandres des librairies de bords de plage, et pas forcément enclins à ne fourrer dans leur panier d’osier que les best-sellers du moment. Allez, c’est parti :

Camilla Lackberg, « La Cage dorée »

Ok, celui-ci fait partie des meilleures ventes, sa couverture est hideuse et son titre bidon mais il vaut vraiment le coup. Je n’avais, honte à moi, jamais lu la romancière à succès suédoise, dont les livres à couverture noire de chez Actes Sud avaient pourtant souvent croisé mon regard. Personnage féminin ultra badass et attachante, scènes de sexe bien troussées, enquête haletante, héros pervers et intrigue à tiroirs, « La Cage dorée » coche pas mal de cases du kiff estival. On entre dedans facilement, et surtout on ne peut rapidement plus le lâcher. La super nouvelle, c’est qu’il s’agit du premier tome d’une nouvelle série enclenchée par l’auteure. La seconde c’est qu’en attendant et si on ne les a pas lus, on peut comme moi se plonger dans toute l’œuvre offerte par cette prolixe romancière venue de Fjällbacka.

Pierre Lemaître, « Robe de marié » 

L’auteur des sublimes « Couleurs de l’incendie » et d’ « Au revoir là-haut » (Goncourt 2013) est aussi celui de polars exceptionnels. Celui-ci était tombé entre mes mains par hasard l’été dernier et m’a marqué à jamais pour son machiavélisme, sa construction parfaite, son personnage principal sublimement incarné.

Agathe Ruga, « Sous le soleil de mes cheveux blonds »

Premier roman de l’auteure, également booktubeuse influente, j’ai adoré cette histoire de chagrin d’amitié. J’avais écrit pour le Elle une critique que vous pouvez trouver ici.

« Les victorieuses », de Laetitia Colombani 

Il y a deux ans, on a tous lus La Tresse affalés sur nos paréos, et balancé du sable entre les pages de ce joli roman qu’on n’a pas lâché. Good news, l’auteure a sorti son second, moins inoubliable mais fort honnête et parfait pour les paresseux car court et tout aussi attrape-lecteur que le premier.

« Les gratitudes » de Delphine de Vigan

Moins récent mais incontournable pour qui n’a pas eu le temps de lire le dernier de la meilleure romancière française du moment (avis subjectif et personnel mais totalement assumé). Un sujet pas facile et « à la mode » ici traité avec la délicatesse de l’orfèvre Vigan : de la dentelle d’émotion.

« Les Actes », de Cécile Guidot

Pas encore lu mais prochain sur ma PAL, dont le pitch ne peut que plaire aux amoureux de sagas estivales. Un roman à la « Dix pour cent » (la série) mais situé dans une étude de notaires, lieu ô combien boring de prime abord, mais si croustillant si on prend conscience que c’est là que se trament et se nouent les histoires de divorces, d’héritages, d’enfants adultérins révélés, de testaments secrets, bref de secrets de famille comme on les aime quand ils ne nous concernent pas. En plus, ce sera une trilogie, une bonne raison de voir si on aime ce tome 1 et si on peut ajouter un item à la courte liste de choses qui nous pousseront à nous réjouir de la rentrée.

Je pourrais en ajouter plein, évidemment. Ceux que l’on relit chaque été, Bonjour tristesse, La Chamade, Le lit défait (un de mes titres préférés), A demain Sylvie, Autant en emporte le vent (je vous jure, ça se relit très bien, la terre rouuuuge de Tara). Ceux qui sont obvious, Sérotonine, ne serait-ce que pour voir si on l’aime ou si on le déteste, la tiédeur de réception n’étant manifestement pas propre à Houellebecq. La Vraie vie, d’Adeline Dieudonné, parce que c’était indéniablement le livre de l’année. Ceux qu’on nous conseille depuis des mois, des années, mais qu’on n’ouvre pas comme un sale gosse qu’on pousserait à jouer avec des enfants d’amis « parce qu’ils ont ton âge, tu vas les adorer » : Petit pays de Gael Faye, le dernier Olivier Norek, Une éducation de Tara Westover, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu (Goncourt 2018), L’Art de perdre, d’Alice Zeniter. Ah, et puis vous pouvez lire le mien, aussi. Allez, bel été à vous. Prêts ? Lisez !

Le défi #FaceApp, si LOL ?

Si vous trainez sur les réseaux sociaux, vous n’avez pas pu passer à côté de ce nouveau phénomène trop LOL qui consiste à poster une photo de soi vieux. L’appli Face App, si elle existe depuis plusieurs mois, a réellement décollé il y a peu et depuis tout emporté sur son passage.

Le concept ? Prendre en photo son visage, puis cliquer sur l’icône « vieux » pour avoir une idée de son aspect des décennies plus tard. Poches sous les yeux, dégringolage des tissus, tâches, raréfaction des cheveux devenus gris et filasses, rien n’est épargné au sujet qui se retrouve face à son double du futur en quelques secondes avec un résultat bluffant. Car c’est bien ce qui agite les utilisateurs enthousiastes, le réalisme délirant de l’appli star qui propose aussi de découvrir son visage rajeuni, lequel ressemble tant à celui qu’on était qu’on ne peut alors douter de la fiabilité du vieillard goguenard apparu sur l’écran.

Dans nos soirées d’été, le sujet arrive rapidement sur le tapis, alors que les premiers smartphones surgissent. « Allez, c’est marrant, fais-le toi ! » Et qu’on se compare en poussant des petits cris effarés. « Ouah, t’as pris cher ! », « Franchement, tu t’en sors bien ! », « Regarde je suis atroce !! ». Les mecs adorent, et comparent déjà les ravages d’un temps pas encore passé. Les filles rechignent ou calculent déjà si elles préfèrent ressembler à ça ou à Madonna. On se shoote, on se reshoote en fronçant les sourcils, en levant le menton, en retirant sa chemise (« le rose, ça me vieillit, j’te jure ! reprends-moi ! ») ou en gonflant les joues. On propose de prendre ses parties génitales en photo pour envisager le futur de sa bite, ou la tarte sur la table, qui sait ce que ça pourrait donner ?

Bref, on s’éclate à sauter les années, la peur au ventre mais surtout avec la consolation de se dire que tout ça c’est « pour de faux », que pour l’instant on n’est encore pas si mal, hein ? Comme si se voir ridé était le grand frisson du moment, la frayeur nocturne qui s’en va au petit matin, le « non mais imagiiine » des enfants hilares, le petit film d’horreur qu’on se mate en loosedé avant de se lover avec bonheur dans la normalité retrouvée de notre petite vie confortable.

Mais qu’est-ce que ça traduit de notre rapport à la vieillesse, finalement ? Toujours ce rejet non avoué d’avancer dans le temps, lorsque le dégoût non dissimulé des visages abimés est chaque jour plus présent, dans un époque du paraître, du selfie et du filtre Insta qui boute hors du sérail la vie qui passe. Schizophrénie totale, toutefois. Unetelle aurait « succombé à la chirurgie esthétique », honte à elle qui n’accepterait pas les marques d’une existence sur sa jeunesse envolée. Telle autre aurait « pris cher non mais t’as vu ? Elle est tellement tapée, faut qu’elle se cache ». Alors quoi, tout le monde a tout faux ?

Autrefois ou dans d’autres sociétés lointaines et sages, les anciens étaient respectés et choyés pour leur expérience, interrogé par les plus jeunes sur ce chemin d’une vie qu’ils avaient parcouru, acceptant alors d’être ici et maintenant en cette étape du périple parce que leur âge inscrit sur leur visage ne faisait pas d’eux des phénomènes de foires, des Elephant mans de flux Instagram.

Il paraîtrait par ailleurs que l’appli goberait nos données personnelles, afin notamment d’enrichir les bases de reconnaissance faciale du monde entier grâce à nos sourires édentés épouvantés. Allez, assez rigolé. Si péché d’âgisme n’est pour l’heure pas mortel, il pourrait devenir un poison lorsque le retrait de filtre ne sera plus possible, et que le vieillard goguenard sera bel et bien là dans le miroir à nous lbesrver, bien amer d’avoir été le cauchemar de son double du passé.

Les filles myopes qui ne mettent pas leurs lunettes

J’ai longtemps cru que j’étais seule et puis non, récemment, j’ai échangé sur Twitter avec d’autres folles dans mon cas : des filles qui, depuis leur plus tendre enfance et puis durant des décennies, ont fait le choix coquet et chelou de traverser le monde dans un brouillard épais quitte à vivre une existence absolument en marge de celle du reste de la planète.

Quand elle est petite, une fille myope ne sait pas encore qu’elle l’est. Elle plisse les yeux, elle ne voit pas forcément bien le tableau ni les sous-titres, trouvent que mamie a une peau de bébé et que le papier peint de sa chambre est nickel jusqu’au jour où, comme moi, elle se jette à la sortie de l’école dans les bras d’un grand monsieur blond en le prenant pour sa mère, une femme à carré foncé…

Hyper heureuse, la fille myope acquiert alors enfin des lunettes à verre épais, son rêve de toujours comme pas mal de crétins de primaire qui fantasment sur des béquilles ou des appareils dentaires à palais baveux parce qu’on est vraiment con quand on a huit ans.

Et puis, arrivée au collège, la fille myope se rend brutalement compte que les filles à lunettes ont vachement moins de succès que les bombasses à jogging Compagnie de Californie qui arrivent par ailleurs super bien à appliquer leur eye-liner Agnès B. Et c’est LÀ que le fille myope décide de ne plus porter ses binocles amochissantes (non non, ne dites pas « c’est super mignon une fille à lunettes », sachez que les verres de myopes font des yeux tout PETITS) qu’en cas d’ultime obligation, et de passer le reste de sa vie confortablement lovée dans son handicap.

Vingt-cinq ans plus tard, ça donne une meuf qui :

  • pense qu’elle a exactement la même tête qu’à quinze ans, parce que ses yeux ne font pas le focus dans le miroir
  • pense qu’elle est hyper bien maquillée alors que son fond de teint fait du tie and dye sur son visage buriné
  • ne reconnaît personne à l’école, ne répond aux « bonjour » courroucés dans la rue que des plombes plus tard, passe pour une grosse connasse qui se la pète alors qu’il faut bien imaginer qu’elle prend déjà des risques en traversant la rue avec la visibilité d’un skieur en haut d’un ravin un jour de tempête et sans masque
  • passe pour une grosse connasse qui se la pète parce qu’elle porte des lunettes de soleil de février à octobre, parce que ce sont des soleil/vue
  • passe un spectacle entier à prendre en photo un enfant qui n’est pas le sien (« tu me montres les vidéos, maman » euh…)
  • fait un grand sourire le matin à un « papa de l’école » et se rend compte que c’est un total inconnu qui n’a même pas daigné répondre à son avance égrillarde
  • n’arrivera jamais à apprendre un enchainement de mouvements au yoga / à la zumba / à la salsa parce que dans le miroir, elle ne voit qu’une silhouette floue (la sienne ? who knows…) qui s’agite et tourne en sens inverse des autres
  • n’a toujours pas compris Usual Suspect parce qu’elle l’a vu en VO avec le premier mec à qui elle a roulé une pelle, et qu’en plus d’être miro elle est nulle en anglais (Keizeur Sozeyyy)
  • sursaute, voire hurle en croyant voir passer un rat au restau alors que c’est le reflet d’une poussette dans une vitrine
  • sursaute voire hurle en croyant voir une énorme araignée sur son pull alors que c’est un mouton de poussière/un cheveux/rien
  • peut tout à fait se barrer tranquille avec le caddie d’autrui au supermarché
  • peut tout à fait se barrer tranquille avec le gamin d’autrui au cours de ski (quelle idée de porter des casques en 2019)
  • trouve pas mal du tout une immense proportion de la gent masculine, même les grumelés, ceux qui ont des sourcils avec lesquels on pourrait faire des tresses, des poils dans les oreilles ou la raie du plombier apparente (ah booon ? j’ai pas vu)
  • peut croiser Madonna ay Carrefour Market sans lui adresser un regard
  • sourit bêtement quand quelqu’un lui fait coucou (on sait jamais, cf. les problèmes à l’école), puis répond au coucou avant de se rendre compte que c’était à la personne derrière elle qu’on faisait coucou…
  • sursaute en découvrant un cadavre étendu dans son salon, qui n’est en fait qu’une pile de linge sale
  • donne la main à un inconnu dans une foule, se frotte amoureusement contre son épaule, avant de se rendre compte que son mec est derrière elle (merde, mais à qui est cette main molle et chaude ?)
  • dit tout le temps « je vois pas, d’ici »
  • a toujours l’air d’être là sans être là, ou de penser à quelque chose d’hyper profond
  • n’entend parfois pas non plus très bien parce qu’elle ne voit pas les lèvres s’agiter
  • a peur de rentrer dans un restaurant
  • a peur de rentrer dans toute salle où elle va devoir identifier une personne avec laquelle elle a rendez-vous
  • ne peut pas choisir de plat des les bistrots genre cool qui n’écrivent le menu que sur des ardoises minuscules et très lointaines
  • a peur de plisser les yeux parce qu’on lui a dit il y a longtemps que ça faisait des pattes d’oie (vous allez me dire, elle s’en fout, elle ne les voit pas)
  • suit le mauvais cortège à un enterrement
  • ne voit pas combien elle pèse sur la balance
  • ne voit donc pas non plus ses doigts de pied -> a souvent des pédicures de merde qu’elle pense tout à fait passables
  • ne voit pas non plus les détails sur ses enfants -> a souvent des enfants tâchés / avec des ongles très longs / des crottes d’œil

Et vous me direz, bien sûr, mais POURQUOI cette fameuse femme ne met pas ses lunettes, maintenant qu’elle a trouvé un mec ? Ou pourquoi ne porte-t-elle pas de lentilles / ne se fait-elle pas opérer… ? Eh bien parce que malgré tous ces petits désagréments de la vie qui n’en sont pas forcément tous, évoluer en brouillard épais est probablement devenu pour elle une habitude, un statement, un way of life comme on dit dans les magazines féminins. Parce qu’elle ne voit pas vieillir son entourage plus qu’elle-même ou la peinture de son apparte, parce qu’elle se marre bien quand même avec toutes ces anecdotes auxquelles sa famille commence à être habituée, parce qu’il est bien possible qu’après toutes ces années de purée de pois, sa personnalité-même ait été formatée par ce handicap non corrigé, et que c’est peut-être bien comme ça.

Et puis parce que vous avez déjà essayé de retrouver vos lunettes en voyant aussi mal ? « Quelqu’unnnnn a vu mes luneeeeeettes ??? »

Bha voilà.