Jean-Vincent Placé ou le problème du seul « chinois » connu en France

Mes deux fils sont quarterons, leur père est eurasien, de père chinois et de mère française. Tout ça n’était pas prévu. Jeune, comme beaucoup de couillonnes de mon âge, l’idée même de sortir avec un « asiate » me faisait doucement glousser (« Rhihihi han t’imagines ? Nan je pourrais pas ! »). Et puis la vie, mon merveilleux non-époux et cette première grossesse qui me fit redouter la tête chelou que pourrait avoir cet enfant aux gènes si disparates. Et qui naquit finalement ultra bridé, mais moins que son frère, sosie officiel de Bruce Lee. Bref, voilà maintenant plus de quatre ans que je me coltine avec bonheur ce trio oriental de toute beauté, et que je m’intéresse, forcément, à la condition des asiatiques en France.

Il y a quelques jours, le toujours navrant Jean-Vincent Placé a été arrêté, ivre caisse, après avoir lourdement emmerdé une jeune fille dans un bar et lui avoir proposé de l’argent, puis tenu des propos racistes au videur qui tentait de s’interposer (« On n’est pas au Maghreb ici. Je vais te renvoyer en Afrique moi. Tu vas voir ! ») et enfin balancé un « Ils arrivent quand les connards ? » aux flics qui attendaient du renfort pour l’embarquer. Bref, le seul « chinois » (il est coréen) connu de France venait une nouvelle fois, après avoir posé avec une poule, accumulé les amendes non payées, publié le plus gros flop de l’édition (« Pourquoi pas moi ! » euh bha parce que…) et j’en passe, de s’illustrer de la plus grotesque des manières, confortant ainsi l’opinion publique dans l’idée que ces asiatiques, quand même, ils ne sont pas « comme nous ». Bha oui, puisqu’à lui tout seul, il semblait bien représenter l’Asie toute entière.

Et c’est alors que je me suis effectivement demandé si un autre personnalité d’origine asiatique pouvait donner un exemple un peu plus swag aux Français, qui continuent pour beaucoup à ne pas entrevoir d’autre modèle que le chinetoque de Michel Leeb, leur traiteur du bout de la rue à l’accent rigolo, leur nounou philippine ou les japonais marrants qui opinent bêtement du chef dans les films de gangsters. Bref, si mes fils, et les autres enfants ou petits-enfants d’immigrés, pouvaient s’identifier à un mec cool, une femme stylée, un politicien powerful (mais pas JVP), un chanteur, un acteur, un présentateur… bref à quelqu’un qui en jette un peu, quoi. Lors d’un dîner chez des amis chew (elle de religion juive, lui d’origine vietnamienne ; aux Etats-Unis, cela donne la contraction chew pour « chinese jew »), nous avons ratissé le PAF et ses environs en nous posant cette question : quel Français d’origine asiatique les Français connaissaient-ils ? Oui, si on leur demandait, comme ça, dans la rue, hop du tac au tac : « tu connais qui ? », que répondraient-ils (à part JVP) ? « J’AI ! Le mec de Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? », m’a-t-on rétorqué. Mouais, sauf que j’étais la seule à savoir qu’il s’appelait Frédéric Chau. Pierre Sang ! Mouais. Fleur Pellerin ! (je vous le fais en accéléré, ça nous a pris vachement plus de temps). Ok, sauf que tout le monde la déteste. Et enfin, tadam et end of the story : Jade et Joy, les filles à Jojo. Ouah.

Dans Google qui sait tout, j’ai tapé : « français d’origine asiatique connu ». J’ai alors vu apparaître plein de nobodes, Kev Adams déguisé en chinois, Frédéric Chau et Maître Vergès (mort, ça compte pas).

Et là je me suis dit que dans un pays aussi cultivé que la France, aussi historiquement ouvert, offrir si peu de visibilité à toute une partie de sa population, au point qu’une méconnaissance immense de celle-ci perdure en 2018, était une totale abherration. Combien sommes-nous à distinguer un Coréen d’un Japonais, d’un Chinois, d’un Vietnamien, d’un Cambodgien, à ricaner lorsqu’on en parle, à faire tranquillou des vannes d’un racisme banalisé ahurissant dans un société où l’on licencie un présentateur pour moins que ça, parce qu’ «ils » sont gentils, sourient tout le temps, font des nems, de l’informatique et du karaté, sont sages et disciplinés, ne comprennent rien mais sont stylés ?

Alors moi j’espère que lorsque mes fils seront plus grands, tout ça aura changé. J’espère qu’on ne les oubliera plus dans la répartition de la visibilité, j’espère que « le mec du bon Dieu » se fera un nom, ne jouera plus forcément l’asiatique de service, que plein d’autres viendront grossir les rangs, et puis que le modèle Jean-Vincent Placé, « homme le plus con du XXIe siècle » pour Yann Moix, ne sera plus qu’un lointain et désagréable souvenir.

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A-t-on le droit de filer des coups de pied à un mec qui ronfle ?

La question se pose.

Qui n’a jamais dormi avec un ronfleur ne peut pas comprendre. Par ailleurs, ces individus qui disent n’avoir jamais dormi avec ronfleur se trouvent bien souvent être ledit ronfleur (« Jamais dormi avec un ronfleur, moi ! »).

Sachez-le, la vie et surtout les nuits du coloc couettier d’un ronfleur est un monde à part, fait de périodes d’accalmies, d’imprévus et de tempêtes qui le laissent souvent, après des heures de combat mental, exsangue.

Déroulé : le ronfleur s’endort. Ne me demandez pas pourquoi mais un ronfleur s’endort toujours plus rapidement que son codormeur. Et là, Rrrrrr, Rrrrrr, il met en place sa machinerie. Régulière, disciplinée, monotone, en mode moteur métronomique bien parti pour durer. Le codormeur essaye de passer outre. Encore calme, il ferme mentalement ses écoutilles, tente de plonger dans le sommeil en évitant de focaliser sur la nuisance sonore, comme on parle avec naturel à quelqu’un qui a une crotte de nez en essayant de regarder ailleurs. RRRRRrrrrrrRRRRRRRRRRR. Le ronfleur passe la seconde, prend ses aises, s’installe dans sa symphonie avec l’aisance du mec bien dans son bed. Bras en croix, organe ouvert, air satisfait il se donne à fond. Le cohabitant perd patience, focalise alors, s’enroule dans la couette avec exaspération, écrase un oreiller sur sa propre tête, tente bien de visualiser des plages paradisiaques ou de doux souvenirs d’enfance, en vain. C’est comme s’il dormait avec un Thermomix. Ecumant de rage, plusieurs possibilités s’offrent alors à lui :

  • Tenter de rouler le ronfleur sur le flanc. Solution douce et assez efficace rendue quasi impossible dans le cas d’un individu de masse supérieur à 80 kg. Alternative : faire levier par en dessous avec un objet large et plat type énorme pelle enfourne-pizza.
  • Siffler. Inutile. Légende urbaine. De surcroît énervant et dévalorisant car c’est alors qu’on se rend compte que siffler n’est pas si simple et qu’on le fait mal. Fuuuuu, fuuuuuu. RRRRRRrrrrrRRRRRRR. Fuuuu. RRRRRRRRRRR.
  • Murmurer à l’oreille du ronfleur. « Mon amour, tu ronfles. Tu m’entends ? » RRrrrrRRRRR. « Mon amour tu ronfles ! Peux-tu te tourner ? » RRRRrrrrRRRRR. « He CONNARD tu RONFLES j’arrive pas à dormir ! » « Hein ? Quoi ? Pourquoi tu me réveilles ? Pourquoi tu me traites de connard ? Ce que tu peux être égoïste ! Je dormais ! ». Engueulade assurée + ronfleur qui va se transformer en ronchonneur qui tire sur la couette en vous tournant le dos + culpabilité. Tentative de finalement trouver le sommeil réduite à néant.
  • Lui pincer le nez pour lui couper la respiration, le forcer à ouvrir la bouche et à cesser ce bruit atroce. Dangereux si le sujet n’ouvre finalement pas la bouche (surtout s’il a bu) et semble étouffer par votre faute.
  • Aller dormir ailleurs. S’enrouler dans un micro-plaid sur un canapé inconfortable, avoir froid aux bouts de doigts de pied et autres morceaux de peau qui débordent. Tomber malade. Offrir au ronfleur un espace de jeu plus grand encore qui pourra potentiellement décupler ses talents et faire résonner sa ployphonie jusqu’à votre point de retraite. Mauvais calcul.
  • User de la tactique des concubines de longue date ayant épuisé toutes les solutions précitées : celle du p’tit coup de pied en loucedé. A savoir : bien calé de dos, avec l’air endormi, placer un pied près du tibia du ronfleur et schlok, donner une brève mais efficace claquette qui, sans réveiller tout à fait le nuisant, le surprendra assez dans son sommeil (« M’enfin mai qu’est-ce qui s’passe ? » *voix de Bourvil*) pour faire cesser immédiatement le ronflement. Avec un peu de chance, celui-ci entreprendra de lui-même sa mise sur flanc, que vous pouvez discrètement aider de votre corps prétendument endormi, ce qui vous garantira alors une fenêtre de tir de quelques minutes pour trouver le sommeil rapidos nu vu ni connu je t’embrouille.

Moralité oui, donner un gentil coup de pied pour une harmonie conjugale recouvrée est un choix qui, s’il peut sembler cruel, est à mon avis le plus censé. RRRRRrrrrRRRRRrrrrrR.

La maison Poux

Les poux, c’est comme la grippe, c’est toujours les autres qui nous les ont refilés, bien sûr. « Ah mais c’est les p’tits Machins qui ont toujours des poux ! », « Ton fils nous a refilé ses poux ! ». Ben voyons, parce qu’il les fabrique et les élève, seul, dans sa petite PME capillaire pour envahir la capitale. Non. Chers lecteurs et lectrices accablés par la parentalité, je sais que vous savez. Les poux nous ont colonisés. Chaque hiver, ils arrivent, prennent racine, squattent les têtes, les canaps, les taies, les bonnets, périssent sous le Pouxit inrinçable et puis font autant de come backs que Sarko sans se lasser. « Ils sont revenus ! » hurlent les affiches à l’école, sans que vous sachiez que faire face à cette fatalité à part passer, passer, le peigne à fines dents dont le verdict chaque fois tombe. « Ouais, il en a ». Et vous de vous gratter alors frénétiquement.

Jetée dehors comme une malpropre de chez le coiffeur, ma famille et moi-même avons l’autre jour pris une décision radicale en nous rendant au Salon des poux sis rue Lemercier dans le 17ème. Tête basse devant la vitrine violette ornée de bébêtes menaçantes courant sur des têtes d’enfants effrayés, nous avons rasé les murs devant les regards des passants, suspicieux comme si on entrait tranquillou dans un Peep Show. Et les voilà qui s’écartaient, écoeurés. A l’intérieur ça papotait gaiement, dans la société secrète retranchée. Tout le gang des pouilleux réuni pouvait enfin s’en donner à cœur joie, sans honte, et assumer son handicap sans le regard oppressant d’une société normalisée où l’on n’accepte pas la « différence ». Tss. Une gamine se faisait décontaminer en tapotant sur un iPad pendant qu’une dame très chic et sans enfants attendait son tour. « Alors ça va depuis la semaine dernière ? », lui demandait la patronne, pas gênée pour un sou, comme ces infirmières qui lavent des vieillards en papotant dîner du soir. « Nous, c’est depuis la rentrée, me balance ma voisine. Ils partent pas. Mais depuis qu’on vient ici, ça va beaucoup mieux. Vous en avez, vous ? » Mouaaaa ? Meu ça va pas ! Faut pas pousser, la secte, je ne suis pas prête à blablater lentes avec des inconnus le samedi aprem. « Y’en a dans tout Paris, me dit la tenancière. Dans la France entière. Ils viennent nous voir, même de Normandie, ils en peuvent plus, les parents. » Ouais, pourtant la Normandie c’est vachement chic, je me dis. Bord de mer, baraque à colombages et tout le tintouin. Pas le genre de zone où on imaginerait des poux prendre racine. Comme sur la tête de mon fiston à qui la pro les retira un à un avec un air gourmand (un peu comme ces gens qui kiffent faire leur sort aux points noirs), avant de les aspirer avec un gros tuyau pour les envoyer Dieu sait où. Schlouuuuf. Ciao la familia. Bien le bonjour au pays des poux sans taf.

Et c’est délestés d’un bon paquet d’euros et les bras remplis de produits à asperger dans toute la maisonnée que nous sommes rentrés, « décontaminés » pour l’éternité. Sauf que le ski arrive, et avec lui les échanges de casques et de bonnets. « Yo les gars c’est les vacances de février ! » Ouais, en pleine Fashion week, les rejetés des soirées branchées fêteront leur temps fort de l’année pour mieux se relancer. Quant à nous, il nous faudra alors tout recommencer.

Alors moi j’ai trois trucs à dire. Le premier, c’est que, à l’instar du fait qu’on est tous le plouc de quelqu’un d’autre, on est aussi le contamineur et le contaminé d’autrui. Deux, c’est que sous les airs surpris, indignés en mode « Des poux ??? Ah nan on n’en a JAMAIS eu c’est peut-être ton école qui est spéciale, non ? », je vous vois, parents sournois qui feignez en mode « on n’est pas des têtapoux ». De toute façon, la dame du Salon des poux (dont le business modèle me laisse songeuse car il est certain que mon objectif est bien de ne jamais la revoir) dit que ça n’existe pas, les têtapoux. Et trois, mais putain trois, comment en 2018 peut-on avoir été sur la lune, construit des voitures qui conduisent toutes seules, des téléphones qui filment, des fours auto-nettoyants, fait des greffes de reins, de cœur, de visage, séquencé le génome humain, écrit Harry Potter, inventé les toilettes chauffantes, le Viagra, le scratch, le micro-ondes, le shampoing 2 en 1, le Merveilleux, les imprimantes 3D et ne toujours pas être parvenu à ERADIQUER LES POUX ?

Les éboueurs de boîtes mail

Je suis allée voir Gaspard Proust en spectacle. Outre la magnifique santé capillaire de l’insondable quadragénaire, le cynisme outré de l’auteur et la piètre idée de la femme non-bulgare de plus de trente ans que se fait ce séduisant célibataire, c’est sa brillante analyse de notre société qui m’aura le plus marquée.

Après une heure et demi d’un spectacle où juifs, musulmans, bobos, gros, enfants, femmes, cathos et autres minorités inattaquables sont roulées tour à tour dans un impitoyable jugement décomplexé au débit de mitraillette, l’humoriste inclassable part dans un monologue en forme d’orgasme froid, brutal et pourtant si vrai sur l’homme d’aujourd’hui. Ce qu’il est devenu, ce qu’il subit, ce qu’il accepte docilement de faire avant de se retrouver entre quatre murs parce que la société a décidé que ce serait comme ça epi c’est tout. Ca donne à peu près ça : l’Homme avait évolué, s’était redressé, avait appris à lire, écrire, comprendre, construire avant qu’on lui mette un iPhone entre les mains. Alors celui-ci s’est à nouveau courbé, idiot, au-dessus d’un écran bleu. Tous, dans la rue, les transports, nous tournons depuis bêtement notre regard, bossus, vers ce rectangle qui nous gave d’images, d’informations plus ou moins vraies ou fausses. Le reste du temps, ce même Homme dit moderne évolue en open space parce qu’on lui a dit que c’était là qu’il serait bien, occupant la fonction d’éboueur de boîte mail.

Eboueur de boîte mail. Ce terme a résonné à mon oreille comme une constatation effroyable de ma propre condition, qui passe mes journées à ouvrir, lire, supprimer, répondre, transmettre des kilomètres et des kilomètres de messages accumulés dans cette « boîte de réception », ne trouvant de repos que lorsque cette tâche fastidieuse et non créative est enfin finie. Sauf que lorsque j’ai fini, et que je remonte alors le fil, ils sont là, les nouveaux, tout neufs, fiers comme des Aliens ressuscités, alternant avec les réponses à mes propres réponses fraîchement arrivées, auxquelles il faudra alors répondre, à nouveau. Une réunion, un tour aux toilettes, un voyage en avion, une après-midi avec les enfants, hop, la boîte se remplit. Trop. Il faudra rattraper ce temps de nettoyage épistolaire chômé. Chaque jour il faudra déblayer, ordonner, puis vidanger ce grand barnum moderne d’interrogations ou d’informations où chaque détail compte, du destinataire aux invités de marque en copie, évidemment sélectionnés et ajoutés dans un ordre hiérarchique des plus protocolaires.

Que pouvons-nous faire contre ça ? Cette condition nouvelle qui nous enferme et n’existait pas il y a vingt ans à peine, pouvons-nous nous en défaire, ou sommes-nous condamnés ainsi que nos enfants à subir pour toujours cette purge infinie qui, à jamais, nous écroue ?

Si c’est une mode, vivement qu’elle passe et trépasse à jamais.

Happy 40th to me

Birthday Candle Number

C’est vrai, ça peut paraître un peu mégalo de publier un billet de blog à son adresse le jour de ses quarante ans. Mais les jours et les mois qui ont précédé celui-ci m’obligent à m’adresser à mon entourage pour lui signifier que tout-va-bien. PROMIS.

Depuis plusieurs mois en effet, ponctuellement, mon père adoré me regarde avec cet air contrit et désolé en évoquant le fameux « événement » gênant qui, irrémédiablement, finirait pas m’ensevelir et me faire glisser vers de sombres contrées. « Tu te rends compte ? », me disait-il alors. Bha… Non, pas vraiment. Tic tac tic tac.

Depuis quelques jours, entourée d’amis en pays biarrot, mon esprit était pourtant davantage à la météo plus que douteuse qu’à cette guillotine qui allait manifestement me séparer définitivement de ma jeunesse à mesure que les heures s’égrenaient. « Tu vas avoir quarante et un, c’est ça ? », me demande Eva sur notre fauteuil de piscine trempé par la pluie, tranquille, en évoquant mon anniversaire à venir. Moi : « Non, quarante ». Silence. Merde. Et ce même regard absolument navré. Ma pauvre.

Alors, sachez-le, vraiment. Je vais bien. Je dirais même plus, qu’on en finisse ! Parce que bon, avoir trente-neuf, soyons sérieux, ça un côté un peu grotesque de la fille qui soit ment, soit n’ose pas y aller comme un gosse tétanisé sur le bord du plongeoir. Allez, saute ! Non, quarante, c’est limite stylé. Comme dix-huit. Ou vingt-cinq. Ca a de la gueule, quoi. Quarante-et-un, je dis pas.

Quand j’étais petite, ma grand-mère racontait toujours que, le jour de ses quarante ans, elle avait pleuré toute la journée. Ma mère rajoutait doucement : « Qu’est-ce qu’elle nous a embêtées ! » Ce soir-là, mon grand-père, pour lui changer les idées, l’avait emmenée à une fête de village (comme moi, elle était née en août, histoire de panser toute sa vie les années qui passent à l’ombre du rosé d’été). Là-bas, elle avait gagné un concours de beauté. A quarante ans, imaginez. Cette légende familiale avait toujours placé à mes yeux d’enfant la fameuse « quarantaine » dans des sphères à la fois effrayantes et joliment fantasmagoriques. Et puis la vie avait alors repris, avait dit ma grand-mère qui, bien des années plus tard, du haut de ses plus de quatre-vingt-dix ans, soupirait qu’elle était bien bête à l’époque, qu’on avait la vie devant soi à quarante ans, la jeunesse chevillée au corps et tant de choses à découvrir encore. En bref, que c’était vraiment pas la peine de se gâcher des moments qu’on s’envierait plus tard, comme lorsqu’on se dit qu’on était con, ado, de penser qu’on était moche, ou à ses premiers chagrins d’amour de croire qu’on allait en mourir.

Chaque année depuis, au quinze août, elle faisait un foin pas possible de son anniversaire, qu’elle voulait fêter comme une gamine. Avec un brin de coquetterie, parce qu’on reste toujours cet enfant qui souffle les bougies, et qu’on fait un voeu, secrètement, en fermant les yeux très fort, car on a malgré les ans toujours des rêves enfouis pour les mois et les décennies à venir.

Alors oui, vraiment, happy forty me, et à vous aussi, les amis.

 

2017 ou l’avènement du châtain de poche

Longtemps, le beau gosse a été brun. Si si. Brun, grand, un brin bad boy, avec du poil sur le poitrail mais pas trop, voire une légère bedaine (confère l’éphémère et très discutable dad bod), la barbe naissante, l’œil qui frise, le cheveu long, deux trois tatouages et le sourcil froncé. Geoffrey de Peyrac, Albator, Pio Marmaï, Gérard Lanvin, Brando ou Louis Garrel selon les générations et les époques. Mais c’était ainsi. Jusqu’à récemment.

La semaine dernière, le site « Adopte un mec » a en effet publié les résultats de son Grand classement annuel des « mecs qu’on aimerait adopter (comprenne qui pourra) », et l’on peut dire que les résultats sont inattendus, mais finalement assez significatif d’un changement sociétal. À la troisième place, on y trouve Hugo Clément, le jeune et gentil journaliste de Quotidien qui hanta manifestement bien des nuits électorales.

À la seconde, le footballeur Antoine Griezmann, chouchou des marques et des médias, mais aussi donc de « ces Dames », comme on dit dans les articles datés mâtinés d’une misogynie qui se veut innocente.

Et à la première, tadam tenez-vous bien… trône notre mister Pwésident Emmanuel Macron. Oui.

Si l’on fait fi du de toute discussion forcément interminable sur le thème de « Tu coucherais avec Macron, toi ? » / « Tu penses que c’est un bon coup ? » / « NON franchement je pense pas il a l’air trop sérieux/emprunté/amoureux/egocentré… », un phénomène se dessine clairement dans ce classement : l’époque est au Petit châtain propre, souriant et facilement transportable. Ces trois-là ont en outre en commun, au-delà de caractéristiques physiques indéniables, le fait de pouvoir être fièrement présentés à papa, de plaire à mamie, à notre soeur et grave à maman. Souriants, (très) bien peignés, proportionnés comme il faut, ils semblent promettre chacun un bonheur conjugal sans nuage, des gestes affectueux, une fidélité dont on ne saurait douter, des repas équilibrés et des étreintes sages et hygiéniques. Avec le châtain de poche, point de chambres d’hôtels mises à sac, de nuits sans sommeil, de cendriers remplis, de larmes de sang sur les quais de la gare, de cette douleur à la fois morale et physique que l’on croyait forcément liée au grand Amour lorsqu’on lisait Girls et Jeune et jolie. Non.

Que prouve donc le choix de ces trois-là ? Que nous nous sommes rangées ? Que le mauvais garçon a vécu, à l’heure de divorces douloureux où bien des masques ont fini par tomber, que l’on va plus volontiers et naturellement, et même en fantasme, vers un type qui a l’air à la fois gentil et successfull, bien dans ses pompes et dans son époque, bref que l’on préfère, en 2017, opter pour César plutôt que David, Darcy plutôt que Clever, Tristan plutôt que Mathias ? Ca se peut bien. Merde, nous voilà devenues raisonnables. Trop ?

Rock n’roll is dead.

La « toute fin juillet »

Je déteste cette période. La « toute fin juillet », quand l’excitation des premières terrasses, des premières sandalettes, des premières soirées passées, un peu ivre, à se dire que c’est fou, il est tard et on bosse le lendemain mais qu’on s’en moque, qu’on est en juillet, a fini par passer. Et qu’après tout ça, les barbecues, les sangrias, les panier de paille et les jupons aux vents viennent ces jours pâles, sans espace-temps, où les fêtards s’en vont vers d’autres cieux, laissant leurs compagnons de frivolité seuls, dans un Paris qui ferme ses portes, et où les devantures abaissent le rideau de fer sans autre considération.

Les métros se vident alors de leurs travailleurs excédés mais se remplissent de touristes en short indécemment heureux de déambuler dans les rues moites de la capitale alors que vous partez présenter votre power point à d’insolents juilletistes déjà revenus lrebootés à bloc. Au ciné ne paradent plus que des blockbuster grotesques sortis en catimini, tout juste bons à nourrir de pauvres diables comme vous qui boulottez par ailleurs du mauvais pain parce que votre boulanger préféré s’en est lui-même allé. Vous regardez, impuissant, le cercle des proches et des baby-sitters disponibles se restreindre tandis que les posts Instagram iodés filtrés envahissent, eux, votre téléphone. Même les gars du Tour de France ont rangé les vélos. Dehors, tout est en travaux, comme si vous n’étiez pas là. Hou hou ! Ah, t’es encore là, toi ?

Tu pars quand ? Euh… vendredi. Tiens, on est le 25, et vous n’aviez rien vu venir de ces jours lourds, gris, cet entre-deux des vacances où les déjà-partis la poussent encore un peu alors que les aoûtiens trépignent, conscients du mois « pour rien » qui s’est déjà écoulé entre leurs doigts dans ces « grandes vacances » dont on considéra toujours qu’elles devraient durer deux mois, point. Du 1er juillet au 6 septembre, parce que c’est imprimé là, dans nos têtes d’éternels collégiens, pour l’éternité.

Mais non, tout ca, c’est fini. L’été c’est trois semaines, à répartir au doigt mouillé au-dessus du 15 août vous serez gentils, histoire de pas non plus poser plein de congés pendant le reste de l’année. Faut bosser, oh !

Et c’est comme ça qu’on se retrouve un 25 juillet, à observer l’œil torve et las ce sas d’un temps suspendu autour de l’absence des plus nombreux et de l’impatience excédée des autres. À piétiner chez soi en regardant des Gendarmes et des Angélique ou à passer devant des vitrines où trônent, déjà, de fiers manteaux automnaux sidérants dans cette arrière-boutiques de vacances qui semblent ne jamais vouloir démarrer.

Allez, il est temps de partir. Rideau.