S’abstenir, c’est mourir un peu

Si c’est pour choisir entre un banquier et une facho, je préfère encore ne pas y aller !

Ça monte, ça monte. L’abstentionophilie aiguë trende a mort, c’est la tendance, la posture fiérote du moment. Combien sont-ils dans les médias, le monde politique, vos connaissances parfois si proches à clamer haut et fort leur nouvelle ambition intime : celle de ne donner leur voix à personne, de laisser aux autres le choix de la peste ou du choléra ?

Aujourd’hui, il ne s’agit plus tant de convaincre les femmes égarées que la candidate frontiste n’est pas des leurs, les désespérés, les furieux, que la punition Front National ne les sauvera guère de la peur, du chômage, de l’incertitude angoissante d’un avenir qu’on ne perçoit guère dans le brouillard ambiant.

Non, aujourd’hui, ce sont les abstentionnistes qui nous font courir le plus grand danger. Dans un entre-deux tours prétendument joué d’avance, les éconduits pleins de rancoeur se perdent dans le frimas de leur colère. Alors que le gourou au six millions de voix laisse infuser l’inéluctable poison qui s’insinue dans l’opinion, la gaminerie s’empare du phénomène du nini. En toute inconscience.

Ce seront les mêmes, pourtant, qui descendront dans la rue le 9 mai, si l’incroyable, l’imprévisible, le chaos devait contre tout attente s’abattre. Ils seront outrés, planqués parmi les autres, avec leur petit secret bien enfoui au fond d’eux.

Voulons-nous être ceux-là, ces enfants tétus qui préfèrent crever de faim parce qu’ils ont tapé du pied en disant que Non, non. Ni du brocolis ni du poisson pané, ils ne mangeront parce que c’est « trop dégueu » ! Alors que bon, en se bouchant le nez, quand les circonstances l’obligent, c’est pas si pire en fait. Et qu’en faisant ça, ils se privent de tout le reste, parce qu’en plus ils seront punis. Mais non, ils ont décidé alors ils campent sur leur position. Mais bon, eux, ils ont six ans, hein.

Il y a des pays où ne demande pas leur avis aux gens. Ils obéissent épi c’est tout. Comme des enfants. D’autres où les femmes n’ont pas le droit d’en avoir, d’avis. Où le pouvoir se prend par la force, le sang, la violence. Et puis il y a ceux où l’on peut influer sur son destin, plutôt que de laisser les autres le choisir à sa place. Où on est légitime quand on se plaint parce qu’on a élu le type ou la femme en place, et qu’on a le droit de lui dire qu’on est déçu, soûlé, dégoûté. Où on peut opter pour un régime qui permettra le dialogue, le débat, le combat si on n’est pas d’accord. Où des milliers d’hommes et de femmes ont donné leur vie pour qu’on puisse le faire, et décider, un peu, ensemble, de notre mode de gouvernance.  Où des milliers de gens étaient descendus, outrés, dans la rue il y a pas si longtemps et avaient juré qu’ils voteraient pour n’importe qui qui fasse barrage à « ça », dussent-ils enfiler des gants Mappa pour glisser leur petit papier dans l’enveloppe. Parce que c’était évident, c’est tout, et qu’on ne tortillait pas du cul, alors.

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »

C’est Albert Einstein qui a dit ça. Il était pas con, Einstein.

Aller au ciné seul : la vie secrète des cinésolistes

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Il y a deux catégories de personnes. Celles qui vont au cinéma seules, et les autres qui, pour rien au monde, n’oseraient envisager pareille infamie. Comme elles se trompent.

Pour ma part, ma vie a réellement changé le jour où, poussée par ma mère qui s’adonnait à cette pratique honteuse depuis des décennies, j’ai décidé de franchir cette effrayante barrière psychologique qui sépare le commun des mortels du cinésoliste épanoui. Mais à quoi en suis-je réduite ? se demande-t-on alors. N’ai-je réellement pas assez d’amis pour qu’aucun ne partage avec moi cette sortie culturelle ? Pathétique. Et que vont penser les gens, ceux qui me verront acheter, SEULE, mon billet puis monter, SEULE, les escaliers et enfin prendre place, complètement SEULE, dans la salle de projection ?

Et bien rien. Ces gens s’en tamponnent le coquillard, et ne lorgneront pas la cinésoliste avec le même air emprunt d’une pitié goguenarde que celui qu’ils arborent en grillant un client de ciné hot se glissant discrètement derrière le rideau rouge. Pouêt pouêt.

Un jour, donc, j’ai passé outre la convention sociale et accepté de m’auto-observer matant un film SEULE au ciné. De supporter cette vision de moi-même. Et ça s’est bien passé. Si bien que j’ai réitéré une fois, dix fois, cent fois depuis cette expérience avec un plaisir tellement immense que plus jamais la pratique ne me quitterait.

Plus un film ne m’échapperait pour cause de « oh, tu crois ? Moi ça me dit bof. Allons boire un verre plutôt ? » ou autre « ah nan désolée 20h ça va faire juste » et son procrastino-classique « On se fait ça la semaine prochaine ? » qui verrait l’œuvre disparaître à jamais de l’affiche. Blottie dans mon manteau, portable éteint, position antiglam assumée (jambes en tailleur, pieds sur les accoudoirs de devant, main sous le tee-shirt pour se les réchauffer tranquillou…), lunettes plantées sur le nez (ado, je ne voyais pas les sous-titres pour ne point déplaire au boutonneux à mon côté dont j’espérais qu’il m’embrasse ou me prenne la main à mi-parcours, et m’ennuyais ferme car oui, je parle fort mal anglais et n’ai RIEN compris à Usual Suspect), je kiffe depuis ma race dans les salles obscures, coupée du monde, introuvable, tapie, extraite du flux numérico-téléphonique pour quelques heures d’un divertissement qui me comblera d’émotions diverses et variées sans être soumise à quelque facteur extérieur.

Dans ma planque, j’ai attendu les coups de fil de types qui ne rappelaient pas, et désenflammé pour un temps le fébrile poireautage devant écran qui me rendait dingue. J’ai vécu le bonheur de rallumer l’engin, alors, et l’extase de la petite enveloppe qui apparaît comme pour me féliciter de m’être détournée de mon obsession. J’ai hanté les salles lorsque, enceinte, j’ai découvert la fortune immense du temps à combler, et des films qu’on va voir sans même en connaître le pitch, comme ça, au petit bonheur la chance. J’ai croisé depuis des dizaines de cinésolistes assumés qui, le matin, à la séance de dix heures, coupent pour une grosse heure avec les travailleurs pressés qui battent le pavé avec l’air exaspéré de ceux qui n’ont pas une minute à perdre non mais oh. J’ai partagé avec ces artistes, ces free-lances, ces femmes enceintes, ces sans-emploi, ces sécheurs de cours ou de réunions, ces journalistes ou ces RTTistes des moments intimes, rien qu’à nous, à la fois seuls et solidaires, séparés par quelques sièges inoccupés mais conscients d’appartenir à la même caste de cinéphiles, nous jetant parfois des regards complices comme pour nous signifier les uns aux autres d’un air entendu : « c’est cool, hein, d’être cinésoliste ».

Quand je serai vieille, je m’achèterai une carte Pathé et j’irai au ciné tous les jours. Ainsi continuerai-je à palper ce monde qui me deviendra trop souvent étranger. J’y emmènerai mes copines retraitées, lorsqu’elles ne rechigneront pas à voir une grasse comédie ou un film d’auteur trop lent. J’y initierai mes petits-enfants, les tenant par la main, des dessins animés idiots ou poétiques de leur petite enfance à leurs premiers « vrais » films, avant de les lâcher dans la nature, et de leur souffler la liberté du ciné seul qui, à l’instar de la lecture, les accompagnera tout au long de leur tumultueuse existence.

Quand on sort de la salle, après un cinésolo, il faut un petit bout de temps pour que la réalité nous enveloppe à nouveau. Pendant quelques minutes, on flotte un peu, dans un coton confortable. On marche plus lentement, les bruits extérieurs semblent atténués, malgré les tut-tut des chauffeurs exaspérés des Champs-Elysées, le lien qui nous relie au film s’étire encore en peu, les autres sont loin, et puis on coupe, enfin, et on revient vers les siens. Parfois, on ne parle même pas de cet espace-temps parallèle qui nous a emporté ailleurs. C’était un moment pour soi. Un petit voyage à dix euros que chacun devrait expérimenter au moins une fois.

Vive le cinéma !

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Les stories Instagram sont-elles une tragédie ?

Il y a quelques semaines, j’ai décidé de me mettre aux « stories » (prononcer « storizes »). Mais si, vous savez. Sur Instagram, outre la timeline classique dans laquelle vous voyez défiler assiettes colorées, enfants inintéressants et boomerangs plus ou moins divertissants, vous pouvez depuis peu cliquer sur les photos de profils de vos comptes pour suivre, en sus, leur vies passionnantes de manière encore plus intensifiée (oui…).

Dans ma rédac, les filles storizent depuis longtemps à longueur de journée. Dans l’ascenseur, au restau, dans la rue, leurs pieds qui marchent, la température extérieure, leur localisation géographique exacte, les motifs de leur vaisselle perso, le contenu de leurs verres d’apéro, de leurs frigos, de leurs placards à cosméto, rien n’échappe à l’œil gourmand de la story Insta, laquelle consiste à poster des photos ou courtes vidéos à usage éphémère, puisque celles-ci disparaissent en effet pour l’éternité 24h après leur apparition publique. Certes, j’étais face à uyn phénomène pour le moins déconcertant, pour ne pas dire effrayant. Mais pourquoi, me demandais-je avant de m’immerger dans cet étrange concept ? Pourquoi capturer ainsi pour quelques heures seulement ces instants inutiles décorés de fleurettes, d’emojis caca, de textes anodins ou de moues boudeuses ?

Miroir d’une société selfish, automarketée et ancrée dans l’instant présent, Insta serait-il en train de démocratiser un nouveau système d’expression bien plus en phase avec son temps qu’on ne voudrait le croire ?

Les premiers jours, je ne savais pas bien quoi capturer. Mes pieds, ok. Clic. Un ciel parisien. Hop, dans la story. Une page d’un livre. Une colonne Morisse.

Au restau Indien, avec une copine totalement disconnected, je brandis mon smartphone. « Faut que je fasse une storyyyy ! », je crie.

Elle, circonspecte : « C’est quoi, une story ? »

Moi : « Bha, une story, quoi… une story Insta. Tu prends en photo des trucs que tu fais dans la journée et tu les postes avec des mentions rigolotes. »

Elle : « Mais… pourquoi ? »

Mmh.

Moi : « Bha pourquoi, pourquoi… T’en as de bonnes, toi. Pourquoi faudrait-il que tout ait un sens ? Je sais pas, moi. Tout le monde le fait et puis c’est rigolo. Regarde, par exemple, hier Benjamin Biolay a bouffé des chips devant le match de foot, je l’ai vu dans sa story. C’est cool, non ? »

Elle : « … »

Puis, cherchant gentiment à comprendre :

« Et photographier un cheese-nan, c’est intéressant ? »

Moi : « Bha… évidemment (elle comprend rien) ! Enfin, un cheese-nan, c’est cool ! Regarde, j’ajoute des cœurs. Hasthag #yummi. Génial. Donc, tu disais ? »

Depuis, je fais des stories partout, tout le temps. Les jours passent et effacent ces instants fugaces d’un quotidien qui n’intéresse peut-être que moi, mais peut-être pas. Je vis dans Secret story sauf que je n’ai pas la prod qui me force à boire, à pécho un analphabète gominé ou à me déguiser en Dalida pour la soirée eighties. Je suis la Loana que je choisis de devenir, avec la conscience certaine et somme toute assez jouissive de perdre mon temps tout en essayant désespérément de le retenir. Et puis je partage des trucs intéressants, parfois, je crois. Enfin j’espère. Des bouts de bouquins, des trucs insolites dans la rue. Ou beaux. Comme ces artistes qui collent sur de jolies toiles des petits bouts de quotidiens à l’encre délavée.

Le présent l’emporte. Il n’y a plus d’hier ni de demain. Tout s’en va comme il est venu.

Aujourd’hui, je lisais un article sur la Bibliothèque rose qui, après avoir récemment acquis les droits de textes oubliés d’Enid Blyton, décida de les transposer entièrement au présent, les enfants d’aujourd’hui ne supportant plus de lire au passé simple, selon les éditeurs de la mythique maison d’édition de notre enfance. Devant le courroux des adorateurs du Club des cinq historique, et la platitude de ces nouveaux textes délestés de leur richesse temporelle, l’éditeur réfléchirait finalement à une double impression, l’une ou passé, l’autre au tout présent.

Peut-être parce qu’entre l’instantané gadget et l’artistique stylisé, il y a finalement de la place pour tout le monde, sans jugement de valeur définitif et condescendant, et que tous ces modes de narrations ne se chassent finalement pas les uns les autres.

Oui, c’est ça. Peut-être finalement qu’entre la story d’Insta et l’histoire fictive, narrée, peinte ou sculptée, collée ou projetée, il n’est finalement question que d’une envie commune et intemporelle, celle de l’invention de nos vies.

Pour votre âge

Aujourd’hui, j’ai été abordée dans la rue par un « jeune ». Faisant une pause dans sa partie de foot, il m’a dit : « Madame, vous êtes d’une beauté… divine ! ». Sérieusement, j’étais hyper surprise et jouasse, d’autant que je ne me sentais pas vraiment divine à ce moment précis, ployant sous le poids de mon vieux tote-bag, le cheveu chelou. Pleine de gratitude, un rayon de soleil printanier venant parfaire ce bel échange inattendu, je lui adressai en le regardant droit dans les yeux un joyeux : « Rhooo, merci ! ». Avant qu’il ne plante lui aussi son regard dans le mien et rétorque, enthousiaste et sûr de me satisfaire plus encore : « Nan mais sérieux pour votre âge… ». Je ne le laissai pas finir et, prise d’un fou rire nerveux, m’enfuis vers le métro Pont de Levallois en priant pour qu’il ne développe pas son propos ou que ses amis ne commentent pas eux aussi cet angle de vue.

Pour votre âge.

Merde… Assise dans le wagon, je pris brutalement conscience que j’étais passée du côté obscur du « pour votre âge », notion-barrière que j’ai toujours honnie, même lorsque j’étais loin d’avoir un âge signifiant. « Elle est encore très bien, pour son âge » : ce concept visant à minimiser un compliment physique, à l’encontre d’une femme évidemment, pour expliquer qu’on n’est franchement pas dupe du fait que la personne n’est tout de même plus de première jeunesse, m’a toujours profondément exaspérée. Comme si la beauté s’encombrait de telles considérations. Mais ce qui me surprit plus encore, c’est de me rendre compte que j’aurais été moi-même bien incapable de donner un âge à mon complimenteur-agresseur. Quinze ? Dix-huit ? Vingt-cinq ans ? Je n’en avais absolument aucune idée. Et c’était là le pire. Car lorsqu’un individu ne parvient plus à dater ses pairs, c’est que pour le coup, il est vraiment vieux. Ce moment coïncide souvent avec cet état qui lui fait croire que, ne sachant bien lui-même quel âge ont les autres, ceux-ci ne savent pas non plus quel âge il a lui. Ce qui est faux, évidemment.

Je me souviens aujourd’hui encore avec effroi de ces monos de colos qui, du haut de leurs trente berges mollassonnes bien tapées, nous disaient : « Han mais tu peux me tutoyer, hein, je suis pas si vieux. » Et de la pensée qui nous venait tous alors immédiatement : « Euh si, mec, tu ES vieux. Tu es un putain d’adulte. Qui s’habille comme un enfant, ce qui est pire encore. » Ou de ces profs qui voulaient qu’on les appelle par leurs prénoms, vieux jeunes un peu pitoyables qui s’agrippent désespérément à ce minuscule lien qui s’érode entre leur génération et les suivantes.

Et puis j’ai décidé de me focaliser sur le « beauté divine ». Divine, merde. Même si c’était « pour mon âge », c’était pas si mal. On n’avait pas le même âge, c’était fatalement vrai, même si j’aurais pu sans rougir shooter dans ce foutu ballon s’il avait atterri dans mes pieds, ou taper le bout de gras avec ces jeunes échoués là entre deux cours, me reconnectant en une fraction de seconde à la matrice de mon adolescence à mon sens pas si lointaine. Ouais, j’aurais pu sécher l’espagnol, fumer une clope et minauder avec ces jeunes trop jeunes qui n’auraient pas compris que je dois remplir chaque année une putain de feuille d’impôts, passer un entretien annuel d’évaluation, nettoyer le caca d’autrui, parfois, et que j’ai surtout cessé de me balader en bande depuis longtemps. Parce que c’est la vraie différence entre eux et nous, les « pour votre âge », qui ne nous croisons plus que pour de rapides dîners, des brunchs bruyants et des lolilol sur Facebook plutôt que de laisser s’étirer le temps tous ensemble sur l’asphalte une après-midi de printemps, partageant le simple plaisir d’être ensemble, avec la certitude que le lendemain, ce sera pareil. Et le surlendemain aussi. Et de prendre le temps de regarder passer les mères de famille pressées et les complimenter.

Je hais le ski

ski

Avertissement avant lecture : *Ne me jugez pas, il y a bien des gens qui n’aiment pas Noël*

Dire qu’on n’aime pas le ski, c’est un peu comme annoncer sans rire qu’on a trouvé La La Land un peu chiant : une hérésie. Pourtant, plus les années passent et moins je comprends l’engouement (l’hystérie ?) collectif pour cette étrange activité devenue pour beaucoup un passage obligatoire entre les fêtes de fin d’année et les beaux jours qui semblent si loin. « Attends mais c’est génial ! Les meilleures vacances du monde ! T’es dingue. » Ah oui ?

Passer six jours à faire les valises. Emprunter des gros vêtements sac poubelle, voire les acheter, sans aucun espoir de les reporter le reste de l’année (bon, d’un sens tant mieux…). Parcourir des kilomètres en train ou en voiture. Nettoyer le vomi familial à l’arrivée parce que forcément, après une soixantaines de mini-virages en épingle, et huit heures à boulotter des Pepitos et des chips au vinaigre, le pire n’est plus une option. Arriver de nuit. Dans le FROID qui nous accueille, goguenard, en mode « habitue-toi ma vieille, je risque pas de bouger ». Porter les milliers de sacs, les enfants tout verts, les skis de ton mec qui tient absolument à avoir son propre matériel. Investir les couloirs lambrissés à l’odeur de fringues mouillées mal séchées d’un immeuble au nom d’animal montagnard. S’engouffrer dans un apparte qui fait la taille de tes chiottes. Se les peler. S’endormir en chien de fusil sur un lit dur en sachant que le lendemain sera plus épuisant que n’importe quel autre jour de l’année écoulée et à venir (ou de ta vie ?).

Se lever aux aurores avec des gamins surexcités par la neige qui tombe à gros flocons. Merde, manquait plus que ça. Sortir les salopettes, enfiler à tout le monde un slip un collant des chaussettes un sous-pull un pull un anorak, chercher les bonnets les gants les masques les casques. Etaler de la crème épaisse sur plein de visages. Faire pareil pour les lèvres. Coller ses doigts gras à la laine. Faire pareil pour soi. Se trouver plus moche que jamais, forcément, ce type de tenue, ça aide PAS. Tenter de se maquiller snowproof sur la crème épaisse. Abandonner. Aller louer les skis, les chaussures. Parler à un type en polaire qui a couché avec toute la station. Marcher comme une demeurée ploc ploc, avec les enfants qui pleurnichent parce que c’est louuurd, les skis, et que les bâtons tombent par terre putain ! Sentir ses cheveux frisotter au contact des flocons. Regarder la montagne avec anxiété. Voir qu’elle est entièrement recouverte de brouillard. Renouer avec la boule au ventre qu’on avait déjà en classe de neige et se demander sérieusement ce qu’on fout encore là à quarante berge, à engloutir la moitié de son salaire annuel dans un tel cauchemar. Acheter les forfaits. Se dire en tapant son code de CB que pour le même prix on pourrait partir en week-end avec une copine à Ibiza et siroter des mojitos sur la plage.

Poireauter à l’école de ski. Rire avec des mamans canons en fuseau alors qu’on a son gros cul moulé dans un vêtement fluo emprunté. S’extasier devant des enfants tous similaires, recouverts de dossards avec des numéros et heureusement sinon on ne les reconnaîtrait pas et on repartirait avec un nain casqué qui ne nous appartient pas. Les envier parce qu’ils se contentent de faire la chenille sur la piste piou-piou sans avoir à risquer leur vie tout là-haut.

Prendre une grande inspiration, quitter la vallée et s’engouffrer dans les œufs. Puanteur de neige froide mêlée à la sueur et à la fameuse chaussette mal séchée. Péter de chaud. Retirer son bonnet. Sentir ses cheveux humides carrément collés au crane. Croiser son reflet effrayant dans la vitre embuée. Remettre son bonnet. Regarder la station qui s’éloigne et les skieurs, minuscules tâches inconscientes qui sillonnent vaillamment les pistes malgré la purée de pois. Penser à nouveau mais putain POURQUOI ? Descendre de l’œuf à temps, attraper ses skis viiiiite avant qu’ils ne se barrent. Se péter le dos en les portant. Chausser. Clac, clac. Pousser sur les bâtons. Perdre des yeux son mec hou houuu. Avoir peur à nouveau. Prendre un télésiège. Se taper la barre de fer dans le cul et le bâton de son voisin dans le bras. Discuter de tout et de rien avec des inconnus pleins d’une joie incompréhensible. Ou pire, rester silencieuse à nouveau avec la grêle qui fait un peeling douloureux à des bouts de visage congelés. Arriver. Remonter la barrière avec jambes lourdes qui pendouillent dans le vide. Descendre vaillamment. Ne pas tomber. Ne pas aller trop vite. Ni trop lentement. Ne pas perdre les gens. Ne pas faire de chasse-neige. Planter de bâton. Flexion, extension. Ne pas skier comme dans les années 80. T’as des paraboliques, putain, qu’est-ce que tu fous avec tes mouvements ! Hein ? QUoiii ? J’entends rien. Vouuuu Vouuuuu, sentir le vent gelé dans ses oreilles, enfin ce qu’il en reste. Voir qu’il n’est que onze heures. Remonter.

Redescendre.

Remonter

Redescendre.

Manger des choses au fromage fondu à cinquante euros par tête la gueule cramoisie par les changements de température. Cheveux qui fondent.

Y retourner. Va plus vite ! On s’en refait une ? Ah bha oui, tiens, quelle bonne idée (nan mais sérieux).

Aller chercher les enfants à l’école de ski. Souffler, enfin. Kiffer le minuscule abri de bois qui pue. Passer son tour de douche. A quoi bon ? Faire des pâtes avec encore du fromage sur une plaque électrique. Déposer les fringues mouillées de tout le monde sur le radiateur en rang d’oignon.

Et recommencer chaque jour. Avant de retourner au boulot. Avec les cuisses pleines de fromage fondu et de vin blanc tiède, de courbatures, les ligaments pétés, le compte à zéro et un mois de machines à s’enquiller en grignotant du chou kale pour expier.

C’est ça ouais, les meilleures vacances du monde.

Chicouf : pourquoi nos parents ne gardent plus les enfants ?

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Quand on était petits, on passait toutes nos vacances chez nos grands-parents, ou une grande partie. Nos mamies, absolument enchantées de nous recevoir, se pliaient en quatre pour nous mitonner nos petits plats préférés, nous apprendre à tricoter, nous emmener au cirque ou chez Disney pendant que leurs époux, ancienne génération oblige, souriaient complaisamment derrière leurs grands journaux, participant une heure par jour à une heureuse activité transgénérationnelle telle que le cirage de chaussure, la pêche, le nettoyage de bagnole ou le rangement de caisse à outils.

Ces pauvres seniors désoeuvrés, boutés hors de la vie active par une société cruelle, se réjouissaient des semaines à l’avance, c’est certain, d’aider leurs propres enfants croulant, eux, sous les obligations professionnelles, les injonctions sociétales de réussite, le challenge de devenir ce couple sur deux qui ne divorcera pas tout en élevant des enfants sans les tabasser alors que ces morveux, contrairement à leurs aïeux, avaient acquis le droit de prendre la parole à table et exigeaient aussi tout un tas d’attention auxquelles les individus mineurs n’avaient jamais eu droit dans toute l’histoire mondiale de l’enfance.

Aujourd’hui, ces casse-têtes organisationnels n’ont pas changé et pourtant, nos parents, eux, ont décidé de sortir du jeu. Oui. Le senior nouvelle génération n’a pas envie de s’emmerder. Il a toujours mille trucs à faire avec des couples d’amis, des dejs à l’autre bout de Paris, le plombier qui passe, la peinture qui sèche, un stage de yoga en Auvergne ou un voyage en Scandinavie prévu de longue date pile pendant les vacances scolaires, bref, mille et une raisons qui l’empêchent, le pauvre, de garder ses petits-enfants. Et puis c’est fatigant, tu ne te rends pas compte. Quoi, les deux ? Ah non pas les deux. Un à la rigueur (oui enfin, ça sert à rien). Ah et il mange quoi ? Et à quelle heure ? Et je fais quoi s’il pleure ? A croire que ces sexagénaires en pleine forme sont redevenus des ados jamais passés par la case parentalité (ah mais oui, en fait, puisque nous, on était chez mamie), ados toutefois très très fatigués au point de ne pouvoir outrepasser deux à trois jours pleins en compagnie des boulettes d’énergie ingérables qu’on leur dépose mollement sur la moquette neuve et immaculée de leur douillet intérieur (oui, le senior nouveau aime bien faire plein de petits travaux chez lui, travaux qui l’empêchent de recevoir par la suite quelconque animal ou personne aux doigts potentiellement crottés).

Et plouf, les chicoufs 

Autour de moi, tous les quadras acquiescent, et ouvrent des yeux ronds comme des billes lorsque je leur fais la révélation qui me fit ma mère aux dernières vacances de Noël. Au téléphone avec sa sœur, elle lui demandait : « Tu fais quoi ? » lors que celle-ci lui répondit : « Bha… (soupir) je grand-merde ». Moi, n’osant comprendre : « Maman… c’est quoi grand-merder ? » Ma mère, un peu emmerdée pour le coup quand même : « Bha grand-merder ! On dit toutes ça. C’est garder les petits-enfants. » Moi, boule dans la gorge : « Mais… parce que… ça vous emmerde tant que ça ? » Ma mère, sans répondre mais avec un air désolé et incrédule, le même qu’aurait eu un ado de 15 ans si ses parents lui avaient demandé de confirmer que partir en vacances avec eux était moins cool que de squatter dans un apparte lugubre entre potes.

La claque. Là, tout s’est éclairé. Ils étaient donc regroupés, ces sexagénaires anarchistes, en une communauté secrète, hostile aux jeunes actifs que sont devenus leurs enfants enfin partis de la maison, se soutenant mutuellement dans leur refus suprême de se voir coller une nouvelle génération de mouflets alors même que le dernier de leurs vieux ados suce-finance venait enfin de leur rendre leur liberté. C’était certain, ils en parlaient lors de leurs fameux « dîners » et week-ends si importants, usant, comme leurs homologues acnéiques, d’un vocable bien à eux destiné à rester incompris de l’ennemi (nous). Un exemple ? Chicouf. Mot utilisé par nos géniteurs pour désigner notre progéniture. Pour « on dit chic quand ils arrivent et ouf quand ils s’en vont »…

Je vous imagine, abasourdis par tant de révélations crasses, la colère grondant au fond de vos corps fatigués. « Mais comment peuvent-ils ne pas avoir ENVIE de les garder, ces petits anges ? De les voir, de partager, de discuter, de leur faire parcourir le monde, de leur apprendre le tricot le crochet les Fables de Lafontaine la pâtisserie ? » Eh bien peut-être que, comme vous, ils en ont envie avec parcimonie. Parce que contrairement à leurs propres parents, ils ont la patate, le pouvoir d’achat et l’envie de profiter de cette liberté recouvrée. Et que moi je dis que pour ça, tant mieux pour eux. Et que vous aussi, si vous aviez le choix, vous préféreriez aller golfer avec des copains au soleil plutôt que de changer des couches malodorantes, vous lever à 5 du mat’ ou vous les cailler au parc le mercredi après-midi.

Le truc c’est qu’au final, c’est surtout tant pis pour nous.

bEt ça, ça vous grand-merde.

 

La question de la semaine : faut-il ouvrir un compte Instagram pour continuer d’être aimée ?

binoche

– Vous avez récemment ouvert des comptes Twitter et Instagram. Vous vous êtes sentie obligée ?

– Il y a de ça. On me l’a demandé. Aujourd’hui, c’est devenu incontournable. Ca figure même dans certains contrats.

Il y a quelques jours, je suis tombée sur cette interview de Juliette Binoche donnée à Paris Match, et je dois dire que cet échange m’a plongée dans un profond malaise, pour ne pas dire dans une immense tristesse. Car quoi, la société du spectacle immédiat et permanent, impudique et rémanent nous a-t-elle engloutis au point qu’une comédienne de la trempe d’une Binoche se doive, elle aussi, de poster à intervalle régulier des bouts de sa vie, des coins de son intimité, des morceaux offerts de sa nudité pour continuer d’exister en tant qu’artiste ?

D’aucuns diront que c’est ainsi, que le monde évolue et que ce moyen de communication n’est autre que l’extension naturelle de la presse apparue au XIXe siècle, qui confronta dès lors l’artiste au service après-vente, à la séduction d’un public qu’il faut bien draguer, appâter en « donnant de sa personne » parce que c’est ainsi, que le « marketing de soi » est aujourd’hui indissociable de la chose artistique. M’enfin, n’y a-t-il pas, tout de même, une différence entre poser une fois l’an dans Gala avec mari et enfants devant ses croissants et se voir enjoint, à cinquante printemps, de brancher un flux perpétuel entre soi et les autres, flux qu’il faudra évidemment alimenter selon un planning établi par contrat, sans désir, sans envie ? Bref ne passe-t-on pas dès lors de « donner de sa personne » à « donner SA personne » ?

Je n’ai absolument rien contre les réseaux sociaux, entendons-nous bien. Je tweete, je snape, je poste ma vie sur Instagram et suis celle de mes anciens camarades de collège avec attention sur Facebook mais c’est mon choix. Comme celui de Kendall Jenner, Cyril Hanouna ou Kev Adams de partager avec leurs fanzouzes le contenu du bol de leur petit déjeuner ou la couleur de leur slip et c’est tant mieux (ou tant pis). Si l’envie est là, oui, mais la prostitution digitale imposée par ces fameux contrats du 21e siècle n’est-elle pas d’une indécence absolue ? Car il est entendu que pour accumuler les followers, il faudra irrémédiablement sortir du simple spectre promotionnel consistant à communiquer sur une sortie de film ou de livre, ne nous leurrons pas.

Allez, Juliette, c’est pour Insta ! Fais-nous un selfie no make up ! He, Gégé, tu nous prends tes côtes de porc en Clarendon, t’as rien posté depuis hier ? Catherine, Catherine, tu nous snaptchaterais pas ta soirée avec Isabelle au café de la Mairie ? Tes fans attendent, et les producteurs avec. Allô, Victor ? Bon, pour la sortie en poche des Misérables, ils demandent combien tu as de followers, j’ai vu que ton compte était un peu en sommeil. Va falloir y aller, là, coco, sinon ils bloquent la promo. Vincent, top ton Periscope sur le tranchage d’oreille, t’as gagné 10 000 abonnés, la galerie a adoré…

L’autre jour, alors que je me réjouissais d’avoir 20 likes (oui…) sur une photo Instagram (nous sommes peu de choses), mon fils m’a posé cette question fort à propos : « Mais on gagne quoi, maman, avec les likes ? »

Je vous laisserai méditer sur cette réflexion qui me laissa coite. Quant à exiger des idoles qu’elles lèvent définitivement le voile sur leurs existences dont les producteurs semblent croire que nous exigeons avec force de tout connaître, j’espère qu’elles sauront, ces comédiennes, ces auteures, ces artistes en tous genre qu’on tente avec autorité de soumettre aux lois dites des Millenials (qui n’ont par ailleurs rien demandé) mettre les limites, et construire autour de la légèreté de leur être ce fascinant mystère qui fait (fit ?) tout le sel du star-system tel qu’il fut originellement nommé.