Les gens qui « ont arrêté de fumer »

Dans les années 90, tout le monde fumait. Du soir au matin, on restait solidement amarré à son paquet de 25, allumant allègrement et sans culpabilité clope sur clope, au réveil (la tête dans le cendars) avant même le café, au boulot en crapotant avec son unique coburelier en mode bocal, au dej, entre chaque plat, éteignant certaines à même la bavette à l’échalote, et puis évidemment à l’apéro et bien plus tard dans la soirée, accélérant le rythme en sprint final jusqu’au coucher (rhaaa, ça fait du bien !). Mais ça, c’était avant, bien sûr. Avant l’interdiction de cloper dans les bars, dans les trains, sur les quais de gare et même chez les autres qui vous ont progressivement invité à vous les peler sur le balcon si vous souhaitiez continuer à imposer votre habitude d’antan aux autres qui, eux, lâchaient un à un le navire nicotinier pour une vie saine, familiale et no-glu.

Aujourd’hui, tout le monde ou presque a quitté les rangs, préférant pour beaucoup téter grotesquement d’étranges bangs à la fumée sucrée, fiers d’annoncer entre deux taffes radioactives à l’assemblée médusée : « Moi, j’ai arrêté ! ».

Si bien qu’est progressivement né en soirée un étrange ballet de repentis affamés, rôdant comme des vautours autour des derniers adeptes de la bonne vieille clope à filtre.

Vendredi soir, alors que je discutais avec une copine vraie clopeuse qui n’emmerdait personne, fumant tranquillou au centre des clopeurs anonymes, je les ai vus rappliquer. Les uns après les autres, par l’odeur alléchés, ces sevrés du tabac postant crânement sur Instagram leurs exploits marathoniens et leurs assiettes arc-en-ciel. Oui je les ai vus s’approcher poumons à terre et le regard suppliant : « Dis… pardon, tu parlais hihi. Non, excuse-moi. Il est à toi, le paquet ? Ah. Euh… Je pourrais t’en prendre une ? Merci hihi. Noooon, j’ai arrêté mais bon… une de temps en temps. Tu continues, toi ? Tu devrais pas. ». Un, puis deux, puis cinq grands gaillards assumant pleinement d’aspirer comme des maboules sur une Vogue incongrue, puis de revenir supplier comme des enfants à quarante berges parce qu’évidemment une première entraîne une seconde, pour la simple satisfaction de se dire que oui, ils ont ARRÊTÉ du FU-MER, Madame !

Le lendemain, je savais qu’ils oublieraient leur méfait parce que paquet pas acheté n’est pas paquet fumé, et que taxer par-ci par-là, c’est comme baiser à Vegas, ça compte pas.

Ajoutez à cela les non fumeurs qui trouvent ça hyper rigolo d’essayer, le fumeur de roulés qui s’en ferait bien une vraie, celui qui ne trouve plus son paquet mais vous la rend bien sûr dès qu’il met la main dessus, et ceux qui ne demandent même plus parce qu’à cette heure-ci pfiou on n’en est plus là, imaginez l’état du paquet de ma copine en mode machine à distribuer gentiment des récréations à 10 euros la Malbak…

Alors, je me suis demandé si tout ça n’avait pas un rapport avec le fait de commander une salade tout en boulottant l’intégralité de l’assiette de frites de son mec au restau (« ça compte pas ! »), ou d’acheter des pompes hors de prix sous prétexte qu’elles étaient à 50% (« j’ai gagné 300 balles ! »). Ouais, avec le concept du « ça compte pas » dont on définit seul les contours, bien en phase avec notre conscience.

J’aurais voulu leur demander, mais les « anciens fumeurs » avaient tous décampé pendant que ma copine extrayait péniblement sa dernière clope sauvée des eaux (ou plutôt des cocktails) et que s’envolaient sur la piste les derniers volutes aériens de leur passé.

Aujourd’hui, une étude est tombée, annonçant que 600 000 fumeurs quotidiens avaient arrêté au premier semestre 2018. Je me suis dit que ça allait lui en faire, des clopes à acheter, à ma copine.

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Sortie scolaire

« Bon les enfants vous m’écoutez ? Je vais appeler vos noms et vous dire avec quelle maman vous êtes. Ah, on n’a pas de papas aujourd’hui, que des mamans. V… Voilà, vous m’écoutez ? Vous allez partir avec ‘votre’ maman, rester bien groupés, et surtout garder votre étiquette autour du cou. Parce que i on perd l’étiquette, qu’est-ce qui se passe ?

– Bha on se perd !

– Non, si on perd l’étiquette on n’a plus l’adresse et le numéro de la maîtresse.

Bon, arrivés en bas, vous mettrez vos gilets jaunes…

– HAHAHAHA giletsjaunes, giletsjaunes, GIIILETS JAUUUUUNES !

– Taisez-vous ! Oui, bha c’est malin, hein. Et vous mettrez vos pique-niques dans vos sac à dos. C’est compris ?

– Quand est-ce qu’on mange le pique-nique ?

– Pour le déjeuner. Là, on est le matin. On ne court pas dans les couloirs… NI la rue, on tient la main, on aide les petits, on ne CRIE pas.

 

A L’Opéra…

– Madame ?

– Oui ?

– Quand est-ce qu’on mange le pique-nique ?

– Bha… Pas maintenant, on vient d’arriver. Chut, écoute la maîtresse. Regarde comme c’est beau, whouuu. Regarde les peintures, incroyable, hein ? Et ces moulures dorées !

– Mmh.

– Les enfants, levez le nez, regardez ces plafonds c’est ma-gni-fique ! Et cette statue en bronze, là, vous avez vu son pied ? Pourquoi est-ce qu’il n’a pas la même couleur que le reste, vous le savez ?

– Naaaan !

– Parce que tous les visiteurs posent leur main dessus pour monter l’escaler, du coup le métal s’est modifié.

– Oooooh, oui, on peut toucher nous aussi ?

– Non c’est moi.

– NON MOI

– MAIS C’EST MOUAAAAAA !

– Il a pas bougé, le pied ?

– Les enfants, lâchez ce pied, allez, on va monter voir les loges.

– Madame ?

– Oui ?

– Quand est-ce qu’on mange le pique-nique ?

– Je ne sais pas, chut, écoute.

– Les enfants, regardez cette loge, c’est la numéro 5, celle du fantôme de l’Opéra, personne n’avait le droit d’aller dedans.

– Pourquoiiii ?

– Parce que c’était celle du fantôme.

– Il va nous tuer le fantôme ?

– Bha… non, bien sûr que non.

– Ah ? Il va vous tuer alors maîtresse ?

– Mais non, voyons.

– Il est où le fantôme ?

– Quand est-ce qu’on mange ?

– Elles chont où les dannnncheuses ?

– Hein ?

– Les daaancheuses ?

– Ah, mais il n’y a pas de danseuses. Elles dansent le soir. Là on visite juste l’Opéra. Regarde la scène, c’est beau, hein tu as vu, les musiciens, ils se mettent là, dans le trou. Tu imagines, ces beaux spectacles ? Tu veux devenir danseuse ? Tu m’écoutes ? Ils sont où les autres attends j’en ai 5 à charge. Suzanne ? Où est Suzanne ? Valérie, euh… Valentine ! Comment elle s’appelle déjà ? Non mais qu’est-ce que tu fous dans cette cheminée, sors de là.

– Hihihi, NAN !

– Quand est-ce qu’on mange, madame ?

– JE-SAIS-PAS.

– Les enfants écoutez, vous savez combien il y a d’ampoules, sur le lustre ? 400 ! Vous vous rendez compte ? Et vous savez combien de spectateurs peut contenir l’Opéra ? 2000 !

– Ouah, 2000 !

– Oui, 2000 ! C’est fou, hein ?

– 2000, c’est 1000 + 1000 !

– Oui, voilà, 1000+1000.

– C’est moi qui l’ai dit.

– Nan c’est moi.

– C’EST MOUAAAAAA.

– MENTEUR !

– Bon, bon, on s’en fiche. Allez, suivez-moi. On va aller dans la salle des cafés.

– Y’a des glaces ?

– Moi, j’aime bien les glaces.

– J’ai faiiiiiim.

– Mais… je comprends pas qu’est-ce que vous avez tous, il est 10h14 ! On va pas manger maintenant !

– Voilà, regardez cette salle, c’est ici que les belles dames et messieurs venaient déguster un café pendant le spectacle, c’est ma-gni-fique, non ?

– Mmh.

– Madame ?

– Q.U.O.I ?

– Quand…

– … Est-ce qu’on fait le pique-nique ?

– Oui.

– Alors quand ? Maintenant ?

– NON

– Y’a du pâté.

– Quoi ?

– Dans les sacs y’a du pâté, j’ai regardé. Y’a du pain aussi.

– Oh, du pain, j’ai faim !

– Et une pomme !

– Moi z’aime pas les pommes.

– Moi z’aime bien.

– C’est pas bon.

– Y’a des chips !

– Ouais, des chips !

– Madaaaaaame, ma fermeture elle est coincééée.

– T’es coincé dans ton blouson ?

– Ouiiii.

– Attends, je vais t’…

– Eh, madame ?

– Oui ?

– C’est quand qu’on mange ?

– Je vais rester coincé dans mon blouson toute ma viiiiie ?

– Mais non, mais non.

– Venez, les enfants, on reprend l’escalier, regardez, c’est du marbre. C’est une très belle pierre, très froide. Regardez, il y en a du rose, du vert, du noir, du bl… attention, ne courez pas dans l’escalier. Non, l’escalier n’est pas un toboggan. Les enf…

TAGADOUM TAGADOUM TAGADOUM hahahahahahaha ENCORE ! TAGADOUM TAGADOUM TAGADOUM

– Ca glisse trop bien, le marbre maîtresse !

– C’était une belle visite, hein ? Vous étiez contente ?

– Très, très ! C’est magnifique ! Sinon… quand est-ce qu’on mange le pique-nique ?

– Ah, il n’y a pas de pique-nique pour les mamans, je ne vous l’ai pas dit ?

– Ah… Non.

 

 

Je ne suis pas désagréable, je suis misophone

Parfois dans la vie, on est heureux parce qu’on découvre un mot, et par ce biais le fait que l’on n’est pas seul. Ca m’a fait cela lorsqu’on m’a parlé pour la première fois de la notion de « phobie d’impulsion », phénomène qui consiste à s’imaginer très concrètement faire un truc de manière totalement instinctive, mais sans le faire vraiment (jeter un bébé par terre quand on vous le tend, mettre la main au cul de son boss quand il se retourne ou taper les frites des clients de la table voisine quand on a la dalle… quoi, ça ne vous vient jamais à l’esprit ?). Eh bien cela me l’a refait il y a quelques jours lorsque, en librairie, je suis tombée sur le nouveau livre de Bruno Salomone, l’inoubliable interprète de Médusor (les fans de Denis Boulay savent), intitulé « Les Misophones ». Tiens donc, c’est quoi ce truc ? me suis-je alors élégamment interrogée. Sur la quatrième de couverture l’éditeur m’informait que « Damien est misophone. Tous les petits bruits du quotidien lui sont insupportables : les croustillements de pop-corn au cinéma, les aspirations interdentaires d’un voisin de table, les mastications de chewing-gum dans le métro… À sa solitude s’ajoute ce fardeau qu’il pense être seul à porter. »

Quel bonheur, j’avais donc découvert que le mal dont je souffrais existait réellement, avait un nom reconnu, d’autres sujets atteints et que bref, quand quelqu’un croquait lentement une pomme granny à côté de moi et que j’avais alors rapidement envie de lui éclater la tête contre la table, ça n’était pas ma faute. Oui, j’ai appris d’un coup d’un seul que j’étais misophone.

Le bruit du sachet plastique qu’on tripote, qu’on ouvre difficilement, qu’on froisse, qu’on réouvre et réfroisse (PUTAIN tu l’ouvres ou tu le fermes ?), la mastication lente et feutrée de l’intégralité d’un paquet de M&M’s aux cacahuètes, subie en plein bac français il y a des décennies mais dont le souvenir me hante encore, le reniflement continu et métronomique d’un inconnu dans le métro, les bruits de salive collée au palais d’un journaliste à la bouche sèche perçu à la radio, le tic tac de la montre de quelqu’un qui dort à côté de moi, les slurps de mon mec qui zippe sa soupe « parce que c’est chaud » même quand elle n’est plus chaude… toutes ces choses qui me rendent DINGUE, au point que je ne peux plus penser à rien d’autre qu’à ces tic tic, ces sluuurp, ces atch’a atch’a, ces krrrrrr, ces glouglous mais TA GUEULE, entretenaient en fait depuis des années ma pathologie latente et planquée. Même quand j’ai vu La Belle et le Clochard petite, je me demandais comment cette pauvre chienne pouvait tolérer le bruit d’aspirage de spaghettis de sa target pendant la scène mythique (je te lui en aurais collé une, moi). Pourtant si, longtemps, j’ai mis ma réaction sur le compte de mon antipathie avérée, d’un manque potentiel de générosité ou de bienveillance à l’égard des soucis inélégants de mes congénères, j’ignorais que je n’étais pour rien dans mes réactions.

Sachez-le, non non, je n’étais alors ni intolérante ni foncièrement antipathique ou impatiente, j’étais simplement malade. Alors compatissez, merde. Et de même que vous n’ouvririez pas une bonne cannette devant un pote alcoolique, ou n’emmèneriez pas Pierre Palmade en soirée là tout de suite, ayez l’obligeance de prendre en considération cette pathologie qui est la mienne en remballant vos chips, vos craquements de phalanges, vos zippements à la paille et vos cahuètes en ma présence.

Reste maintenant à savoir s’il existe des soins, des thérapies, des cures pour combattre cette misophonie décelée tardivement (si ça se trouve, si je l’avais su avant, j’aurais eu une meilleure note au Bac français). Vais-je devoir aller voir une phonothérapeute ? Va-t-elle me faire écouter comme dans Orange mécanique, sanglée sur une chaise et les oreilles grandes ouvertes des gens qui font pipi la porte ouverte ou des vieux qui se raclent la gorge pour élargir doucement ma tolérance à l’horreur et me guérir de mes maux ? Vais-je rejoindre un groupe de paroles où, entre misophones, nous palabreront autour de nos pires cauchemars phoniques en ayant mutuellement envie de nous tabasser parce qu’il me semble que qu’être misophone n’exempte pas d’être soi-même potentiellement auditivement exaspérant (je m’auto-énerve bien quand je marche la nuit et que mes articulations cracottent) ?

Ouais, conclusion, ça semble râpé pour un dîner avec Bruno Salomone.

Je hais le ski

ski

Avertissement avant lecture : *Ne me jugez pas, il y a bien des gens qui n’aiment pas Noël*

Dire qu’on n’aime pas le ski, c’est un peu comme annoncer sans rire qu’on a trouvé La La Land un peu chiant : une hérésie. Pourtant, plus les années passent et moins je comprends l’engouement (l’hystérie ?) collectif pour cette étrange activité devenue pour beaucoup un passage obligatoire entre les fêtes de fin d’année et les beaux jours qui semblent si loin. « Attends mais c’est génial ! Les meilleures vacances du monde ! T’es dingue. » Ah oui ?

Passer six jours à faire les valises. Emprunter des gros vêtements sac poubelle, voire les acheter, sans aucun espoir de les reporter le reste de l’année (bon, d’un sens tant mieux…). Parcourir des kilomètres en train ou en voiture. Nettoyer le vomi familial à l’arrivée parce que forcément, après une soixantaines de mini-virages en épingle, et huit heures à boulotter des Pepitos et des chips au vinaigre, le pire n’est plus une option. Arriver de nuit. Dans le FROID qui nous accueille, goguenard, en mode « habitue-toi ma vieille, je risque pas de bouger ». Porter les milliers de sacs, les enfants tout verts, les skis de ton mec qui tient absolument à avoir son propre matériel. Investir les couloirs lambrissés à l’odeur de fringues mouillées mal séchées d’un immeuble au nom d’animal montagnard. S’engouffrer dans un apparte qui fait la taille de tes chiottes. Se les peler. S’endormir en chien de fusil sur un lit dur en sachant que le lendemain sera plus épuisant que n’importe quel autre jour de l’année écoulée et à venir (ou de ta vie ?).

Se lever aux aurores avec des gamins surexcités par la neige qui tombe à gros flocons. Merde, manquait plus que ça. Sortir les salopettes, enfiler à tout le monde un slip un collant des chaussettes un sous-pull un pull un anorak, chercher les bonnets les gants les masques les casques. Etaler de la crème épaisse sur plein de visages. Faire pareil pour les lèvres. Coller ses doigts gras à la laine. Faire pareil pour soi. Se trouver plus moche que jamais, forcément, ce type de tenue, ça aide PAS. Tenter de se maquiller snowproof sur la crème épaisse. Abandonner. Aller louer les skis, les chaussures. Parler à un type en polaire qui a couché avec toute la station. Marcher comme une demeurée ploc ploc, avec les enfants qui pleurnichent parce que c’est louuurd, les skis, et que les bâtons tombent par terre putain ! Sentir ses cheveux frisotter au contact des flocons. Regarder la montagne avec anxiété. Voir qu’elle est entièrement recouverte de brouillard. Renouer avec la boule au ventre qu’on avait déjà en classe de neige et se demander sérieusement ce qu’on fout encore là à quarante berge, à engloutir la moitié de son salaire annuel dans un tel cauchemar. Acheter les forfaits. Se dire en tapant son code de CB que pour le même prix on pourrait partir en week-end avec une copine à Ibiza et siroter des mojitos sur la plage.

Poireauter à l’école de ski. Rire avec des mamans canons en fuseau alors qu’on a son gros cul moulé dans un vêtement fluo emprunté. S’extasier devant des enfants tous similaires, recouverts de dossards avec des numéros et heureusement sinon on ne les reconnaîtrait pas et on repartirait avec un nain casqué qui ne nous appartient pas. Les envier parce qu’ils se contentent de faire la chenille sur la piste piou-piou sans avoir à risquer leur vie tout là-haut.

Prendre une grande inspiration, quitter la vallée et s’engouffrer dans les œufs. Puanteur de neige froide mêlée à la sueur et à la fameuse chaussette mal séchée. Péter de chaud. Retirer son bonnet. Sentir ses cheveux humides carrément collés au crane. Croiser son reflet effrayant dans la vitre embuée. Remettre son bonnet. Regarder la station qui s’éloigne et les skieurs, minuscules tâches inconscientes qui sillonnent vaillamment les pistes malgré la purée de pois. Penser à nouveau mais putain POURQUOI ? Descendre de l’œuf à temps, attraper ses skis viiiiite avant qu’ils ne se barrent. Se péter le dos en les portant. Chausser. Clac, clac. Pousser sur les bâtons. Perdre des yeux son mec hou houuu. Avoir peur à nouveau. Prendre un télésiège. Se taper la barre de fer dans le cul et le bâton de son voisin dans le bras. Discuter de tout et de rien avec des inconnus pleins d’une joie incompréhensible. Ou pire, rester silencieuse à nouveau avec la grêle qui fait un peeling douloureux à des bouts de visage congelés. Arriver. Remonter la barrière avec jambes lourdes qui pendouillent dans le vide. Descendre vaillamment. Ne pas tomber. Ne pas aller trop vite. Ni trop lentement. Ne pas perdre les gens. Ne pas faire de chasse-neige. Planter de bâton. Flexion, extension. Ne pas skier comme dans les années 80. T’as des paraboliques, putain, qu’est-ce que tu fous avec tes mouvements ! Hein ? QUoiii ? J’entends rien. Vouuuu Vouuuuu, sentir le vent gelé dans ses oreilles, enfin ce qu’il en reste. Voir qu’il n’est que onze heures. Remonter.

Redescendre.

Remonter

Redescendre.

Manger des choses au fromage fondu à cinquante euros par tête la gueule cramoisie par les changements de température. Cheveux qui fondent.

Y retourner. Va plus vite ! On s’en refait une ? Ah bha oui, tiens, quelle bonne idée (nan mais sérieux).

Aller chercher les enfants à l’école de ski. Souffler, enfin. Kiffer le minuscule abri de bois qui pue. Passer son tour de douche. A quoi bon ? Faire des pâtes avec encore du fromage sur une plaque électrique. Déposer les fringues mouillées de tout le monde sur le radiateur en rang d’oignon.

Et recommencer chaque jour. Avant de retourner au boulot. Avec les cuisses pleines de fromage fondu et de vin blanc tiède, de courbatures, les ligaments pétés, le compte à zéro et un mois de machines à s’enquiller en grignotant du chou kale pour expier.

C’est ça ouais, les meilleures vacances du monde.

T’as combien, sur Uber ?

Je pensais vraiment que toutes ces histoires de notes, c’était enfin fini. Qu’un des seuls privilèges de l’âge était de ne plus avoir à subir les évaluations de semi-inconnus qui s’octroient le droit de vous coller un neuf sur vingt parce que votre dissertation n’est « pas mieux que médiocre, Bréau ». Mais non, même pas ! Plutôt que d’être vieux en mode peinard, notre génération doit se coltiner en plus l’épreuve du barème ad vitam aeternam. Bref, la double peine.

L’autre jour, à la faveur d’une conversation passionnante sur les VTC, j’ai découvert un truc qui m’a totalement désespérée. « T’as combien, sur Uber ? », m’a demandé un interlocuteur pas peu fier de sa note personnelle (je le découvrirais plus tard). Le saviez-vous ? Alors que vous mettez gentiment cinq étoiles à votre chauffeur, vite fait, en sortant de votre Uber sous prétexte qu’il vous a déposée à bon port, quand bien même il n’a ni bonbons, ni bouteille d’eau, ni la courtoisie de pousser son sac pour que vous vous asseyiez correctement, ledit chauffeur attend lui-même votre départ pour vous évaluer. Résultat, vous cumulez sans le savoir une moyenne que vous pouvez consulter sur l’application, en cliquant sur le burger en haut à gauche (les trois petits traits horizontaux), puis en déchiffrant sous votre nom cette note sur 5.

C’est là que j’ai découvert que j’avais… 4,51. Pas mal, pensez-vous (et moi aussi, j’ai cru). Eh bien pas du tout. Sachez-le, la moyenne française chez les clients Uber est de 4,69 (4,9 à Montpellier, les lèche-culs). Quant aux chauffeurs eux-mêmes, ils peuvent voir leur compte suspendu en dessous de 4,5 de moyenne. Ce qui signifie que je frôle moi-même la radiation virtuelle en tant que passager.

Mais qu’est-ce que j’ai faiiit ? me suis-je demandé. Sans pouvoir obtenir de réponse, puisque cette moyenne exécrable m’a été attribuée selon un barème gardé secret (constructif comme attitude). En revanche, ce secret ne l’est pas pour tout le monde puisque les chauffeurs qui ne m’ont pas donné mes cinq étoiles ont obligation d’expliquer pourquoi. Il existe donc quelque part dans le monde un petit dossier à mon nom avec des commentaires du type « pas sympa », « trop de sacs », « enfants qui mettent leurs semelles sur la banquette ». Parce que objectivement, je ne vois pas bien ce qui a pu expliquer mon affligeant niveau dans cette discipline à laquelle je ne réalisais même pas participer. Je suis toujours ponctuelle, polie (bonjour monsieur, au revoir monsieur, merci beaucoup), docile (pas de radio ni d’itinéraire préféré), sobre, seule et discrète. « Ah bha voilà, tu parles pas ! », m’a répondu un ami alors que je me lamentais une fois de plus devant ma mention passable au bac passager. Certes, quand je monte dans un VTC, la plupart du temps, j’ai palabré des heures au bureau, écrit des kilomètres d’articles, voyagé une vingtaine d’heures ou décortiqué dans tous les sens les existences et leurs sens d’amies plus ou moins épanouies. Bref, je n’aspire qu’au silence ronronnant d’une berline cosy, et n’ai PAS mais alors PAS DU TOUT envie de parler. Encore moins de la pluie, du mauvais temps, des gilets jaunes, de Macron ou d’Anne Hidalgo. Bim. « Mutique », « méprisante », peut-être que ça vaut un « une étoile » pointé, un tel comportement ? « Moi, je donne toujours de gros pourboires », me rétorque un autre de mes réceptacles à seum, pas peu fier de son 4,89. Ah nan mais s’il faut acheter l’examinateur, je ne suis pas d’accord.

A moins que… Parce que le pire dans tout ça, c’est qu’une mauvaise moyenne entraine un temps d’attente plus long, parce que peu de chauffeurs veulent vous prendre. Résultat, vous poireautez une plombe, avant de vous faire annuler, paf, comme ça sans prévenir. A moins qu’un chauffeur aussi venere que vous ne se soit rabattu sur votre course (entre 4,51, on se serre les coudes), et vous conduise alors dans la plus grande mauvaise humeur vers votre rendez-vous de toute façon loupé.

Bref, autant vous dire que je surnage dans un cercle vicieux a priori insoluble, qui ne me laisse que deux solutions : les pots de vin (à moi les pourboires à 5 euros) ou le black entre cancres. « Eh, si je te mets 5 étoiles tu me les mets aussi ? », ce que je vais tenter. Oui, j’ai honte.

Drôle d’époque.

Fragments d’enfance

Ce matin, sur le chemin de l’école, avec Petit Frère, 4 ans-bientôt-5, on passe devant l’église Saint-Michel.

– C’est la maison d’Hippo, ça ?

– Ah non mon chéri, ça, c’est la maison de Dieu.

– C’est qui, Dieu ?

Houla, 8h34.

– Euh… Dieu, Dieu, Dieu… C’est, c’est lui qui a créé la Terre, les animaux, et les hommes aussi, les fleurs…

– Et la DS ?

– Ah non, la DS, c’est Nintendo, mon amour. Enfin, les hommes, quoi. Dieu a créé les hommes qui eux, ont créé la DS. Mais tu sais, je suis pas très pour la DS…

– Mais noooon, la déesse comme dans le livre que lit Tao, avec Athéna et tout.

– AAaaaaaah, la dé-esse ! Ah. Ouh. Ok. Alors. Avant, les gens, ils avaient plein de Dieux. Un Dieu pour tout. Un pour la guerre, un pour le vin, un pour le soleil, un pour le sommeil, un pour l’amour… Enfin tu vois. Et puis un jour, bha (pfiou là là), on s’est dit (qui ?) que en fait, il n’y en aurait plus qu’un. Celui qui vit là, donc, dans la « maison d’Hippo ». Enfin qui vit là… Il vit partout, en fait.

– Hein ?

– Mais bon il est pas seul, seul. Il a un fils aussi. Tu sais qui c’est ? Son fils ?

– Bha… oui. Le-fils-de-Dieu.

– Mais tu sais comment il s’appelle ? Celui qui naît à Noël (prise de conscience du côté chelou de mon histoire d’un mec qui naît tous les ans à Noël, mais ça n’a pas l’air de le contrarier). C’est le petit, le petit…

– … Le Petit Poucet !

– Mais non. Le Petit Jésus !

– Ah…

Dans le métro me revient la teneur d’une discussion au bureau la veille, autour du compte Instagram du magazine :

– Il nous en faudrait un par centre d’intérêt. Un pour la mode, un pour la food, un pour la musique, un pour les livres…

– Non non, c’est mieux d’en avoir un unique, fort, qui concentre tous les followers au même endroit. Ca a davantage de rayonnement.

– C’est pas dit. Est-ce qu’on ne devrait pas plutôt créer des verticales et fédérer des communautés qualifiées autour d’intérêts communs ?

Et puis les gens s’entassent dans la ligne 13 et le tuuuut de la porte et un coup de sac dans la tête me font revenir à la réalité. Et je me dis que je sais pas trop, si y’avait un Dieu par truc qui nous intéresse vraiment (le Dieu des agriculteurs, le Dieu des mamans, le Dieu des gens qui cherchent un mec grave…), ça marcherait mieux. Ou si c’était pas con, finalement, cette idée de faire un Dieu unique, paf, plus simple, on fout tout le monde dans la même église et basta cosy.

Et puis je me dis surtout que c’est quand même génial d’avoir ces conversations ésotériques qui vous font vous poser mille questions après le premier café du matin, avec ces personnes de petites taille qui s’interrogent naïvement sur tout et n’importe quoi, et surtout sur les trucs les moins simples avec une candeur finalement si éclairée. Je me dis que j’adore ces fragments d’enfance chopés au col, au petit matin frais sur le chemin de l’école. Alors je voulais garder celui-ci ici pour toujours. Merci Dieu d’Internet.

« Ca a dû être une belle femme »

Parmi les petites phrases qui se veulent gentilles et qui m’énervent autant qu’elles me foutent le blues il y a celle-là. L’autre soir, mon concubin et moi regardions un reportage sur Didier Deschamps, l’un des seuls Bleus de 98 à n’avoir pas quitté son épouse d’alors après la victoire pour partir dribblouiller vers d’autres cieux plus jeunes, slovaques ou nichonnés. Et, alors qu’apparaissait à l’écran Claude, femme de et mère de Dylan leur fils unique, mon concubin lâcha avec l’apparente impression de dire un truc très sympa : « Elle est bien, hein. Ca a dû être une belle femme ! » Ce à quoi je lui ai répondu du tac au tac : « Bha… elle n’est pas morte. »

Silence d’incompréhension mutuelle.

Non mais c’est vrai. C’est une phrase que j’ai très/trop souvent entendue. « C’était une belle / très belle femme ». Comme si le simple fait d’avoir passé la fatidique barre des, allez on va dire quarante, quarante-cinq ans lorsque la nature a été très clémente, faisait fatalement basculer les individu de sexe féminin dans une espèce de sas où l’on vit encore (ouf !) mais dans un physique dont on ne peut plus dire qu’il est mais seulement qu’il a été.

En mode : « Nan mais Monica Bellucci, c’était une TRES belle femme. » Ok, et maintenant, qu’est-elle donc devenue ? Un souvenir qui respire encore ? N’est-elle plus une femme ? Ou n’est-elle plus belle ? La beauté d’une femme ne dépend-elle finalement que son degré de baisabilité sur l’échelle du désir universel ? A-t-il été acté quelque part, dans une espèce de grande encyclopédie de la beauté féminine à usage des hommes (dont je n’aurais pas eu connaissance) que ledit terme de beauté, donc, n’était plus adapté au-delà d’un certain âge ? Que les rides excluaient à jamais un visage d’une acceptation esthétique positive, ou qu’un épiderme moins flexible anéantissait pour toujours sa propriétaire du champs lexical de la beauté ? J’ai même déjà entendu des personnes se réjouir que des célébrités glamour soient mortes jeunes car ainsi elles étaient « mortes belles ».

Bha si c’est le cas, je ne suis pas d’accord. On va dire que j’ai un discours démagogique, que j’enfonce des portes ouvertes ou au contraire que je plane à dix mille mais enfin, qu’est-ce que c’est que cette histoire de fous ? Est-ce qu’on dit par exemple d’une vieille commode un peu patinée que ça a dû être une belle commode ? Non. Est-ce que les touristes en Egypte disent « Ouais, pas mal. Ca a dû être des belles pyramides », dédaigneux de l’aspect actuel de ces œuvres qui ont traversé les ans et portent en elles la vie qui s’est déroulée ? NAN. Moi je trouve que Claude Deschamps EST une belle femme. Qu’Helen Mirren est une belle femme. Que Susan Sarandon est une belle femme. Que ma mère est une belle femme.

Et tant qu’on n’aura pas accepté, tous, que la beauté féminine transcende la jeunesse des traits, et qu’elle se trouve dans tout sans qu’il soit forcément question de verdeur ou de prétendue perfection, tant que nous n’aurons pas enfin déplacé cette perception que nous avons de la beauté telle que nous pensons la reconnaître, les femmes auront envie de se faire sauter le caisson à quarante ans parce que la société parlera désormais d’elles au passé.

Non mais.