Pour votre âge

Aujourd’hui, j’ai été abordée dans la rue par un « jeune ». Faisant une pause dans sa partie de foot, il m’a dit : « Madame, vous êtes d’une beauté… divine ! ». Sérieusement, j’étais hyper surprise et jouasse, d’autant que je ne me sentais pas vraiment divine à ce moment précis, ployant sous le poids de mon vieux tote-bag, le cheveu chelou. Pleine de gratitude, un rayon de soleil printanier venant parfaire ce bel échange inattendu, je lui adressai en le regardant droit dans les yeux un joyeux : « Rhooo, merci ! ». Avant qu’il ne plante lui aussi son regard dans le mien et rétorque, enthousiaste et sûr de me satisfaire plus encore : « Nan mais sérieux pour votre âge… ». Je ne le laissai pas finir et, prise d’un fou rire nerveux, m’enfuis vers le métro Pont de Levallois en priant pour qu’il ne développe pas son propos ou que ses amis ne commentent pas eux aussi cet angle de vue.

Pour votre âge.

Merde… Assise dans le wagon, je pris brutalement conscience que j’étais passée du côté obscur du « pour votre âge », notion-barrière que j’ai toujours honnie, même lorsque j’étais loin d’avoir un âge signifiant. « Elle est encore très bien, pour son âge » : ce concept visant à minimiser un compliment physique, à l’encontre d’une femme évidemment, pour expliquer qu’on n’est franchement pas dupe du fait que la personne n’est tout de même plus de première jeunesse, m’a toujours profondément exaspérée. Comme si la beauté s’encombrait de telles considérations. Mais ce qui me surprit plus encore, c’est de me rendre compte que j’aurais été moi-même bien incapable de donner un âge à mon complimenteur-agresseur. Quinze ? Dix-huit ? Vingt-cinq ans ? Je n’en avais absolument aucune idée. Et c’était là le pire. Car lorsqu’un individu ne parvient plus à dater ses pairs, c’est que pour le coup, il est vraiment vieux. Ce moment coïncide souvent avec cet état qui lui fait croire que, ne sachant bien lui-même quel âge ont les autres, ceux-ci ne savent pas non plus quel âge il a lui. Ce qui est faux, évidemment.

Je me souviens aujourd’hui encore avec effroi de ces monos de colos qui, du haut de leurs trente berges mollassonnes bien tapées, nous disaient : « Han mais tu peux me tutoyer, hein, je suis pas si vieux. » Et de la pensée qui nous venait tous alors immédiatement : « Euh si, mec, tu ES vieux. Tu es un putain d’adulte. Qui s’habille comme un enfant, ce qui est pire encore. » Ou de ces profs qui voulaient qu’on les appelle par leurs prénoms, vieux jeunes un peu pitoyables qui s’agrippent désespérément à ce minuscule lien qui s’érode entre leur génération et les suivantes.

Et puis j’ai décidé de me focaliser sur le « beauté divine ». Divine, merde. Même si c’était « pour mon âge », c’était pas si mal. On n’avait pas le même âge, c’était fatalement vrai, même si j’aurais pu sans rougir shooter dans ce foutu ballon s’il avait atterri dans mes pieds, ou taper le bout de gras avec ces jeunes échoués là entre deux cours, me reconnectant en une fraction de seconde à la matrice de mon adolescence à mon sens pas si lointaine. Ouais, j’aurais pu sécher l’espagnol, fumer une clope et minauder avec ces jeunes trop jeunes qui n’auraient pas compris que je dois remplir chaque année une putain de feuille d’impôts, passer un entretien annuel d’évaluation, nettoyer le caca d’autrui, parfois, et que j’ai surtout cessé de me balader en bande depuis longtemps. Parce que c’est la vraie différence entre eux et nous, les « pour votre âge », qui ne nous croisons plus que pour de rapides dîners, des brunchs bruyants et des lolilol sur Facebook plutôt que de laisser s’étirer le temps tous ensemble sur l’asphalte une après-midi de printemps, partageant le simple plaisir d’être ensemble, avec la certitude que le lendemain, ce sera pareil. Et le surlendemain aussi. Et de prendre le temps de regarder passer les mères de famille pressées et les complimenter.

Je hais le ski

ski

Avertissement avant lecture : *Ne me jugez pas, il y a bien des gens qui n’aiment pas Noël*

Dire qu’on n’aime pas le ski, c’est un peu comme annoncer sans rire qu’on a trouvé La La Land un peu chiant : une hérésie. Pourtant, plus les années passent et moins je comprends l’engouement (l’hystérie ?) collectif pour cette étrange activité devenue pour beaucoup un passage obligatoire entre les fêtes de fin d’année et les beaux jours qui semblent si loin. « Attends mais c’est génial ! Les meilleures vacances du monde ! T’es dingue. » Ah oui ?

Passer six jours à faire les valises. Emprunter des gros vêtements sac poubelle, voire les acheter, sans aucun espoir de les reporter le reste de l’année (bon, d’un sens tant mieux…). Parcourir des kilomètres en train ou en voiture. Nettoyer le vomi familial à l’arrivée parce que forcément, après une soixantaines de mini-virages en épingle, et huit heures à boulotter des Pepitos et des chips au vinaigre, le pire n’est plus une option. Arriver de nuit. Dans le FROID qui nous accueille, goguenard, en mode « habitue-toi ma vieille, je risque pas de bouger ». Porter les milliers de sacs, les enfants tout verts, les skis de ton mec qui tient absolument à avoir son propre matériel. Investir les couloirs lambrissés à l’odeur de fringues mouillées mal séchées d’un immeuble au nom d’animal montagnard. S’engouffrer dans un apparte qui fait la taille de tes chiottes. Se les peler. S’endormir en chien de fusil sur un lit dur en sachant que le lendemain sera plus épuisant que n’importe quel autre jour de l’année écoulée et à venir (ou de ta vie ?).

Se lever aux aurores avec des gamins surexcités par la neige qui tombe à gros flocons. Merde, manquait plus que ça. Sortir les salopettes, enfiler à tout le monde un slip un collant des chaussettes un sous-pull un pull un anorak, chercher les bonnets les gants les masques les casques. Etaler de la crème épaisse sur plein de visages. Faire pareil pour les lèvres. Coller ses doigts gras à la laine. Faire pareil pour soi. Se trouver plus moche que jamais, forcément, ce type de tenue, ça aide PAS. Tenter de se maquiller snowproof sur la crème épaisse. Abandonner. Aller louer les skis, les chaussures. Parler à un type en polaire qui a couché avec toute la station. Marcher comme une demeurée ploc ploc, avec les enfants qui pleurnichent parce que c’est louuurd, les skis, et que les bâtons tombent par terre putain ! Sentir ses cheveux frisotter au contact des flocons. Regarder la montagne avec anxiété. Voir qu’elle est entièrement recouverte de brouillard. Renouer avec la boule au ventre qu’on avait déjà en classe de neige et se demander sérieusement ce qu’on fout encore là à quarante berge, à engloutir la moitié de son salaire annuel dans un tel cauchemar. Acheter les forfaits. Se dire en tapant son code de CB que pour le même prix on pourrait partir en week-end avec une copine à Ibiza et siroter des mojitos sur la plage.

Poireauter à l’école de ski. Rire avec des mamans canons en fuseau alors qu’on a son gros cul moulé dans un vêtement fluo emprunté. S’extasier devant des enfants tous similaires, recouverts de dossards avec des numéros et heureusement sinon on ne les reconnaîtrait pas et on repartirait avec un nain casqué qui ne nous appartient pas. Les envier parce qu’ils se contentent de faire la chenille sur la piste piou-piou sans avoir à risquer leur vie tout là-haut.

Prendre une grande inspiration, quitter la vallée et s’engouffrer dans les œufs. Puanteur de neige froide mêlée à la sueur et à la fameuse chaussette mal séchée. Péter de chaud. Retirer son bonnet. Sentir ses cheveux humides carrément collés au crane. Croiser son reflet effrayant dans la vitre embuée. Remettre son bonnet. Regarder la station qui s’éloigne et les skieurs, minuscules tâches inconscientes qui sillonnent vaillamment les pistes malgré la purée de pois. Penser à nouveau mais putain POURQUOI ? Descendre de l’œuf à temps, attraper ses skis viiiiite avant qu’ils ne se barrent. Se péter le dos en les portant. Chausser. Clac, clac. Pousser sur les bâtons. Perdre des yeux son mec hou houuu. Avoir peur à nouveau. Prendre un télésiège. Se taper la barre de fer dans le cul et le bâton de son voisin dans le bras. Discuter de tout et de rien avec des inconnus pleins d’une joie incompréhensible. Ou pire, rester silencieuse à nouveau avec la grêle qui fait un peeling douloureux à des bouts de visage congelés. Arriver. Remonter la barrière avec jambes lourdes qui pendouillent dans le vide. Descendre vaillamment. Ne pas tomber. Ne pas aller trop vite. Ni trop lentement. Ne pas perdre les gens. Ne pas faire de chasse-neige. Planter de bâton. Flexion, extension. Ne pas skier comme dans les années 80. T’as des paraboliques, putain, qu’est-ce que tu fous avec tes mouvements ! Hein ? QUoiii ? J’entends rien. Vouuuu Vouuuuu, sentir le vent gelé dans ses oreilles, enfin ce qu’il en reste. Voir qu’il n’est que onze heures. Remonter.

Redescendre.

Remonter

Redescendre.

Manger des choses au fromage fondu à cinquante euros par tête la gueule cramoisie par les changements de température. Cheveux qui fondent.

Y retourner. Va plus vite ! On s’en refait une ? Ah bha oui, tiens, quelle bonne idée (nan mais sérieux).

Aller chercher les enfants à l’école de ski. Souffler, enfin. Kiffer le minuscule abri de bois qui pue. Passer son tour de douche. A quoi bon ? Faire des pâtes avec encore du fromage sur une plaque électrique. Déposer les fringues mouillées de tout le monde sur le radiateur en rang d’oignon.

Et recommencer chaque jour. Avant de retourner au boulot. Avec les cuisses pleines de fromage fondu et de vin blanc tiède, de courbatures, les ligaments pétés, le compte à zéro et un mois de machines à s’enquiller en grignotant du chou kale pour expier.

C’est ça ouais, les meilleures vacances du monde.

Chicouf : pourquoi nos parents ne gardent plus les enfants ?

lacrise

Quand on était petits, on passait toutes nos vacances chez nos grands-parents, ou une grande partie. Nos mamies, absolument enchantées de nous recevoir, se pliaient en quatre pour nous mitonner nos petits plats préférés, nous apprendre à tricoter, nous emmener au cirque ou chez Disney pendant que leurs époux, ancienne génération oblige, souriaient complaisamment derrière leurs grands journaux, participant une heure par jour à une heureuse activité transgénérationnelle telle que le cirage de chaussure, la pêche, le nettoyage de bagnole ou le rangement de caisse à outils.

Ces pauvres seniors désoeuvrés, boutés hors de la vie active par une société cruelle, se réjouissaient des semaines à l’avance, c’est certain, d’aider leurs propres enfants croulant, eux, sous les obligations professionnelles, les injonctions sociétales de réussite, le challenge de devenir ce couple sur deux qui ne divorcera pas tout en élevant des enfants sans les tabasser alors que ces morveux, contrairement à leurs aïeux, avaient acquis le droit de prendre la parole à table et exigeaient aussi tout un tas d’attention auxquelles les individus mineurs n’avaient jamais eu droit dans toute l’histoire mondiale de l’enfance.

Aujourd’hui, ces casse-têtes organisationnels n’ont pas changé et pourtant, nos parents, eux, ont décidé de sortir du jeu. Oui. Le senior nouvelle génération n’a pas envie de s’emmerder. Il a toujours mille trucs à faire avec des couples d’amis, des dejs à l’autre bout de Paris, le plombier qui passe, la peinture qui sèche, un stage de yoga en Auvergne ou un voyage en Scandinavie prévu de longue date pile pendant les vacances scolaires, bref, mille et une raisons qui l’empêchent, le pauvre, de garder ses petits-enfants. Et puis c’est fatigant, tu ne te rends pas compte. Quoi, les deux ? Ah non pas les deux. Un à la rigueur (oui enfin, ça sert à rien). Ah et il mange quoi ? Et à quelle heure ? Et je fais quoi s’il pleure ? A croire que ces sexagénaires en pleine forme sont redevenus des ados jamais passés par la case parentalité (ah mais oui, en fait, puisque nous, on était chez mamie), ados toutefois très très fatigués au point de ne pouvoir outrepasser deux à trois jours pleins en compagnie des boulettes d’énergie ingérables qu’on leur dépose mollement sur la moquette neuve et immaculée de leur douillet intérieur (oui, le senior nouveau aime bien faire plein de petits travaux chez lui, travaux qui l’empêchent de recevoir par la suite quelconque animal ou personne aux doigts potentiellement crottés).

Et plouf, les chicoufs 

Autour de moi, tous les quadras acquiescent, et ouvrent des yeux ronds comme des billes lorsque je leur fais la révélation qui me fit ma mère aux dernières vacances de Noël. Au téléphone avec sa sœur, elle lui demandait : « Tu fais quoi ? » lors que celle-ci lui répondit : « Bha… (soupir) je grand-merde ». Moi, n’osant comprendre : « Maman… c’est quoi grand-merder ? » Ma mère, un peu emmerdée pour le coup quand même : « Bha grand-merder ! On dit toutes ça. C’est garder les petits-enfants. » Moi, boule dans la gorge : « Mais… parce que… ça vous emmerde tant que ça ? » Ma mère, sans répondre mais avec un air désolé et incrédule, le même qu’aurait eu un ado de 15 ans si ses parents lui avaient demandé de confirmer que partir en vacances avec eux était moins cool que de squatter dans un apparte lugubre entre potes.

La claque. Là, tout s’est éclairé. Ils étaient donc regroupés, ces sexagénaires anarchistes, en une communauté secrète, hostile aux jeunes actifs que sont devenus leurs enfants enfin partis de la maison, se soutenant mutuellement dans leur refus suprême de se voir coller une nouvelle génération de mouflets alors même que le dernier de leurs vieux ados suce-finance venait enfin de leur rendre leur liberté. C’était certain, ils en parlaient lors de leurs fameux « dîners » et week-ends si importants, usant, comme leurs homologues acnéiques, d’un vocable bien à eux destiné à rester incompris de l’ennemi (nous). Un exemple ? Chicouf. Mot utilisé par nos géniteurs pour désigner notre progéniture. Pour « on dit chic quand ils arrivent et ouf quand ils s’en vont »…

Je vous imagine, abasourdis par tant de révélations crasses, la colère grondant au fond de vos corps fatigués. « Mais comment peuvent-ils ne pas avoir ENVIE de les garder, ces petits anges ? De les voir, de partager, de discuter, de leur faire parcourir le monde, de leur apprendre le tricot le crochet les Fables de Lafontaine la pâtisserie ? » Eh bien peut-être que, comme vous, ils en ont envie avec parcimonie. Parce que contrairement à leurs propres parents, ils ont la patate, le pouvoir d’achat et l’envie de profiter de cette liberté recouvrée. Et que moi je dis que pour ça, tant mieux pour eux. Et que vous aussi, si vous aviez le choix, vous préféreriez aller golfer avec des copains au soleil plutôt que de changer des couches malodorantes, vous lever à 5 du mat’ ou vous les cailler au parc le mercredi après-midi.

Le truc c’est qu’au final, c’est surtout tant pis pour nous.

bEt ça, ça vous grand-merde.

 

La question de la semaine : faut-il ouvrir un compte Instagram pour continuer d’être aimée ?

binoche

– Vous avez récemment ouvert des comptes Twitter et Instagram. Vous vous êtes sentie obligée ?

– Il y a de ça. On me l’a demandé. Aujourd’hui, c’est devenu incontournable. Ca figure même dans certains contrats.

Il y a quelques jours, je suis tombée sur cette interview de Juliette Binoche donnée à Paris Match, et je dois dire que cet échange m’a plongée dans un profond malaise, pour ne pas dire dans une immense tristesse. Car quoi, la société du spectacle immédiat et permanent, impudique et rémanent nous a-t-elle engloutis au point qu’une comédienne de la trempe d’une Binoche se doive, elle aussi, de poster à intervalle régulier des bouts de sa vie, des coins de son intimité, des morceaux offerts de sa nudité pour continuer d’exister en tant qu’artiste ?

D’aucuns diront que c’est ainsi, que le monde évolue et que ce moyen de communication n’est autre que l’extension naturelle de la presse apparue au XIXe siècle, qui confronta dès lors l’artiste au service après-vente, à la séduction d’un public qu’il faut bien draguer, appâter en « donnant de sa personne » parce que c’est ainsi, que le « marketing de soi » est aujourd’hui indissociable de la chose artistique. M’enfin, n’y a-t-il pas, tout de même, une différence entre poser une fois l’an dans Gala avec mari et enfants devant ses croissants et se voir enjoint, à cinquante printemps, de brancher un flux perpétuel entre soi et les autres, flux qu’il faudra évidemment alimenter selon un planning établi par contrat, sans désir, sans envie ? Bref ne passe-t-on pas dès lors de « donner de sa personne » à « donner SA personne » ?

Je n’ai absolument rien contre les réseaux sociaux, entendons-nous bien. Je tweete, je snape, je poste ma vie sur Instagram et suis celle de mes anciens camarades de collège avec attention sur Facebook mais c’est mon choix. Comme celui de Kendall Jenner, Cyril Hanouna ou Kev Adams de partager avec leurs fanzouzes le contenu du bol de leur petit déjeuner ou la couleur de leur slip et c’est tant mieux (ou tant pis). Si l’envie est là, oui, mais la prostitution digitale imposée par ces fameux contrats du 21e siècle n’est-elle pas d’une indécence absolue ? Car il est entendu que pour accumuler les followers, il faudra irrémédiablement sortir du simple spectre promotionnel consistant à communiquer sur une sortie de film ou de livre, ne nous leurrons pas.

Allez, Juliette, c’est pour Insta ! Fais-nous un selfie no make up ! He, Gégé, tu nous prends tes côtes de porc en Clarendon, t’as rien posté depuis hier ? Catherine, Catherine, tu nous snaptchaterais pas ta soirée avec Isabelle au café de la Mairie ? Tes fans attendent, et les producteurs avec. Allô, Victor ? Bon, pour la sortie en poche des Misérables, ils demandent combien tu as de followers, j’ai vu que ton compte était un peu en sommeil. Va falloir y aller, là, coco, sinon ils bloquent la promo. Vincent, top ton Periscope sur le tranchage d’oreille, t’as gagné 10 000 abonnés, la galerie a adoré…

L’autre jour, alors que je me réjouissais d’avoir 20 likes (oui…) sur une photo Instagram (nous sommes peu de choses), mon fils m’a posé cette question fort à propos : « Mais on gagne quoi, maman, avec les likes ? »

Je vous laisserai méditer sur cette réflexion qui me laissa coite. Quant à exiger des idoles qu’elles lèvent définitivement le voile sur leurs existences dont les producteurs semblent croire que nous exigeons avec force de tout connaître, j’espère qu’elles sauront, ces comédiennes, ces auteures, ces artistes en tous genre qu’on tente avec autorité de soumettre aux lois dites des Millenials (qui n’ont par ailleurs rien demandé) mettre les limites, et construire autour de la légèreté de leur être ce fascinant mystère qui fait (fit ?) tout le sel du star-system tel qu’il fut originellement nommé.

La question de la semaine : vaut-il mieux prendre un homme hipster ou un homme Chipster ?

hipsterchipster

Chaque semaine, je tenterai dorénavant de répondre à une question ô combien primordiale qui a, ou pas, fait l’actualité. Pourquoi le concept-même du kick flare déchaîne-t-il ainsi les passions ? L’immense carence capillaro-volumétrique de Lily-Rose ne constitue-t-elle pas un handicap à long terme ? Griezman sera-t-il l’homme de 2016 ? Est-il décemment envisageable que Marco et Linda soient encore ensemble aujourd’hui ? « En attendant Bojangles » est-il le meilleur livre de l’année ? François Hollande a-t-il encore grossi ? Bref, une multitude de questions m’ont assaillie cette semaine mais il a bien fallu en choisir une pour inaugurer cette rubrique hebdo, laquelle m’a été soufflée ce matin dans une interview d’Ophélie Meunier (je sais…) lue dans le Glamour du mois : homme hipster ou homme Chipster, sur quel modèle vaut-il finalement mieux se rabattre ?

Pour ceux qui n’ont pas vécu dans les eighties, sachez qu’il fut un temps où le Chipster, cette micro mais très épaisse chips apéritive, fit réellement partie du paysage pop culturel et domestique des foyers français. Ainsi l’ « homme-Chipster », tel qu’on peut l’envisager en opposition éhontément binaire avec le hipster de 2016, s’apparenterait-il à un gars ancienne génération dans le sens où, contrairement à son successeur, il ne se rase pas les dessous de bras, ne taille pas sa barbe, n’est ni réal, ni CM, ni foodie, ni DA, porte des tee-shirts plutôt que des chemises denim au col boutonné dans la broussaille parfumée, ne médite pas, va au foot le dimanche plutôt qu’au yoga à l’heure du dej, ne sait pas ce qu’est un hoodie (mais possède pourtant un sweat à capuche), et boulotte donc bien plus volontiers des Chipster devant la télé que des graines de chia (prononcez Kia) devant des Ted sur Youtube.

Si d’aucuns pourraient penser à raison que la question ne se pose pas, puisqu’un individu qui prend davantage soin de lui, évolue favorablement en s’intégrant dans l’univers de ses semblables et aspire à une certaine zénitude personnelle et collective est forcément plus appréciable que son ancien modèle, il faut pourtant bien nuancer. Déjà parce que vous n’auriez pas cliqué si vous en étiez si sûre. Ensuite parce que le hipster, tout pimpé soit-il, aurait peut-être bien des choses à apprendre de son homologue venu de l’ère pré-smartphonienne. Pour exemple, tout rustique soit-il, n’oublions pas que le chipster préfère tripoter vos fessiers plutôt que son clavier. Ce qui est cool, convenons-en (et moins vexant surtout). Que le chipster ne vous fait pas la morale sur votre comportement alimentaire post-cuite, ne moule pas ses cuisses dans des slims (non, c’est pas beau), ne passe pas une heure à cimenter sa mèche et ne like pas des photos d’Emilie Rata toute la journée sur Insta. Vous l’aurez compris, entre hipster et Chipster, notre époque soumet à celles qui ont le choix (parfois, au fond du paquet de bonbons, il ne reste plus que des crocodiles rouges et, quand on a faim, on les mange quand même) un dilemme cornélien. Dans l’idéal, le parfait modèle masculin du 21e siècle aurait évidemment les meilleures parts de chacun de ces individus radicaux : la bestialité du Belinois, la délicatesse du barbu, la pépéritude du Chipster, la coolitude soft du bobo poilu, l’appétit dantesque du Chipou, la curiosité food du hipsto (et pas le machisme beauf de l’un couplé à l’obsession fash’ de l’autre, par exemple). C’est ça, oui, il serait une espèce de Louis Garrel qui ne fumerait pas au lit (quoique…) et la mettrait en veilleuse sur le cinéma d’auteur sud-bulgare.

Ouais, tout ça c’est une histoire de goût me direz-vous. Mais entre nous, on est plus chipster, nan ? (miam)

Zizanie dans le métro

metro

Sur le quai gris, sous les grandes réclames souvent criardes, il y a ceux qui se placent tout près des petits picots, pour pouvoir se faufiler une fois le wagon ouvert, avant même que les précédents voyageurs n’en descendent. Les méchants, les habiles. Il y a ceux qui sont en embuscade et leur passeront devant, hop, sans prévenir, les laissant, outrés madame. Il y a les timides qui attendront vainement qu’un espace digne de ce nom les accueille pour oser s’engouffrer dans le véhicule, et ne parviendront finalement jamais à destination. Il y ceux qui restent sur le quai et font non non non, mais c’est un monde, avec leur tête dodelinant de gauche à droite, sourcils froncés, regard mauvais, naseaux qui fument. Il y a ceux qui, au dernier moment, pousseront tout le monde avec leurs fesses, tassant, tassant en agrippant le plan de ligne pour faire de leur corps une pelle cruelle qui enfonce au plus loin la masse compacte de voyageurs étouffés comme le sable dans un seau de plage. Paf ! Il y a l’utopiste qui pense pouvoir grimper dans la ligne 13 à 8h30 avec sa grosse valise pour aller à Montparnasse, et qu’on décalera discrètement du bout du pied pour qu’il reste à quai. Boum. Bye bye.

Attention à la fermeture des portes.

Il y a ceux qui feront glisser leur main sur la vôtre le long de la rampe, à mesure que vous décalerez votre paume effarouchée par tant de moiteur inconnue. Il y a celui qui plaquera son bassin contre le vôtre l’air de rien oh c’est pas ma faute on me pousse. Il y a celui qui vous collera son journal gratuit dans l’œil, son sac à dos dans le menton, son haleine fétide dans les trous de nez. Il y a celui qui dira « pardon, pardon » entre deux stations, la peur au ventre, trépignant d’angoisse, on pourrait l’empêcher de sortir, on l’aime trop, on voudrait qu’il reste on était bien avec lui. Il y a celle qui dit « pardon, pardon » quand tuuuuuut les portes se ferment en fonçant dans la foule, elle préfère déranger maintenant on dirait, comme on arrache un sparadrap. Il y a ceux qui monteront avant que les autres descendent. Il y a ceux qui gueuleront nan mais enfin laissez-nous descendre. Il y a ceux qui hésiteront, apeurés, parce que attention à la marche en descendant du train, et puis ne mets pas tes mains sur la porte tu risques de te faire pincer très fort. Ouch.

Il y a celles qui lisent, le nez plongé dans les pages et puis c’est beau cet air concentré.  Il y a ceux qui enfilent les bonbons virtuels comme des perles, le nez plongé et c’est laid cet air benêt dans le clavier. Il y a ceux qui crient fort fort «je te rappelle je suis dans le métro non c’est pas vrai il t’a dit ça ? » Il y a la dame qui en peut plus qui gueule très fort nan MAIS  vous pouvez pas faire attention enfin ça va pas non, poussez pas poussez pas comme si on avait le choix. Il y a les musiciens qui essaieront de se frayer un chemin. Cling, cling, tambourin, à votre bon cœur de bon matin. Il y a les habitués, lassés, désabusés, une petite pièce ne serait-ce qu’un ticket restaurant s’il vous plaît. Il y a le collègue qu’on fait semblant de n’avoir pas vu. Et le strapontin libéré à son côté qui du coup restera vierge de notre cul.

Et puis il y a moi, vous, embarqué chaque matin dans ce train-train quotidien, habitué à cette zizanie souvent abjecte, parfois jolie. Des zinzins, des gueulards, des compagnons d’infortune au destin croisé tous les jours à la même heure, dans cet improbable théâtre où se joue le ballet outré d’une comédie humaine à la fois si passionnante et exaspérante. Il y a des jours où j’en pleurerais, de prendre mon rôle comme ça, passivement, ok je fais la fâchée ce matin, alors que je pourrais être ailleurs, m’amuser avec mes enfants, boire un café ou observer le ciel dont je suis alors carrément privée. Et puis il y a les autres, tous les autres, où je savoure cet espace-temps, où je bouquine, où je les regarde, où je souris à cette fureur réjouissante qui gagne les Parisiens dans le métro. Oui, moi je trouve ça beau.

On ne se refait pas.

Aller au ciné seul : la vie secrète des cinésolistes

paradiso

Il y a deux catégories de personnes. Celles qui vont au cinéma seules, et les autres qui, pour rien au monde, n’oseraient envisager pareille infamie. Comme elles se trompent.

Pour ma part, ma vie a réellement changé le jour où, poussée par ma mère qui s’adonnait à cette pratique honteuse depuis des décennies, j’ai décidé de franchir cette effrayante barrière psychologique qui sépare le commun des mortels du cinésoliste épanoui. Mais à quoi en suis-je réduite ? se demande-t-on alors. N’ai-je réellement pas assez d’amis pour qu’aucun ne partage avec moi cette sortie culturelle ? Pathétique. Et que vont penser les gens, ceux qui me verront acheter, SEULE, mon billet puis monter, SEULE, les escaliers et enfin prendre place, complètement SEULE, dans la salle de projection ?

Et bien rien. Ces gens s’en tamponnent le coquillard, et ne lorgneront pas la cinésoliste avec le même air emprunt d’une pitié goguenarde que celui qu’ils arborent en grillant un client de ciné hot se glissant discrètement derrière le rideau rouge. Pouêt pouêt.

Un jour, donc, j’ai passé outre la convention sociale et accepté de m’auto-observer matant un film SEULE au ciné. De supporter cette vision de moi-même. Et ça s’est bien passé. Si bien que j’ai réitéré une fois, dix fois, cent fois depuis cette expérience avec un plaisir tellement immense que plus jamais la pratique ne me quitterait.

Plus un film ne m’échapperait pour cause de « oh, tu crois ? Moi ça me dit bof. Allons boire un verre plutôt ? » ou autre « ah nan désolée 20h ça va faire juste » et son procrastino-classique « On se fait ça la semaine prochaine ? » qui verrait l’œuvre disparaître à jamais de l’affiche. Blottie dans mon manteau, portable éteint, position antiglam assumée (jambes en tailleur, pieds sur les accoudoirs de devant, main sous le tee-shirt pour se les réchauffer tranquillou…), lunettes plantées sur le nez (ado, je ne voyais pas les sous-titres pour ne point déplaire au boutonneux à mon côté dont j’espérais qu’il m’embrasse ou me prenne la main à mi-parcours, et m’ennuyais ferme car oui, je parle fort mal anglais et n’ai RIEN compris à Usual Suspect), je kiffe depuis ma race dans les salles obscures, coupée du monde, introuvable, tapie, extraite du flux numérico-téléphonique pour quelques heures d’un divertissement qui me comblera d’émotions diverses et variées sans être soumise à quelque facteur extérieur.

Dans ma planque, j’ai attendu les coups de fil de types qui ne rappelaient pas, et désenflammé pour un temps le fébrile poireautage devant écran qui me rendait dingue. J’ai vécu le bonheur de rallumer l’engin, alors, et l’extase de la petite enveloppe qui apparaît comme pour me féliciter de m’être détournée de mon obsession. J’ai hanté les salles lorsque, enceinte, j’ai découvert la fortune immense du temps à combler, et des films qu’on va voir sans même en connaître le pitch, comme ça, au petit bonheur la chance. J’ai croisé depuis des dizaines de cinésolistes assumés qui, le matin, à la séance de dix heures, coupent pour une grosse heure avec les travailleurs pressés qui battent le pavé avec l’air exaspéré de ceux qui n’ont pas une minute à perdre non mais oh. J’ai partagé avec ces artistes, ces free-lances, ces femmes enceintes, ces sans-emploi, ces sécheurs de cours ou de réunions, ces journalistes ou ces RTTistes des moments intimes, rien qu’à nous, à la fois seuls et solidaires, séparés par quelques sièges inoccupés mais conscients d’appartenir à la même caste de cinéphiles, nous jetant parfois des regards complices comme pour nous signifier les uns aux autres d’un air entendu : « c’est cool, hein, d’être cinésoliste ».

Quand je serai vieille, je m’achèterai une carte Pathé et j’irai au ciné tous les jours. Ainsi continuerai-je à palper ce monde qui me deviendra trop souvent étranger. J’y emmènerai mes copines retraitées, lorsqu’elles ne rechigneront pas à voir une grasse comédie ou un film d’auteur trop lent. J’y initierai mes petits-enfants, les tenant par la main, des dessins animés idiots ou poétiques de leur petite enfance à leurs premiers « vrais » films, avant de les lâcher dans la nature, et de leur souffler la liberté du ciné seul qui, à l’instar de la lecture, les accompagnera tout au long de leur tumultueuse existence.

Quand on sort de la salle, après un cinésolo, il faut un petit bout de temps pour que la réalité nous enveloppe à nouveau. Pendant quelques minutes, on flotte un peu, dans un coton confortable. On marche plus lentement, les bruits extérieurs semblent atténués, malgré les tut-tut des chauffeurs exaspérés des Champs-Elysées, le lien qui nous relie au film s’étire encore en peu, les autres sont loin, et puis on coupe, enfin, et on revient vers les siens. Parfois, on ne parle même pas de cet espace-temps parallèle qui nous a emporté ailleurs. C’était un moment pour soi. Un petit voyage à dix euros que chacun devrait expérimenter au moins une fois.

Vive le cinéma !

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