Revoir Paris

tourdargent

Il y a quelques heures encore, en témoignent les grains de sable clandestinement restés agrippés à vos orteils, vous envisagiez sérieusement de tout plaquer pour monter un petit business à Patmos, parce qu’il y fait beau toute l’année, que vous ne voyiez décemment plus votre avenir ailleurs, que les enfants aiment tant l’eau et qu’on n’allait quand même pas s’emmerder toute la vie avec le métro, la grisaille, les boss infects et le Monop’ à pas d’heure. Et puis bon, il a néanmoins fallu prendre l’avion, tête basse, le temps de régler quelques détails logistiques pensiez-vous en vous-même, et vous voilà soudain dans le taxi qui vous mène de l’aéroport à votre domicile, faisant craquer les grains de sable sous votre vernis écaillé alors que, sans l’avoir anticipé, vous retombez comme chaque année amoureuse de Paris, déloyalement parée de cette aura particulière qu’ont les éléments qui nous sont les plus familiers lorsqu’on les a quittés pour longtemps.

Les tuiles d’abord, les pierres de taille, lourdes, fières, les couples aux terrasses qui fument, exposent leur reste de bronzage aux rayons de l’été indien, et sirotent des anisettes sous le regard courroucé des garçons de café qui, tiens, aux aussi, vous avaient manqué finalement. La Seine qui scintille joliment, les inconnus qui rêvassent à leur balcon, observateurs blasés du spectacle pourtant inouï qui se joue sous leurs yeux. Les femmes élégantes aux cheveux lissés, aux jupes dansantes, aux souliers distingués qui vous font jeter un vague regard de mépris sur votre propre tee-shirt « A Patmos y’a pas d’bolosses » qu’il y a quelques minutes encore vous aimez plus que vos propres enfants. Sans parler de vos cheveux qui passent immédiatement du statut de sauvageons-iodés-sexy à sékos-frisottés-fourchus. Vite, un coiffeur. Les volets clos derrière lesquels certains abritent leurs derniers instants de retraite estivale dans la fraîcheur de chambres devenues les gardiennes de souvenirs qui s’enfuiront, bientôt, lorsque la vie aura repris son cours, et le quotidien ses droits mais pas encore, pas tout de suite.

Et le compteur qui tourne devant le chauffeur silencieux lorsque vous tentez d’agripper les dernières vignettes de cette capitale nouvelle qui ne s’offre, la chienne, qu’en ces éphémères premiers instants de retrouvailles qu’il ne s’agirait pas de manquer, comme on guette chaque année les étoiles filantes. Les courettes fleuries que vous ne voyiez plus, les façades délivrées de leurs échafaudages, les travaux enfin achevés, la belle a fait peau neuve pour mieux vous reconquérir. Les vitrines des boutiques qui donnent des envies d’hiver, de gros pulls, de jupes écossaises, de cols en fourrure et de cartables à l’odeur de cuir. Les monuments farauds qui renvoient Patmos, le sable dans vos pieds, vos paréos humides et vos envies d’ailleurs à leur condition première de bluette aoutienne.

Comme un quadra en pleine crise, vous aviez cru trouver votre bonheur ailleurs, dans les bras de cette pétroleuse aux ongles irisés mais voilà, Paris vous tend les bras, et c’est en la retrouvant après ces semaines de démon de bikini que vous admettez docilement que vous êtes rentrée chez vous.

A moins que ?

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