Happy 40th to me

Birthday Candle Number

C’est vrai, ça peut paraître un peu mégalo de publier un billet de blog à son adresse le jour de ses quarante ans. Mais les jours et les mois qui ont précédé celui-ci m’obligent à m’adresser à mon entourage pour lui signifier que tout-va-bien. PROMIS.

Depuis plusieurs mois en effet, ponctuellement, mon père adoré me regarde avec cet air contrit et désolé en évoquant le fameux « événement » gênant qui, irrémédiablement, finirait pas m’ensevelir et me faire glisser vers de sombres contrées. « Tu te rends compte ? », me disait-il alors. Bha… Non, pas vraiment. Tic tac tic tac.

Depuis quelques jours, entourée d’amis en pays biarrot, mon esprit était pourtant davantage à la météo plus que douteuse qu’à cette guillotine qui allait manifestement me séparer définitivement de ma jeunesse à mesure que les heures s’égrenaient. « Tu vas avoir quarante et un, c’est ça ? », me demande Eva sur notre fauteuil de piscine trempé par la pluie, tranquille, en évoquant mon anniversaire à venir. Moi : « Non, quarante ». Silence. Merde. Et ce même regard absolument navré. Ma pauvre.

Alors, sachez-le, vraiment. Je vais bien. Je dirais même plus, qu’on en finisse ! Parce que bon, avoir trente-neuf, soyons sérieux, ça un côté un peu grotesque de la fille qui soit ment, soit n’ose pas y aller comme un gosse tétanisé sur le bord du plongeoir. Allez, saute ! Non, quarante, c’est limite stylé. Comme dix-huit. Ou vingt-cinq. Ca a de la gueule, quoi. Quarante-et-un, je dis pas.

Quand j’étais petite, ma grand-mère racontait toujours que, le jour de ses quarante ans, elle avait pleuré toute la journée. Ma mère rajoutait doucement : « Qu’est-ce qu’elle nous a embêtées ! » Ce soir-là, mon grand-père, pour lui changer les idées, l’avait emmenée à une fête de village (comme moi, elle était née en août, histoire de panser toute sa vie les années qui passent à l’ombre du rosé d’été). Là-bas, elle avait gagné un concours de beauté. A quarante ans, imaginez. Cette légende familiale avait toujours placé à mes yeux d’enfant la fameuse « quarantaine » dans des sphères à la fois effrayantes et joliment fantasmagoriques. Et puis la vie avait alors repris, avait dit ma grand-mère qui, bien des années plus tard, du haut de ses plus de quatre-vingt-dix ans, soupirait qu’elle était bien bête à l’époque, qu’on avait la vie devant soi à quarante ans, la jeunesse chevillée au corps et tant de choses à découvrir encore. En bref, que c’était vraiment pas la peine de se gâcher des moments qu’on s’envierait plus tard, comme lorsqu’on se dit qu’on était con, ado, de penser qu’on était moche, ou à ses premiers chagrins d’amour de croire qu’on allait en mourir.

Chaque année depuis, au quinze août, elle faisait un foin pas possible de son anniversaire, qu’elle voulait fêter comme une gamine. Avec un brin de coquetterie, parce qu’on reste toujours cet enfant qui souffle les bougies, et qu’on fait un voeu, secrètement, en fermant les yeux très fort, car on a malgré les ans toujours des rêves enfouis pour les mois et les décennies à venir.

Alors oui, vraiment, happy forty me, et à vous aussi, les amis.

 

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2017 ou l’avènement du châtain de poche

Longtemps, le beau gosse a été brun. Si si. Brun, grand, un brin bad boy, avec du poil sur le poitrail mais pas trop, voire une légère bedaine (confère l’éphémère et très discutable dad bod), la barbe naissante, l’œil qui frise, le cheveu long, deux trois tatouages et le sourcil froncé. Geoffrey de Peyrac, Albator, Pio Marmaï, Gérard Lanvin, Brando ou Louis Garrel selon les générations et les époques. Mais c’était ainsi. Jusqu’à récemment.

La semaine dernière, le site « Adopte un mec » a en effet publié les résultats de son Grand classement annuel des « mecs qu’on aimerait adopter (comprenne qui pourra) », et l’on peut dire que les résultats sont inattendus, mais finalement assez significatif d’un changement sociétal. À la troisième place, on y trouve Hugo Clément, le jeune et gentil journaliste de Quotidien qui hanta manifestement bien des nuits électorales.

À la seconde, le footballeur Antoine Griezmann, chouchou des marques et des médias, mais aussi donc de « ces Dames », comme on dit dans les articles datés mâtinés d’une misogynie qui se veut innocente.

Et à la première, tadam tenez-vous bien… trône notre mister Pwésident Emmanuel Macron. Oui.

Si l’on fait fi du de toute discussion forcément interminable sur le thème de « Tu coucherais avec Macron, toi ? » / « Tu penses que c’est un bon coup ? » / « NON franchement je pense pas il a l’air trop sérieux/emprunté/amoureux/egocentré… », un phénomène se dessine clairement dans ce classement : l’époque est au Petit châtain propre, souriant et facilement transportable. Ces trois-là ont en outre en commun, au-delà de caractéristiques physiques indéniables, le fait de pouvoir être fièrement présentés à papa, de plaire à mamie, à notre soeur et grave à maman. Souriants, (très) bien peignés, proportionnés comme il faut, ils semblent promettre chacun un bonheur conjugal sans nuage, des gestes affectueux, une fidélité dont on ne saurait douter, des repas équilibrés et des étreintes sages et hygiéniques. Avec le châtain de poche, point de chambres d’hôtels mises à sac, de nuits sans sommeil, de cendriers remplis, de larmes de sang sur les quais de la gare, de cette douleur à la fois morale et physique que l’on croyait forcément liée au grand Amour lorsqu’on lisait Girls et Jeune et jolie. Non.

Que prouve donc le choix de ces trois-là ? Que nous nous sommes rangées ? Que le mauvais garçon a vécu, à l’heure de divorces douloureux où bien des masques ont fini par tomber, que l’on va plus volontiers et naturellement, et même en fantasme, vers un type qui a l’air à la fois gentil et successfull, bien dans ses pompes et dans son époque, bref que l’on préfère, en 2017, opter pour César plutôt que David, Darcy plutôt que Clever, Tristan plutôt que Mathias ? Ca se peut bien. Merde, nous voilà devenues raisonnables. Trop ?

Rock n’roll is dead.

La « toute fin juillet »

Je déteste cette période. La « toute fin juillet », quand l’excitation des premières terrasses, des premières sandalettes, des premières soirées passées, un peu ivre, à se dire que c’est fou, il est tard et on bosse le lendemain mais qu’on s’en moque, qu’on est en juillet, a fini par passer. Et qu’après tout ça, les barbecues, les sangrias, les panier de paille et les jupons aux vents viennent ces jours pâles, sans espace-temps, où les fêtards s’en vont vers d’autres cieux, laissant leurs compagnons de frivolité seuls, dans un Paris qui ferme ses portes, et où les devantures abaissent le rideau de fer sans autre considération.

Les métros se vident alors de leurs travailleurs excédés mais se remplissent de touristes en short indécemment heureux de déambuler dans les rues moites de la capitale alors que vous partez présenter votre power point à d’insolents juilletistes déjà revenus lrebootés à bloc. Au ciné ne paradent plus que des blockbuster grotesques sortis en catimini, tout juste bons à nourrir de pauvres diables comme vous qui boulottez par ailleurs du mauvais pain parce que votre boulanger préféré s’en est lui-même allé. Vous regardez, impuissant, le cercle des proches et des baby-sitters disponibles se restreindre tandis que les posts Instagram iodés filtrés envahissent, eux, votre téléphone. Même les gars du Tour de France ont rangé les vélos. Dehors, tout est en travaux, comme si vous n’étiez pas là. Hou hou ! Ah, t’es encore là, toi ?

Tu pars quand ? Euh… vendredi. Tiens, on est le 25, et vous n’aviez rien vu venir de ces jours lourds, gris, cet entre-deux des vacances où les déjà-partis la poussent encore un peu alors que les aoûtiens trépignent, conscients du mois « pour rien » qui s’est déjà écoulé entre leurs doigts dans ces « grandes vacances » dont on considéra toujours qu’elles devraient durer deux mois, point. Du 1er juillet au 6 septembre, parce que c’est imprimé là, dans nos têtes d’éternels collégiens, pour l’éternité.

Mais non, tout ca, c’est fini. L’été c’est trois semaines, à répartir au doigt mouillé au-dessus du 15 août vous serez gentils, histoire de pas non plus poser plein de congés pendant le reste de l’année. Faut bosser, oh !

Et c’est comme ça qu’on se retrouve un 25 juillet, à observer l’œil torve et las ce sas d’un temps suspendu autour de l’absence des plus nombreux et de l’impatience excédée des autres. À piétiner chez soi en regardant des Gendarmes et des Angélique ou à passer devant des vitrines où trônent, déjà, de fiers manteaux automnaux sidérants dans cette arrière-boutiques de vacances qui semblent ne jamais vouloir démarrer.

Allez, il est temps de partir. Rideau.

L’Affaire Grégory : je me souviens

Grégory. C’est un peu particulier, cette histoire. Je connais bien ce petit garçon souriant sur fond de papier peint seventies, pull vosgien sur ses frêles épaules, et puis les autres, les photos où un gros monsieur en imperméable soulève le petit corps supplicié dont on a recouvert le visage d’un bonnet, et le décor sinistre et brumeux de la Vologne. Parce que j’ai bossé sur ce « fait divers » pour mon mémoire de fin d’étude, et visionné des kilomètres de microfilms de l’Affaire, au temps où les portables n’existaient pas, et où les ordinateurs ne servaient pas à grand chose d’autre qu’à jouer à la Dame de pique et au Solitaire.

Mais les gens de mon âge ont tous vécu plus ou moins la même chose. Tous ont grandi avec ce prénom, Grégory, tantôt accompagné de l’adjectif « petit », tantôt de sourires en coin, ou de blagues un peu cons qu’on balançait en cours de récré sur la noyade, la poussée d’Archimède. Coule ou flotte ? Haha.

C’est l’histoire d’un petit garçon dont le prénom n’aura jamais plus la même résonance pour ma génération. Un prénom particulier qu’on entendait prononcer par les adultes à la télévision, Yves Mourousi, Marie-Laure Augry, PPDA, et puis par les adultes, aussi, aux repas de famille. Ma grand-mère qui finissait toujours par dire : « C’est la mère, forcément, elle avait un amant. Le petit s’est noyé parce qu’elle l’aura mal surveillé puis elle est allée le noyer ». Et de voix s’élevaient : « Non, une femme ne ferait pas ça. » Et moi qui écoutais sans bien comprendre qu’on parlait là de l’assassinat d’un gosse de quatre ans auquel un ou plusieurs adultes avaient ôté la vie parce que ses parents avaient acheté un nouveau canapé, que son papa avait une « belle voiture » et que sa maman avait les traits d’une Madone. Christine. Et de plein de gens à l’œil sombre, les oncles, les tantes, les cousines, avec leurs moustaches pixelllisées, leurs lunettes épaisses, leurs secrets enfouis profond alors qu’ils fixaient l’objectifs de photographes venus les interroger sur ce mystère qui devait nous accompagner toute notre vie, alors que la barbarie de l’épisode s’estompait pour laisser place à cette « série » devenue iconique, imprégnée de notre histoire, de notre époque et réciproquement.

Aujourd’hui qu’elle remonte à la surface, surgie une nouvelle fois des eaux noires de la Vologne et de nos souvenirs pour venir percuter nos vies d’adultes, elle en ressort modifiée. Aujourd’hui que nous sommes parents, que nous n’avons pas appelé nos fils Grégory, que nous tremblons à chaque pas pour nos petits, ce snéraio prend un tout autre visage. Celui d’un môme que la jalousie aveugle d’adultes englués dans leur colère sourde par le brouillard et l’ennui aura précipité au fond d’une rivière à la nuit tombée. Celui de fous insensés qui se sont convaincus que c’était la solution, pour faire taire l’envie qui ronge. Enlever cet enfant à ses parents, ce petit gars en chaussures montantes qui joue sur un tas de cailloux et puis s’en débarrasser parce que « Voilà ma vengeance, pauvre con. »

Celui d’une vérité, surtout, qui s’approche et se dérobe à mesure qu’une vallée entière décide de parler, avant de reposer brusquement la cloche sur le secret collectif à nouveau. Une vérité qu’on aimerait tant connaître pour clore cet épisode de nos vies, et offrir à ce couple de vingtenaires, alors, si injustement devenu icône d’une décennie, le repos, après toutes ces années de traque médiatique et d’une douleur dont on comprend maintenant qu’elle dut être monstrueuse.

S’abstenir, c’est mourir un peu

Si c’est pour choisir entre un banquier et une facho, je préfère encore ne pas y aller !

Ça monte, ça monte. L’abstentionophilie aiguë trende a mort, c’est la tendance, la posture fiérote du moment. Combien sont-ils dans les médias, le monde politique, vos connaissances parfois si proches à clamer haut et fort leur nouvelle ambition intime : celle de ne donner leur voix à personne, de laisser aux autres le choix de la peste ou du choléra ?

Aujourd’hui, il ne s’agit plus tant de convaincre les femmes égarées que la candidate frontiste n’est pas des leurs, les désespérés, les furieux, que la punition Front National ne les sauvera guère de la peur, du chômage, de l’incertitude angoissante d’un avenir qu’on ne perçoit guère dans le brouillard ambiant.

Non, aujourd’hui, ce sont les abstentionnistes qui nous font courir le plus grand danger. Dans un entre-deux tours prétendument joué d’avance, les éconduits pleins de rancoeur se perdent dans le frimas de leur colère. Alors que le gourou au six millions de voix laisse infuser l’inéluctable poison qui s’insinue dans l’opinion, la gaminerie s’empare du phénomène du nini. En toute inconscience.

Ce seront les mêmes, pourtant, qui descendront dans la rue le 9 mai, si l’incroyable, l’imprévisible, le chaos devait contre tout attente s’abattre. Ils seront outrés, planqués parmi les autres, avec leur petit secret bien enfoui au fond d’eux.

Voulons-nous être ceux-là, ces enfants tétus qui préfèrent crever de faim parce qu’ils ont tapé du pied en disant que Non, non. Ni du brocolis ni du poisson pané, ils ne mangeront parce que c’est « trop dégueu » ! Alors que bon, en se bouchant le nez, quand les circonstances l’obligent, c’est pas si pire en fait. Et qu’en faisant ça, ils se privent de tout le reste, parce qu’en plus ils seront punis. Mais non, ils ont décidé alors ils campent sur leur position. Mais bon, eux, ils ont six ans, hein.

Il y a des pays où ne demande pas leur avis aux gens. Ils obéissent épi c’est tout. Comme des enfants. D’autres où les femmes n’ont pas le droit d’en avoir, d’avis. Où le pouvoir se prend par la force, le sang, la violence. Et puis il y a ceux où l’on peut influer sur son destin, plutôt que de laisser les autres le choisir à sa place. Où on est légitime quand on se plaint parce qu’on a élu le type ou la femme en place, et qu’on a le droit de lui dire qu’on est déçu, soûlé, dégoûté. Où on peut opter pour un régime qui permettra le dialogue, le débat, le combat si on n’est pas d’accord. Où des milliers d’hommes et de femmes ont donné leur vie pour qu’on puisse le faire, et décider, un peu, ensemble, de notre mode de gouvernance.  Où des milliers de gens étaient descendus, outrés, dans la rue il y a pas si longtemps et avaient juré qu’ils voteraient pour n’importe qui qui fasse barrage à « ça », dussent-ils enfiler des gants Mappa pour glisser leur petit papier dans l’enveloppe. Parce que c’était évident, c’est tout, et qu’on ne tortillait pas du cul, alors.

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »

C’est Albert Einstein qui a dit ça. Il était pas con, Einstein.

Aller au ciné seul : la vie secrète des cinésolistes

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Il y a deux catégories de personnes. Celles qui vont au cinéma seules, et les autres qui, pour rien au monde, n’oseraient envisager pareille infamie. Comme elles se trompent.

Pour ma part, ma vie a réellement changé le jour où, poussée par ma mère qui s’adonnait à cette pratique honteuse depuis des décennies, j’ai décidé de franchir cette effrayante barrière psychologique qui sépare le commun des mortels du cinésoliste épanoui. Mais à quoi en suis-je réduite ? se demande-t-on alors. N’ai-je réellement pas assez d’amis pour qu’aucun ne partage avec moi cette sortie culturelle ? Pathétique. Et que vont penser les gens, ceux qui me verront acheter, SEULE, mon billet puis monter, SEULE, les escaliers et enfin prendre place, complètement SEULE, dans la salle de projection ?

Et bien rien. Ces gens s’en tamponnent le coquillard, et ne lorgneront pas la cinésoliste avec le même air emprunt d’une pitié goguenarde que celui qu’ils arborent en grillant un client de ciné hot se glissant discrètement derrière le rideau rouge. Pouêt pouêt.

Un jour, donc, j’ai passé outre la convention sociale et accepté de m’auto-observer matant un film SEULE au ciné. De supporter cette vision de moi-même. Et ça s’est bien passé. Si bien que j’ai réitéré une fois, dix fois, cent fois depuis cette expérience avec un plaisir tellement immense que plus jamais la pratique ne me quitterait.

Plus un film ne m’échapperait pour cause de « oh, tu crois ? Moi ça me dit bof. Allons boire un verre plutôt ? » ou autre « ah nan désolée 20h ça va faire juste » et son procrastino-classique « On se fait ça la semaine prochaine ? » qui verrait l’œuvre disparaître à jamais de l’affiche. Blottie dans mon manteau, portable éteint, position antiglam assumée (jambes en tailleur, pieds sur les accoudoirs de devant, main sous le tee-shirt pour se les réchauffer tranquillou…), lunettes plantées sur le nez (ado, je ne voyais pas les sous-titres pour ne point déplaire au boutonneux à mon côté dont j’espérais qu’il m’embrasse ou me prenne la main à mi-parcours, et m’ennuyais ferme car oui, je parle fort mal anglais et n’ai RIEN compris à Usual Suspect), je kiffe depuis ma race dans les salles obscures, coupée du monde, introuvable, tapie, extraite du flux numérico-téléphonique pour quelques heures d’un divertissement qui me comblera d’émotions diverses et variées sans être soumise à quelque facteur extérieur.

Dans ma planque, j’ai attendu les coups de fil de types qui ne rappelaient pas, et désenflammé pour un temps le fébrile poireautage devant écran qui me rendait dingue. J’ai vécu le bonheur de rallumer l’engin, alors, et l’extase de la petite enveloppe qui apparaît comme pour me féliciter de m’être détournée de mon obsession. J’ai hanté les salles lorsque, enceinte, j’ai découvert la fortune immense du temps à combler, et des films qu’on va voir sans même en connaître le pitch, comme ça, au petit bonheur la chance. J’ai croisé depuis des dizaines de cinésolistes assumés qui, le matin, à la séance de dix heures, coupent pour une grosse heure avec les travailleurs pressés qui battent le pavé avec l’air exaspéré de ceux qui n’ont pas une minute à perdre non mais oh. J’ai partagé avec ces artistes, ces free-lances, ces femmes enceintes, ces sans-emploi, ces sécheurs de cours ou de réunions, ces journalistes ou ces RTTistes des moments intimes, rien qu’à nous, à la fois seuls et solidaires, séparés par quelques sièges inoccupés mais conscients d’appartenir à la même caste de cinéphiles, nous jetant parfois des regards complices comme pour nous signifier les uns aux autres d’un air entendu : « c’est cool, hein, d’être cinésoliste ».

Quand je serai vieille, je m’achèterai une carte Pathé et j’irai au ciné tous les jours. Ainsi continuerai-je à palper ce monde qui me deviendra trop souvent étranger. J’y emmènerai mes copines retraitées, lorsqu’elles ne rechigneront pas à voir une grasse comédie ou un film d’auteur trop lent. J’y initierai mes petits-enfants, les tenant par la main, des dessins animés idiots ou poétiques de leur petite enfance à leurs premiers « vrais » films, avant de les lâcher dans la nature, et de leur souffler la liberté du ciné seul qui, à l’instar de la lecture, les accompagnera tout au long de leur tumultueuse existence.

Quand on sort de la salle, après un cinésolo, il faut un petit bout de temps pour que la réalité nous enveloppe à nouveau. Pendant quelques minutes, on flotte un peu, dans un coton confortable. On marche plus lentement, les bruits extérieurs semblent atténués, malgré les tut-tut des chauffeurs exaspérés des Champs-Elysées, le lien qui nous relie au film s’étire encore en peu, les autres sont loin, et puis on coupe, enfin, et on revient vers les siens. Parfois, on ne parle même pas de cet espace-temps parallèle qui nous a emporté ailleurs. C’était un moment pour soi. Un petit voyage à dix euros que chacun devrait expérimenter au moins une fois.

Vive le cinéma !

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Les stories Instagram sont-elles une tragédie ?

Il y a quelques semaines, j’ai décidé de me mettre aux « stories » (prononcer « storizes »). Mais si, vous savez. Sur Instagram, outre la timeline classique dans laquelle vous voyez défiler assiettes colorées, enfants inintéressants et boomerangs plus ou moins divertissants, vous pouvez depuis peu cliquer sur les photos de profils de vos comptes pour suivre, en sus, leur vies passionnantes de manière encore plus intensifiée (oui…).

Dans ma rédac, les filles storizent depuis longtemps à longueur de journée. Dans l’ascenseur, au restau, dans la rue, leurs pieds qui marchent, la température extérieure, leur localisation géographique exacte, les motifs de leur vaisselle perso, le contenu de leurs verres d’apéro, de leurs frigos, de leurs placards à cosméto, rien n’échappe à l’œil gourmand de la story Insta, laquelle consiste à poster des photos ou courtes vidéos à usage éphémère, puisque celles-ci disparaissent en effet pour l’éternité 24h après leur apparition publique. Certes, j’étais face à uyn phénomène pour le moins déconcertant, pour ne pas dire effrayant. Mais pourquoi, me demandais-je avant de m’immerger dans cet étrange concept ? Pourquoi capturer ainsi pour quelques heures seulement ces instants inutiles décorés de fleurettes, d’emojis caca, de textes anodins ou de moues boudeuses ?

Miroir d’une société selfish, automarketée et ancrée dans l’instant présent, Insta serait-il en train de démocratiser un nouveau système d’expression bien plus en phase avec son temps qu’on ne voudrait le croire ?

Les premiers jours, je ne savais pas bien quoi capturer. Mes pieds, ok. Clic. Un ciel parisien. Hop, dans la story. Une page d’un livre. Une colonne Morisse.

Au restau Indien, avec une copine totalement disconnected, je brandis mon smartphone. « Faut que je fasse une storyyyy ! », je crie.

Elle, circonspecte : « C’est quoi, une story ? »

Moi : « Bha, une story, quoi… une story Insta. Tu prends en photo des trucs que tu fais dans la journée et tu les postes avec des mentions rigolotes. »

Elle : « Mais… pourquoi ? »

Mmh.

Moi : « Bha pourquoi, pourquoi… T’en as de bonnes, toi. Pourquoi faudrait-il que tout ait un sens ? Je sais pas, moi. Tout le monde le fait et puis c’est rigolo. Regarde, par exemple, hier Benjamin Biolay a bouffé des chips devant le match de foot, je l’ai vu dans sa story. C’est cool, non ? »

Elle : « … »

Puis, cherchant gentiment à comprendre :

« Et photographier un cheese-nan, c’est intéressant ? »

Moi : « Bha… évidemment (elle comprend rien) ! Enfin, un cheese-nan, c’est cool ! Regarde, j’ajoute des cœurs. Hasthag #yummi. Génial. Donc, tu disais ? »

Depuis, je fais des stories partout, tout le temps. Les jours passent et effacent ces instants fugaces d’un quotidien qui n’intéresse peut-être que moi, mais peut-être pas. Je vis dans Secret story sauf que je n’ai pas la prod qui me force à boire, à pécho un analphabète gominé ou à me déguiser en Dalida pour la soirée eighties. Je suis la Loana que je choisis de devenir, avec la conscience certaine et somme toute assez jouissive de perdre mon temps tout en essayant désespérément de le retenir. Et puis je partage des trucs intéressants, parfois, je crois. Enfin j’espère. Des bouts de bouquins, des trucs insolites dans la rue. Ou beaux. Comme ces artistes qui collent sur de jolies toiles des petits bouts de quotidiens à l’encre délavée.

Le présent l’emporte. Il n’y a plus d’hier ni de demain. Tout s’en va comme il est venu.

Aujourd’hui, je lisais un article sur la Bibliothèque rose qui, après avoir récemment acquis les droits de textes oubliés d’Enid Blyton, décida de les transposer entièrement au présent, les enfants d’aujourd’hui ne supportant plus de lire au passé simple, selon les éditeurs de la mythique maison d’édition de notre enfance. Devant le courroux des adorateurs du Club des cinq historique, et la platitude de ces nouveaux textes délestés de leur richesse temporelle, l’éditeur réfléchirait finalement à une double impression, l’une ou passé, l’autre au tout présent.

Peut-être parce qu’entre l’instantané gadget et l’artistique stylisé, il y a finalement de la place pour tout le monde, sans jugement de valeur définitif et condescendant, et que tous ces modes de narrations ne se chassent finalement pas les uns les autres.

Oui, c’est ça. Peut-être finalement qu’entre la story d’Insta et l’histoire fictive, narrée, peinte ou sculptée, collée ou projetée, il n’est finalement question que d’une envie commune et intemporelle, celle de l’invention de nos vies.